samedi 15 août 2009

Les Keynésiens se prennent pour Nostradamus


Ben Bernanke interroge sa boule de cristal à propos de la reconduite de son mandat à la Fed en janvier 2010. Selon un sondage mené auprès d'économistes, il y aurait 71% de chances que le président Obama le reconduise dans ses fonctions.


« Personne ne peut imaginer comment sera le monde de demain, même pour la chose la plus insigne. Chaque chose est constituée de tant d’éléments uniques qui ne peuvent être envisagés. »

Rainer Maria Rilke


L’index Dow Jones Industrial Average (DJIA) a cloturé vendredi 14 août à 9307 points. Il a perdu 63 points ou 0.6% cette semaine. Une peccadille ! Comme la semaine dernière, tout s’est joué dans la dernière séance avec la publication d’une statistique. Etabli conjointement par l’agence Reuters et l’université du Michigan, l’index de confiance des ménages américains est tombé de 66% en juillet à 63% en août alors que le marché attendait 68%. L’annonce par l’ineffable marquise de Bercy, que son pays et son voisin d’Outre-Rhin ont renoué avec la croissance au second trimestre (à peine 0.3%), n’a pas suffi à convaincre le marché américain que les petites locomotives française et allemande allaient tirer les wagons américains de la dépression dans laquelle ils sont embourbés depuis six trimestres consécutifs. La fable du bœuf et de la grenouille de Jean de la Fontaine est un bon résumé de la semaine écoulée.

A force de clamer que la croissance allait repartir demain, les ménages ont fini par se lasser. Entre les prévisions dithyrambiques des Keynésiens et la réalité du marché de l’emploi des deux côtés de l’Atlantique, il y a manifestement un abysse que la propagande ne saurait combler. Abraham Lincoln, le seizième président des Etats-Unis, avait cette excellente formule : « On peut tromper certains tout le monde, on peut tromper tout le monde un certain temps mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps. » Au vu de la réaction du marché vendredi, il semble que l’on soit parvenu à la troisième assertion. Il était temps !

Suite à mon dernier article « Molex : le mal français », le gouvernement français a paniqué à l’idée que des télévisions américaines puissent couvrir le procès intenté par le sieur Duesburg. Il s’est empressé de nommer un médiateur pour noyer le poisson. De son coté, le juge des référés a rejeté la demande de Molex de la fermeture provisoire de son usine de Villemur-sur-Tarn et ordonné aux représentants du personnel de « faire cesser les entraves à la liberté de travail ». Je m’attendais à ce jugement de Salomon qui renvoie les deux parties dos à dos.

Cette décision va raviver les malentendus transatlantiques. Elle démontre, s’il en est besoin, que les syndicats marxistes sont toujours les maîtres du jeu en France. Les patrons «voyous » n’ont qu’à bien se tenir ! Toutefois, le bras de fer n’est pas terminé car on ne brave pas impunément les Yankees. La moitié des capitaux investis à la bourse de Paris sont détenus par des fonds de pension américains. Ils suivent avec beaucoup d’attention cette affaire rocambolesque de séquestration d’un des leurs par des hurluberlus gaulois. Que peut-il se passer à la bourse de Paris si la plainte du sieur Duesburg n’est pas plaidée devant un tribunal correctionnel ? La nomination d’un médiateur, à l’initiative du gouvernement qui s’est gardé de dépêcher des forces de police lorsque les dirigeants de l’entreprise le pressaient de le faire, ne saurait les satisfaire longtemps.

Sur un plan pratique, afin de ne pas être pris au dépourvu par un éventuel décrochage de la bourse française, je conseille aux investisseurs d’acheter quelques « put », à échéance de six mois, sur le CAC40. A suivre ce feuilleton passionnant de l’été alors que les médias nous racontent qu’il ne se passe jamais rien en France au mois d’août.

Si l’on interroge des économistes sur le futur de l’économie américaine, ils s’accordent sur une reprise imminente de la croissance et que tous les problèmes seront réglés d’ici deux ans. Ces prédictions évoquent des souvenirs déplaisants. L’un des premiers Nostradamus de l’économie moderne fut Morris Livingston dans son essai « Forecasting Postwar Demand »(1). Selon lui, l’accroissement de la population et de la productivité, l’incapacité de la consommation à faire face à cette pléthorique production allait inévitablement entraîner le chômage de millions de gens après la Seconde Guerre mondiale. Impressionné par son livre, le suédois Gunnar Myrdal fut son infatigable avocat en Europe. Contrairement à son antienne, ce n’était pas la déflation mais l’inflation qui guettait la période de l’après-guerre.

Jusqu’au début des années trente, les économistes sérieux ne se hasardaient à faire de prévision sur la comète. Ce n’était pas la conception qu’ils avaient de leur métier. Ils considéraient que le futur de l’économie dépend de relations imprévisibles entre coût et prix et, aussi important que cela, de réactions psychologiques imprévisibles de la part des entrepreneurs et des ménages. Pour eux, la prévision n’était que du charlatanisme, tout comme les prévisions du budget 2009 en France. (2) Le déficit budgétaire réalisé au premier semestre 2009 s’élève à 86.6 milliards d’euros, soit autant que le chiffre pronostiqué, en novembre 2008, pour l’année 2009 entière. A défaut de multiplier les pains en France, on double la dette. On se distingue comme on peut…

La manie de tout prévoir est un avatar du keynésianisme.

C’est une part intégrale de ce qui est décrit pompeusement « la finance fonctionnelle ». Cette panoplie keynésienne repose sur le sacro-saint effet multiplicateur des petits pains (les déficits budgétaires d’aujourd’hui seront les emplois de demain) et sur le principe de l’accélérateur (l’épandage à tort et à travers de l’argent fraîchement imprimé par la Fed à bord d’hélicoptères de cette même institution fédérale) Selon ces Panurges qui scellent nos destinées, une dépression peut être enrayée (il n’y qu’à augmenter les rotations d’hélicoptères de la Fed) et un boom prolongé ad libitum en manipulant le taux d’intérêt directeur et le taux de réescompte.

Si l’on oublie que l’élimination des mauvais investissements réalisés pendant la bulle immobilière est la condition première à une reprise durable de la croissance, alors le futur de l’économie n’apparaît plus comme incertain. Si l’on croît vraiment que les plans de relance vont nous sortir d’affaire, alors les prévisions les plus éloignées deviennent effectivement prévisibles. C’est un krach obligataire des Etats qui nous attend après-demain !

L’erreur basique des Keynésiens

Les économistes pré-keynésiens n’auraient pas été séduits par ces prévisions loufoques de reprise de la croissance que l’on entend tous les jours sur les ondes. L’erreur basique de l’approche keynésienne est la supposée causalité entre les objectifs quantifiés macro-économiques et les décisions micro-économiques des acteurs économiques. Les hommes ne sont pas encore des robots. Dieu soit loué ! On a vu la réaction salutaire des ménages américains de reconstituer leur épargne détruite par le krach boursier et immobilier alors que les cigales leur disent de continuer à vivre au-dessus de leurs moyens.

La décision d’un investissement par un entrepreneur dépend de son optimisme ou de son pessimisme à l’égard du futur, et surtout de sa profitabilité attendue. Les Nostradamus prétendent qu’ils ont un monopole de la clairvoyance. Ils oublient que la principale occupation des entrepreneurs est de prédire la demande future pour ajuster leur production. S’ils sont trop optimistes ou trop pessimistes, ils investissent trop ou trop peu. Ils s’ajustent, en conséquence, en investissant ou en débauchant du personnel. Le marché est le seul repère fiable. C’est lui, qui par tâtonnements incessants, donne un prix d’équilibre qui sert de référence aux acteurs économiques. L’intervention des banques centrales et des Etats fausse ce processus d’ajustement.

Il est tout aussi erroné de croire que les interventions des technocrates et des politiciens soient plus efficaces que celles des chefs d’entreprise. Les patrons sont plus responsables qu’eux. Ils engagent leurs capitaux alors que les autres n’engagent que leur prestige ou leur réélection.

Mais rien n’arrêtera les Nostradamus ! Ils ont inventé la prime à la casse en France qui a été copiée en Amérique (cash for clunkers) pour doper les ventes de voitures neuves. En faisant cela, ils distordent, une fois de plus, le marché. L’argent qu’ils n’ont pas (planche à billet) sert à financer de mauvais investissements. Pourquoi venir en aide à une industrie mature au détriment d’autres qui ont un besoin crucial de capitaux pour se développer ? La réponse tient en un seul mot : la quête de pouvoir absolu sur la société. Derrière un pseudo-argument économique se cache une volonté politique d’une affligeante banalité.

(1) "Forecasting Postwar Demand" par Morris Livingston n'est plus imprimé mais des extraits sont disponibles sur la toile

(2) « Sarkozy ses balivernes et ses fanfaronnades » par Thierry Desjardins aux éditions Fayard. Un ouvrage à lire sans modération pour les quelques vérités passées sous silence par les médias français.