dimanche 10 mai 2009

Point Reyes


les trois cent quatre marches conduisant au phare de Reyes



Point Reyes, Californie, 2 octobre 2004


Remis de mon émotion au volant de la voiture, je poursuis ma route en direction du cap Reyes. Je m’arrête peu après pour prendre une photo au bord de la route. Derrière une clôture de fils de fer barbelés s’ouvre un grand champ incliné en aval duquel se trouve un réservoir d’eau pour le bétail et tout en bas du vallon un fjord. Il s’agit de l’estuaire de Drake. Il a la forme d’une main. La partie, que j’ai le plaisir de contempler dans la lumière tamisée par la brume de mer, est celle du médius. Ce fjord s’enfonce de cinq kilomètres à l’intérieur des terres.

Le fjord donne sur la baie qui porte également le nom du navigateur anglais. Par hasard je suis en train de lire un ouvrage que John Steinbeck lui a consacré. Cup of Gold fut le premier livre de cet auteur californien. Il parut en 1929 à la veille de la Grande Dépression. Steinbeck avait une admiration pour cet explorateur. Il ne s’agit pas d’une biographie proprement dite mais d’un récit romanesque. Il est centré sur la prise de Panama, surnommée Cup of Gold au temps des boucaniers. Les pirates avaient l’habitude de fumer la viande pour la conserver ; d’où ce surnom qui leur fut affublé. Malgré ses attaques répétées contre les colonies espagnoles alors que la paix régnait entre les deux pays, Drake ne fut jamais inquiété par les autorités anglaises. Privée du partage du Nouveau Monde entre l’Espagne et le Portugal par le traité de Tordesillas en 1494, l’Angleterre n‘était pas mécontente que les boucaniers ravagent les colonies de ses concurrents. La reine Elizabeth anoblit Drake après son tour du monde.

Une falaise de craie à l’embouchure du fjord serait la raison pour laquelle cette région du Nouveau Monde fut appelée la Nouvelle Albion.

Le lieu exact du débarquement de Drake ne fait pas l’unanimité. Un chercheur canadien a publié un livre en 2003. Il pense que Drake aurait débarqué sur l’île de Vancouver. Un historien anglais penche, au contraire, pour Whale Cove en Orégon. Pourtant Drake avait donné une latitude de 38° qui correspond à celle de ce fjord. Personne ne détient la vérité en l’absence de traces archéologiques. La reine Elizabeth interdit à Drake de publier son journal de bord et ses cartes. A l’époque, la cartographie revêtait un intérêt stratégique. Un extrait du voyage rapporté par Francis Petty, un membre de l’expédition, confirme cette dernière hypothèse : “Our General with his company travelled up into the country to their villages, where we found herds of deer by a thousand.”

Justement j’aperçois dans un pré un cerf et une biche. Je m’arrête pour les photographier. Seraient-ils les descendants du vaste troupeau qui aurait été décimé par l’arrivée de l’homme blanc ? A présent, ces cervidés vivent en paix dans un parc national miniature à l’échelle du pays.

Après le passage d’un col, la végétation change radicalement. Il n’y a plus que de la lande jusqu’à l’océan. La furie des vents en est la raison.

La route en cul de sac se termine au cap Reyes. Je gare la voiture à un parking. Se présente une allée couverte à droite par des cyprès californiens. Leurs branches sont couvertes de mousse. Puis lui succède un grand escalier. Il faut descendre ses trois cent quatre marches pour accéder au phare bâti sur un promontoire surplombant la mer. J’avais décrit dans la gazette d’octobre 1999 mon passage à ce phare. L’escalier du Paradis est équipé d’une rampe. Son utilité est avérée quand sévit une tempête. C’est, parait-il, l’endroit le plus venteux et brumeux de la côte du Pacifique.

Comme sur une route étroite de montagne ont été aménagés des garages pour le croisement des piétons. Cette plateforme permet de contempler l’abime. Des centaines d’oiseaux nichent sur la pente d’herbe fortement inclinée. Aujourd’hui, le temps est calme, enfin presque si l’on fait abstraction du vacarme des oiseaux. Des goélands planent majestueusement à mi-hauteur de la falaise de craie et de silex qui succède à la pente d’herbe. Je m’arrête pour examiner la conque d’un rocher. Elle est couverte d’une mousse rouge microscopique.

Au bas des marches, je revisite la maison attenante au phare. Il n’y a plus de gardien depuis 1975 quand le phare a été automatisé. C’est devenu un haut lieu touristique. L’intérieur de la maison est un musée à la gloire des anciens gardiens. Photos, mobilier d’époque et instruments de mesure donnent un cachet à cette bicoque passée sous la coupe des Rangers.

Après cette visite obligée, je retrouve la solitude des grands espaces. Un chemin longe la falaise. Je m’arrête de temps à autre pour contempler l’abîme. Comme il n’y a pas de parapet, mieux vaut se tenir à distance. Un faux pas et c’est le grand plongeon…

Un bateau à moteur s’approche de la falaise. Il est chahuté par le remous. Que vient-il faire ici ? L’explication ne tarde pas quand j’aperçois un groupe d’otaries qui se reposent sur un îlot rocheux. L’omniprésence de l’homme sur la planète est une menace pour de nombreuses espèces animales. Il n’y a plus beaucoup d’endroits où les otaries peuvent se reposer. Elles passent la moitié de leur vie dans l’eau pour se nourrir ou s’amuser et l’autre moitié sur terre pour se reposer.

Je retourne à la voiture. Mon intention est de me rendre à Chimney Rock. C’est un promontoire offrant une excellente vue sur la baie de Drake. A peine ai-je parcouru une dizaine de mètres que je rencontre un serpent sur mon chemin. Je l’examine. Il s’agit d’un gopher snake. Il n’est pas venimeux. Rassuré, je sors mon appareil. J’ai le temps de le prendre en photo avant qu’il disparaisse dans un fourré. Peu après je rencontre un faucon. Il est perché sur une coupole d’arbrisseaux. Il ne bronche pas à mon passage.

Le chemin grimpe en direction de la crête. La péninsule est défendue par une étroiture de deux mètres de large. Je m’avance prudemment sur la bande de terre fendue par une crevasse. Je me concentre dans la traversée périlleuse d’une quinzaine de mètres. Bientôt ce passage sera impraticable. Il faudrait jeter une passerelle pour sécuriser l’accès. Au sommet du promontoire s’ouvre une vue extraordinaire à 360°. J’ai l’impression que le monde marin m’appartient. Deux îlots prolongent le cap. L’un ressemble à la nuque d’une otarie plissée par deux bourrelets de graisse, l’autre à un hippocampe. Personne ne vient troubler ma solitude enchantée.

En examinant la falaise de craie qui surplombe la baie de Drake, je me mets à la place de l’explorateur qui a découvert ce site merveilleux en 1579. Pouvait-il lui donner un autre nom que la nouvelle Albion ? Tout concourt à ce qu’il ait accosté ici mais l’incendie du palais de Whitehall en 1689 a détruit tous les documents de son tour du monde. Faute de preuve, l’incertitude demeurera à jamais.

je ne m’arrête jamais pour déjeuner lorsque je suis seul. Ainsi je profite au maximum de mes journées. Je me rends à la plage de McClures qui est adossée au Pacifique. Je n’ai vu l’océan que du haut des falaises. Il me tarde de fouler une plage. Un chemin au fond d’un vallon encaissé y conduit. Il longe la rive droite d’un ruisseau qui se jette dans la mer. A cause du travail de sape de la mer il s’est formé un cordon de sable qui fait barrage. L’eau du ruisseau s’étale dans un lagon parsemé de troncs d’arbres. Ils ont été rejetés par la mer. Ils viennent probablement de la rivière russe qui est à une trentaine de kilomètres au nord sur la côte californienne.

Une colonie d’Elegan Terns (Thalasseus Elegant) se repose sur la plage. Ces oiseaux ont un bec rouge, un ventre et une tête blanche et des ailes grises. Ils sont constamment à l’affut d’un mets providentiel que la mer leur offre. Je me fais discret pour ne pas les déranger.

Un promontoire rocheux est accessible à marée basse. Je m‘y rends sans tarder. Le fonds d’une piscine naturelle est tapissé de moules et d’anémones vertes. La périphérie de ces créatures est bordée de trois rangées de tentacules dans lesquelles s’empêtrent leurs proies. La contemplation prend fin quand une vague m’asperge. Trempé, je retourne sur la plage colonisée par les Elegan Terns.

Je distingue une masse informe sur le rivage. Je m’y rends. De gros tuyaux de couleur marron sont entrelacés. Il s’agit d’une algue géante. La baignade est interdite. Cette interdiction semble superfétatoire. Nul n’a envie de se baigner dans une eau froide. Mais ici le courant est très fort et des surfeurs l’ont payé de leur vie. C’est la raison pour laquelle l’océan rejette tout, y compris cette algue géante. Elle ressemble à un filet de pêche entortillé. Une nappe de brouillard arrive du large. Je frissonne dans mes vêtements mouillés.

Ainsi prend fin cette ballade dans la presqu’île de Reyes. Où vais-je dormir ce soir ? C’est samedi et je n’en ai pas la moindre idée. Je n’ai aucune chance de trouver une chambre. Pour ma dernière soirée en Californie, je décide de la passer à Bolinas. Le village des hippies est sur ma route. J’imagine faire un bon repas et dormir ensuite dans la voiture mais à l’écart du village.

Quand je repasse le col, le soleil réapparaît. Un ciel bleu d’azur m’accueille au lagon de Bolinas. Sur la plage se bronzent des filles nues. Ici, chacun fait ce qu’il lui plait. Rien n’a changé depuis mon dernier passage… Je me méfie seulement des chiens errants depuis qu’un m’a mordu sévèrement la main que je lui tendais.

L’endroit le plus extraordinaire est l’embouchure du lagon. Il est emprunté par des otaries qui vont pêcher en haute mer. De temps à autre, une tête émerge. Une otarie tient entre ses palmes un poisson qu’elle déguste. Elle est inclinée sur le dos comme dans un fauteuil. Simplicité merveilleuse de la nature sur la côte californienne.

Finirai-je mes jours dans une de ces bicoques adossées au grand large ? C’est une question que je me pose depuis longtemps. Des maisons en bois surplombent la falaise qui s’érode. Combien de temps tiendra celle-ci dans un équilibre précaire au bord de l'abime ? Des pieux en bois ont été plantés dans la falaise pour retenir la terre. Illusoire protection contre les forces de la nature.