jeudi 26 mars 2009

Tomales



Tomales, Californie, 2 octobre 2004

Bodega Bay est le village de pêcheurs immortalisé à l’écran par le maître du suspense. En 1963 Hitchcock y tourna le long métrage Les Oiseaux. Je recherche l’école où l’institutrice, incarnée par Suzanne Pleshette, organisa le sauvetage de ses élèves encerclés par des oiseaux menaçants. J’ai du mal à me situer. Du temps d’Hitchcock il y avait un grand pré mitoyen, maintenant c’est une rue commerçante animée… En revanche, le bar sur le port est toujours là. Je retourne dans la grande salle où étaient attroupés les citadins effrayés par les assauts des oiseaux. Une plaque en l’honneur du cinéaste trône au-dessus du bar. Combien de touristes se sont arrêtés pour contempler ce décor qui n’a pas changé ? La nostalgie des années soixante me gagne. C’était une décennie heureuse. Je me renseigne sur le prix d’une chambre en ville. Il n’y a qu’un hôtel et il affiche complet en ce vendredi.

Je reprends la route vers le sud. Sur la route de Valley Ford, je me remémore le pré où j’ai passé une nuit à la belle étoile. Je n’avais pas trouvé de chambre sur cette côte sauvage. La nuit m’avait rattrapé et, à la lueur des phares, je m’étais engagé sur un chemin. Au bout de celui-ci, j’avais dormi dans un pré. Intrigué par la présence d’une voiture sur son chemin, un fermier s’arrêta, à l’aube, pour contempler cette incongruité dans la lumière des phares de son véhicule. Il resta pendant une bonne minute mais n’osa pas descendre de son véhicule. Puis, il repartit. Ses vaches curieuses n’eurent pas cette retenue. Elles s’approchèrent très près de moi. Ce fut un rude réveil dans le tintamarre de leurs cloches.

Tomales est une bourgade sur un plateau herbeux. L’enseigne d’une pimpante maison en bois, peinte en jaune clair, attire mon regard : Continental Inn. Y aurait-il une chambre libre ? Je fais sonner la petite cloche posée sur un registre. Une femme d’une quarantaine d’années, à la chevelure blonde soignée, arrive. Elle a deux chambres disponibles. Elle me propose de visiter la petite chambre. La literie et le mobilier victorien emportent mon suffrage. Intrigué par son accent, je lui demande sa nationalité. Elle me répond qu’elle est anglaise. Elle s’est installée il y a deux ans. Elle me raconte qu’elle a fait de gros travaux pour transformer ce vieux saloon datant de 1850 en hôtel confortable. C’est un grand changement de vie pour cette londonienne. J’entends les voix de petites filles jouant dans une chambre voisine.

Connaissant le fin palais d’un Français, ma charmante hôtesse anglaise m’indique un bon restaurant à Dillon Beach. Je connais cette villégiature adossé aux vents terribles du Pacifique. Je m’y rends sans tarder. Dîner tôt est un luxe que j’apprécie en Amérique. Il est 17h lorsque je franchis l’entrée de ce nouvel établissement. Toutes les tables sont libres. Une hôtesse me propose de dîner en terrasse. Je décline son offre car je préfère être à l’abri du vent. A la carte, exclusivement marine, je choisis un ragoût de poisson avec un verre de sauvignon blanc de la vallée Napa. Quand la salle se remplit, je demande l’addition.

Avant de quitter cette villégiature, je me rends à la plage pour admirer le coucher de soleil. Des jeunes surfent sur les vagues. Je prends des photos d’un phénomène rarissime. La planche d’un adolescent glisse mystérieusement sur une fine pellicule d’eau recouvrant le sable à la marée descendante.

Dans une nappe de brouillard se dessine l’extrémité squelettique de la presqu’île de Reyes. Elle ressemble à la proue d’un vaisseau fantôme. Cette image évoque pour moi une scène d’un film de Tony Curtis. Tourné en 1941, Sea-Wolf était une adaptation du roman de Jack London. Jack Robinson y jouait le rôle de Larsen, un capitaine psychopathe à bord d’un schooner portant le nom idoine de Ghost.

Dillon Beach est à la sortie de la baie de Tomales. C’est ici que la faille de San Andreas surgit de l’océan. La plaque du Pacifique s’encastre sous la plaque tectonique du continent américain pour former une gigantesque boutonnière sur près de mille kilomètres de long. La terre tremble toutes les semaines. C’est pourquoi les maisons, y compris celles des gens fortunés, sont en bois. Dillon Beach est étagée. Le bas du bourg est sur une dune en bordure de l’océan, le haut au sommet d’une colline pelée.

Couché tôt, je me lève tôt. Les habitudes de la marche ne s’effacent pas. Je ne parviens à retrouver un mode de vie sédentaire. Je démarre à la lumière des phares. La route tournicote dans un vallon rejoignant la baie de Tomales. Je m’arrête à Marshall. C’est à cet endroit que j’ai eu le coup de foudre pour cette côte sauvage. Je m’étais arrêté, à l’improviste, à cette jetée en bois, par une après-midi d’août. Le temps était frais. A l’extérieur du restaurant Nicks’s Cove se trouvait un gigantesque tas de coquilles d’huitres. L’huitre de la baie ayant disparu en raison d’une surproduction, on m’avait servi, à la place, des huîtres de Seattle qui n’avaient pas un bon goût en raison de la faible salinité de la baie de Puget.

Nicks’s Cove est fermé pour une raison d’hygiène. Les effluves étaient rejetés directement à la mer ! Un groupe d’entrepreneurs s’apprêterait à le racheter pour en faire un établissement fantastique. Le capitalisme de la Silicon Valley est en perpétuelle quête de réinvestissement. Hollywood s’était déjà intéressé à ce cadre idyllique quand Barry Levinson y tourna, en 2001, le film Bandits avec Bruce Willis, Billy Bob Thornton et Cate Blanchett. En consultant la toile, j’ai découvert la réouverture de Nick’s Cove. Les promoteurs n’ont pas fait les choses à moitié. Ils ont non seulement rénové le célèbre bar mais ils ont aussi racheté toutes les bicoques adjacentes. Ces bungalows rénovés servent de chambres luxueuses. Certains sont sur pilotis, d’autres en retrait de la chaussée. Pour vous donner une idée du cadre, cliquez sur le lien http://www.nickscove.com.

La route longe la baie jusqu’à la localité d’Inverness. Celle-ci occupe la même position que la ville d’Ecosse au fond d’une baie. L’attraction de cette bourgade n’est pas un pub où de vieux marins fumant la pipe racontent avoir vu le monstre du Loch Ness, mais le bureau des Rangers pour une toute autre raison... A la recherche d’une carte, un Ranger féminin me demande ma ville d’origine. Cette question est posée à chaque visiteur pour établir des statistiques. Quand je lui dis que je viens de Paris, son visage s’éclaire. Elle me raconte qu’elle a lu le livre Da Vinci Code. Elle est fascinée par l’œuvre de Dan Brown. Elle est même convaincue de son authenticité. J’essaie de lui expliquer que ce n’est qu’une fiction. Peine perdue ! Elle est animée d’une ferveur qui dépasse mon entendement. Elle rêve de se rendre à l’église Saint Sulpice pour découvrir la « vérité ». Devant tant de fascination mes arguments sonnent creux. Je bats en retraite. Le battage médiatique entourant ce livre ne m’incite pas à le lire. Ce succès planétaire de l’ésotérisme est la marque d’une société déboussolée et qui se raccroche aux contre-vérités colportées par un auteur ne manquant pas de ressources. Dan Brown s’est grandement inspiré de Pierre Plantard, un illuminé qui se prétendait être le descendant direct de la dynastie des Mérovingiens.

Il n’y a qu’une seule route sur la presqu’île de Reyes. Elle a conservé le caractère sauvage qu’elle devait avoir aux yeux de l’explorateur Sir Francis Drake lorsqu’il l’accosta le 17 juin 1579. Sur cette route portant son nom, je commets une erreur de pilotage. Dans une descente je crois rétrograder de vitesse quand j’enclenche malencontreusement la marche arrière. Evidemment, la manœuvre est impossible mais elle a une conséquence imprévisible. Au broutement de la boîte à vitesse lui succède un arrêt complet du moteur et de tout le système électronique du véhicule.

Le véhicule incontrôlable prend de la vitesse dans la pente. Au bas de celle-ci se profile un virage serré à gauche. Serai-je en mesure de le négocier ? L’angoisse de faire une embardée me saisit. Que faire ? Je décide de tirer le frein à main pour l’aborder. La Ford Crown Victoria se met en travers. Les pneus crissent. Il y a une barrière en bois sur un petit pont qu’enjambe la route au-dessus d’un marais. Vais-je terminer ma course dans l’eau ? Je m'accroche au volant qui n’est plus dépendant de la direction assistée. La voiture tangue. Je ne suis plus que sur les deux roues de droite. Je parviens à faire retomber le véhicule sur ses quatre pattes à la sortie du virage. Se présente une bosse qui ralentit considérablement ma vitesse. Mon véhicule termine sa course folle au sommet de celle-ci.

Dans l’action je n’ai pas paniqué. Ce n’est qu’après que mes nerfs se relâchent. J’ai eu de la chance que cet incident se soit produit sur une route déserte. Je descends de voiture. Mes jambes sont en coton. J’inspecte le véhicule. Je me mets à plat ventre sous le châssis. Je ne vois rien d’anormal. Je remonte à bord de la voiture. J’enlève la clé de contact avant de la réintroduire. Un tour à droite : le tableau de bord se rallume et tous les voyants reviennent au vert. Le moteur démarre. J’actionne la boîte à vitesse. Elle fonctionne. Plus difficile est d’abaisser le frein à main. Il semble grippé. Quand je démarre lentement, je parviens à le desserrer. Ouf ! L’alerte a été chaude. Tout fonctionne normalement à présent.

Je mets cette panne sur le compte de l’excès de sécurité des véhicules modernes. Une fausse manœuvre (tentative d’enclencher une marche arrière sur un véhicule à boîte automatique) a provoqué l’arrêt complet du système électronique et du moteur. Dans les anciens véhicules, on était à la merci d’une défaillance d’une pièce mécanique ; dans les modernes à celle d’une panne d’ordinateur. A vouloir éliminer tous les risques, les constructeurs automobiles en ont créé un autrement plus inquiétant pour la sécurité des passagers. N’est-ce pas la sanction ultime d’une société abhorrant le risque ?