mercredi 31 décembre 2008

Crescent City



un banc de phoques à l'embouchure de la rivière Klamath en Californie


Crescent City, jeudi 30 septembre 2004

Il fait beau ce matin dans la ville du "Croissant". C'est la traduction littérale de Crescent City qui est la seule ville du comté de Del Norte (du Nord en espagnol) La ville tire son nom de la plage en forme de croissant qui la borde au sud. Je profite de l'excellente vue pour aller faire un tour au phare.

J'emprunte la jetée. C'est une longue digue de blocs de rochers apportés sur la mer. Elle a été rehaussée non pas pour les tempêtes qui sont fréquentes en hiver, mais pour un éventuel tsunami… Depuis celui qui a ravagé la ville, le 27 mars 1964, les habitants demeurent inquiets. A raison. Quelques mois après mon passage, le 14 juin 2005, un tremblement de terre d'une magnitude 7 sur l'échelle de Richter se produisit à 140 kilomètres de la côte. Le maire décréta une évacuation d'urgence. Compte tenu de la préparation des habitants, la ville fut évacuée en vingt minutes. Pour rien. Il n'y eut pas de vague meurtrière. Mieux vaut évacuer pour rien que l'inverse, n'est ce pas ? Le 15 novembre 2006, un tremblement de terre d'une magnitude 8.3 près de l'île Antilov, dans l'archipel des Kouriles en Alaska, déclencha une autre alerte. Quelques heures plus tard, l'alerte fut annulée. Toutefois, le tsunami poursuivit sa route et frappa, dans la nuit, Crescent City où il détruisit trois docks et plusieurs bateaux.

J'arrive au bout de la jetée. Le phare est accessible à marée basse par un cordon de sable. Batterie Point Lighthouse est un îlot rocheux. Il est coiffé par un cyprès majestueux que l'on ne rencontre qu'en Californie. Le phare est dans une tourelle qui émerge du toit rouge d'une pimpante maison blanche. Alors que je fais le tour de la propriété, sort de celle-ci un vieux marin qui a une barbe blanche soigneusement taillée. Il porte cérémonieusement avec les coudes pliés en équerre un drapeau. "C'est l'heure des couleurs", me dit-il pour me mettre à l'aise. Je ne savais pas si j'avais le droit de traverser le jardin qui donne sur la haute mer. Il hisse le drapeau américain au mat blanc.

Après cette formalité, il m'invite à visiter la maison qui est un petit musée. "Vous êtes mon premier visiteur", me dit-il. En 1855, le congrès américain vota un crédit de 15.000 $ pour la construction du phare. Il a survécu au tsunami de 1964 qui a été déclenché par un tremblement de terre d'une magnitude 9.2 sur l'échelle logarithmique de Richter qui s'arrête à 10. Celui du 26 décembre 2004 en Indonésie avait une magnitude de 9.3. Le phare a été automatisé en 1953.

Après cette courte visite, je me promène au bord de l'eau. Deux forts courants s'affrontent. Ils dessinent une écume blanche qui zigzague en direction de rochers qui affleurent au large. Quand je reviens au phare, le gardien m'invite à rejoindre sans tarder la jetée. "La mer va monter très vite", me dit-il sans desserrer les dents qui tiennent la pipe.

De retour en ville, je libère ma chambre avant de partir. Direction : la forêt de Jedediah Smith. Cette forêt de séquoias géants est le long de la rivière du même nom. Mais qui était ce gars ? Né en 1799 dans le Kansas, d'une famille américano basque, Smith devint trappeur et explorateur. Il est considéré le plus grand aventurier du Far West.

Il était reconnaissable en raison d'une balafre au visage. En compagnie de pionniers qu'il conduisait en Oregon, il fut attaqué par un grizzly le long de la rivière Cheyenne. Des témoins le virent lutter désespérément contre l'ours. L'ursus horribilis lui déchira un flanc avec ses griffes ; puis il prit en tenailles avec ses crocs la tête du pauvre homme. Ses accompagnateurs se portèrent à son secours. L'ours relâcha sa proie avant de disparaître dans le bois. Smith souffrait de cotes cassées. On le banda. On cousit ses horribles plaies au visage et à l'oreille avec les moyens du bord et sans anesthésie.

Son ange gardien veillait sur lui. Il survécut à ses horribles blessures. Smith était un dévot chrétien de l'église méthodiste. Il ne se séparait jamais de la bible et d'une carabine. Il explora la Californie en 1826. Il fut attaqué par des Indiens dans le désert de Mojave. Il perdit plusieurs hommes. Il trouva refuge dans un village "amical" d'Indiens Tsonga. Deux pisteurs lui évitèrent une traversée pénible de la Vallée de la Mort.

Smith fut tué par des Comanches lors d'une expédition qu'il menait sur le chemin espagnol de Santa Fe. Il s'était éloigné du groupe à la recherche d'un point d'eau. Après une longue attente, la caravane repartit sans lui. Son corps ne fut jamais retrouvé. En revanche, ses effets personnels le furent par hasard. Ils avaient été vendus au marché de Santa Fe par un marchand. L'homme dit qu'il les avait achetés à une bande de Comanches. Il apprit d'eux qu'ils avaient tué "l'homme blanc à la grosse balafre au visage" le long de la rivière Cimarron. Voilà pour ce pionnier qui a contribué plus que quiconque à la légende du Far West.

La forêt est en bordure d'une belle rivière. Je la traverse à un gué en sautant d'un bloc à l'autre. Les séquoias géants s'épanouissent sur ce terrain limoneux. Il y a probablement autour de moi des arbres qui dépassent cent mètres de hauteur. Je ne peux pas m'en rendre compte. Je me contente de suivre scrupuleusement le chemin balisé dans cette cathédrale de titans.

A la fin de la boucle, le contraste est si fort entre la pénombre de la forêt et la lumière de la rivière que je suis aveuglé. J'entends des barrissements. Suis-je victime d'un malaise ? Non. Quand ma vue revient, je vois s'ébattre dans le courant quatre otaries. Elles s'amusent. Je voudrais les prendre en photo mais elles ne me laissent pas le temps de le faire. Dans l'eau claire, je découvre leur mets de prédilection : le saumon. L'onde est une invitation à la baignade mais elle est trop froide pour un bipède dépourvu d'une toison étanche.

Au lieu de revenir par la route nationale 199 qui conduit à la frontière de l'Oregon, j'emprunte une piste à travers la forêt de séquoias géants. Elle me ramène à la côte par un petit col. Cette piste est interdite aux caravanes et autres engins démesurés. Je roule lentement le long d'un magnifique affluent de la rivière Smith. Parfois un écureuil traverse le chemin à toute allure. Grand voyageur, je n'ai peut être jamais vu de si belle rivière que celle-ci. Elle s'appelle Mill creek. Je suis ébloui par sa beauté. Pourvu que cette piste ne soit pas transformée en route asphaltée ! C'en serait fini de ce petit paradis perdu. Au col Howland, je bascule sur la côte du Pacifique. Peu après je rejoins la route côtière 101 qui va jusqu'au Mexique si on la suit jusqu'au bout.

Que faire à présent ? Je m'arrête à la plage en forme de croissant qui a donné son nom à la ville. Les vagues m'attirent irrésistiblement. La marée haute dévore le sable. Je me promène les pieds nus. Ils sont vite glacés par l'eau mais je n'en ai cure. Quel plaisir de se promener au soleil sur cette immense plage ! Je rejoins un groupe d'enfants qui s'ébattent dans l'écume laissée par les rouleaux. Je les prends en photo. Après cette promenade vivifiante, je retourne à la voiture.

La route grimpe sur une colline qui domine la mer. J'attends la première occasion pour redescendre au bord de l'eau. Elle se présente à l'embouchure de la rivière Klamath. Hier, pressé par le temps, je ne me suis pas arrêté à cet endroit spectaculaire. Je me rattrape aujourd'hui. Je détecte une piste qui longe un lagon. Je m'y engage. Le cadre est fantastique. Je me gare au bout du chemin. Il y a une table en bois près d'une bicoque semi enterrée. Je casse-croute sans quitter des yeux cette vue magnifique. Un lagon s'est formé à l'embouchure de la rivière. Un cordon de sable le protège de la furie des rouleaux de l'océan.

Un sentier conduit à la dune. Elle est flanquée au sud d'un piton rocheux d'une trentaine de mètres de hauteur. Un panneau invite les touristes à rester silencieux dans la traversée de ce lieu sacré des Indiens Hoopas. Des oriflammes flottent dans la brise du Pacifique.

A l'ombre du piton rocheux, je détecte une tente. Pour me rendre à l'embouchure de la rivière Klamath, je suis obligé de passer devant la tente en question. En sort une jeune femme légèrement vêtue qui s'étire lascivement comme si elle était seule au monde. Elle semble absorbée dans une mystérieuse quête spirituelle lorsqu'elle tend ses mains au ciel. La contre-culture hippie perdure dans quelques poches de Californie. J'aurai le plaisir de repasser à Bolinas. C'est le bastion inexpugnable des hippies. Cette contre-culture a pris naissance à San Francisco au début des années soixante. Elle culmina en 1969 à l'occasion du concert en plein air de Woodstock dans l'Etat de New York qui rassembla cinq cent mille personnes.

Sur le long cordon de sable qui sépare le lagon de la haute mer, je rencontre beaucoup d'oiseaux sur le qui-vive. Ils ont tous le regard tourné ver la mer et ses friandises. Un tronc d'arbre émerge du sable. Il a vécu puis il est tombé dans la rivière qui l'a charrié jusqu'à la mer. Il a été rabattu sur la plage par une tempête. Il s'est fiché dans le sable comme une flèche. Voilà pour sa genèse.

A l'embouchure de la rivière qui fait un S, il y a beaucoup de monde. Les phoques monopolisent la rive droite qui est inaccessible aux bipèdes. Ils n'aiment pas être dérangés. Ils passent beaucoup de temps à se reposer. Sur la rive gauche grouillent toutes sortes de volatiles qui plongent frénétiquement dans le courant. C'est le lieu idéal pour pêcher. J'observe avec beaucoup d'intérêt la hiérarchie des oiseaux. Les plus faibles sont ceux qui bougent le plus. Ils picorent les miettes du festin. Un grand pélican avale un saumon entier. Son cou se dilate. Il se dandine pour le faire descendre. Des otaries se laissent entraîner au large. Les notes aigües des oiseaux sont équilibrées par les notes graves de la mer. Des lames frappent régulièrement la falaise dans une énorme gerbe sonore.

Je prends des photos de ce spectacle que je n'aurai pas l'occasion de revoir avant longtemps. Finirai-je mes jours sur la côte brumeuse du Pacifique ou dans le désert de Mojave ? C'est la seule chose qui m'intéresse la veille d'une année qui s'annonce aussi terrible que celle de 1930.

lundi 29 décembre 2008

Des millions de piscines individuelles converties en patinoires par la faute des Keynésiens



Sur cette photo, des fans du skate-board nettoient une piscine avant de s'en servir comme terrain à leurs glissades contrôlées.

"La connaissance peut être transmise mais pas la sagesse", disait Hermann Hesse. Nous sommes abreuvés, sinon abrutis, par le discours keynésien en faveur d'une relance mondiale.

Paul Krugman, le lauréat du prix Nobel d'économie, en remet une couche aujourd'hui dans son article " Cinquante Herbert Hoovers". Dans sa diatribe, il compare les cinquante gouverneurs des États de l'Union au président républicain Herbert Hoover de 1929 à 1933. De quoi se sont rendus coupables les gouverneurs aux yeux du nouveau pape des keynésiens ? De réduire les dépenses de leur État. A la défense des gouverneurs, Krugman invoque qu'ils seraient tenus par une loi d'avoir des budgets équilibrés. Il faudrait donc que ce fusible saute pour relancer la dépense. Je me demande à quelle loi il se réfère. Arnold Schwarzenegger est parvenu au poste de gouverneur de la Californie, le 7 octobre 2003, en raison de l'énorme dette de cet État. Les électeurs ont sanctionné l'ancien gouverneur Gray Davis par la procédure unique en son genre de recall qui est un référendum demandant la destitution du gouverneur.

Albert Einstein prononça cette phrase géniale que nous autres, militants de la révolution bleue, aimons souvent citer : "On ne règle pas les problèmes avec ceux qui les ont créés." Dans son excellente enquête (un texte capital sur la débâcle financière de vingt une pages que j'ai pris la peine de traduire intégralement en deux journées de onze heures chacune de travail : 25 et 26 décembre) John Cassidy a interrogé beaucoup d'acteurs et de personnalités dans le monde de la finance pour nous offrir une vision équilibrée des responsabilités. Voici un passage saillant qui montre la responsabilité des keynésiens dans la crise actuelle.

"Bernanke fournit la justification intellectuelle à l'approche non-interventionniste de la Fed à l'égard des bulles", m'a dit Stephen Roach, le président du bureau de l'Asie de Morgan Stanley, qui était parmi les économistes à presser la Fed d'ajuster sa politique. "Il a joué aussi un rôle clé dans le développement de la théorie du "surplus d'épargne dans le monde", que la Fed a utilisé comme une excuse très commode pour dire que nous faisions au monde une grande faveur en maintenant notre demande. Avec le recul, nous n'avions pas un surplus d'épargne au niveau mondial, nous avions un surplus de consommation en Amérique. Dans tous les cas, Bernanke était complice dans les bourdes colossales commises par la Fed."

Cette fumeuse théorie du "surplus d'épargne dans le monde" est un avatar du keynésianisme. Elle a permis aux ménages et à l'État américain de vivre trop longtemps aux crochets du reste du monde. Cette bulle a éclaté. Que proposent les Krugman, Fitoussi et consorts? Tout simplement de recommencer la même erreur mais à une échelle plus grande. Comme je l'ai écris dans mon article du 18 décembre 2008 (L'Amérique peut-elle être sauvée ?), je crains que ce soit la dernière relance keynésienne avant un krach mondial qui déclenchera inévitablement des guerres à travers le monde. Les événements en Grèce sont un prélude de ce qui nous attend en Europe avec des bandes bien organisées de trotskystes saccageant tous les symboles de la société honnie : université, école, bibliothèque, hôpital, crèche, caserne de pompiers, gare, etc, etc...

Une amie californienne de Sacramento qui est la capitale de la Californie, me dit au téléphone alors que je l'appelai pour lui souhaiter Thanksgiving, ce que pensent les contribuables californiens. "Schwarzenneger n'a rien fait pour redresser les finances, il a endormi l'opinion publique en rééchelonnant la dette. Les tueries à répétition (une nouvelle vient juste de se produire à Noël) sont les signes avant-coureur d'une désintégration de notre société. Le film apocalyptique "Mad Max", tourné en 1979 en Australie, où l'on voit des bandes de motards extrêmement violents écumer les routes, est notre hantise."

C'est bien connu que le malheur des uns fait le bonheur des autres. Dans cette même édition du 29 décembre 2008, le New York Times évoque le sort des piscines californiennes. En raison d'un nombre invraisemblable de saisies de maisons dans cet État, les fans du skate-board s'en donnent à cœur joie ! Ils ont l'embarras du choix pour s'adonner à leur passion. Ils on découvert que les piscines modernes aux belles courbes constituent un excellent terrain de jeu. A Fresno, une ville d'un million d'habitants, Josh Peacock, un fan de 27 ans, a déclaré : "Nous avons plus de piscines que nous ne savons qu'en faire !" Des fans d'Allemagne et d'Australie viennent en Californie s'adonner à leur passion. Grâce à la toile qui met à jour les maisons faisant l'objet d'une saisie (confer les sites realtor.com ou realquest.com) ils sont informés en temps réel. Même les ménages qui parviennent encore à rembourser leur prêt hypothécaire, ne peuvent plus se permettre l'entretien d'une piscine. Sur un site des fans, on peut y lire : "God bless Greenspan, patron saint of pool skating" (Dieu remercie Greenspan, le saint patron des piscines de patinage)

Josh, lui, est sur le terrain. Il se promène avec son matériel pour vider les piscines environnantes. Il dispose d'une pompe alimentée par un moteur à essence. Grâce à la crise, le prix à la pompe d'un galon d'essence est tombé à 1.87 $ alors qu'il était de plus de 4 $ en juillet. Il a une pelle et un grand balai pour nettoyer le fond de la piscine. Après deux jours de séchage, la piscine est prête.

Les fans ne sont pas menacés de poursuite judiciaire. Ils invoquent qu'ils accomplissent une mission de salubrité publique en vidant une piscine non entretenue. Elle attire les rats et les ratons laveurs et c'est aussi un endroit idéal pour la reproduction des larves de moustique. "Nous combattons le virus du Nil à notre façon", ont déclaré les skate-boarders. Une loi californienne peut infliger une amende de mille dollars au propriétaire d'une piscine non entretenue. Afin de ne pas avoir d'ennuis avec le shérif, les patineurs se conforment à une éthique qu'ils ont élaborée eux-mêmes : pas de graffiti, ramasser ses ordures après la fête et ne jamais entrer à l'intérieur d'une maison saisie.

La piscine est un très bon exemple des mauvais investissements dénoncés par l'école autrichienne. Dans mon article du 25 novembre 2008 (la fuite en avant nous conduit à la catastrophe) j'ai repris la parabole que nous a léguée l'économiste Ludwig von Mises à propos de l'entrepreneur imprévoyant. Elle s'applique parfaitement à la Californie où l'on a construit des millions de piscines individuelles qui ne servent plus à rien, si ce n'est à assouvir la passion des fans d'un sport marginal... Sur un plan financier, cela aurait coûté cent fois moins d'argent de construire des kilomètres de pistes de skate-board à la place de ces piscines individuelles que nous autres, contribuables américains et européens, allons devoir rembourser pendant des années à travers une hausse inéluctable de nos impôts.

Il en sera de même avec les plans de relance de Barack Obama, de Patrick Devedjian et consorts. Notre épargne sera dilapidée pour faire plaisir à une pseudo élite qui tire justement son pouvoir de la dépense publique. Tout se tient dans le meilleur des mondes...

samedi 27 décembre 2008

Washington Monument State Park




13 September 2008

It is still dark when I get out of my tent. Dewy grass hastens my wake up when I cross, with sandals, the lawn. I am going to pick up my clothes in the rest room. Last night I did not turn off the light because there was no switch inside the building. There is probably one in the staff room. My clothes hang on an iron bar. They are stained by fresh painting. I am pissed off by the son of a bitch who has botched his job! The best therapy to my ire is to hike a full marathon today. Breakfast is cancelled to punish myself.

Party goers are sound asleep; some snore loudly. I shake my wet tent before folding it. An owl hoots nearby. At 6.45 am I am ready to leave camp. There are some cars at the parking lot in front of South Summit Inn. They belong probably to the party goers. I see again Dahlgren chapel. The trail goes by its pasture before resuming its ascent. After two easy days, it is time to catch up the slack. Waynesboro, the first town in Pennsylvania, is 26.3 miles away.

I set up cruise control at three miles an hour. I sweat profusely while climbing to the crest. Washington Monument State Park is very inviting with two shelters, a restroom, picnicking tables and park office, just in case you need a bottle opener or a corkscrew. You might think Rangers have other duties than to help thirsty hikers. You're probably right. I might have stayed here last night but I would have missed the unique chance to have a wonderful diner at South Summit Inn. On the trail there are always choices to be made, like in real life. Hikers are obsessed by food and drink. We go back to basic instincts in the nature.

Washington Monument is a granite tower of thirty four feet height. More interesting is its shape. I hesitate between barrel cacti, shell of mortar or bottle of milk. It is the oldest monument dedicated to the beloved father of American nation. On the fourth of July, 1827, residents of Boonsboro, five hundred souls at that time, climbed the hill and went to the crest where rocks were in abundance. They erected a dry stone tower. There was no water available to cement stones. At 4 pm, the tower was already fifteen feet high. They decided to come back in the fall after the harvest. They completed it in just another day.

I climb the spiral staircase to the top of the tower. Fog lingers in the valley where took place the bloodiest battle during the Civil War. At the end of the day of September 17, 1862, twenty three thousand soldiers were dead alongside Antietam creek. While outnumbered two to one, Confederate army fought bravely but suffered crippling losses. The battle was considered a standstill.

More interesting was the political aftermath. Five days later, on September 22, President Abraham Lincoln was confident enough to declare the "Emancipation Proclamation": freedom of slaves in any State of the Confederate States of America which did not return to the Union by January 1st, 1863.

Great Britain and France were rooting for the Confederates. They gave up their idea to recognize its independence when they realized that Lee could not win the war. The world would have been so different with two Americas instead of one... Divide your enemies! Real Politic was probably invented in 55 BC by Julius Cesar during his conquest of Gaul.

Not far from the monument dedicated to the first president, there is a property dedicated to the other ones who are exercising their strenuous mandate. The exact location of the house is not known but a big antenna on top of a hill provides a clue. I do not know why it is still confidential. Its secluded location, less than an hour's drive from the capital, is an haven from the havoc of politic or the heat wave in summer time.

In France there is also a property for our workaholic presidents. The castle of Rambouillet is located in a beautiful forest. Valery Giscard d'Estaing, a former president, used to go for hunting. His successors - Mitterrand and Chirac - never went there. They preferred hunting other games. I let you imagine the kind of with our well established reputation...

Nevertheless the empty castle is guarded all year round by policemen. French taxpayers have not their say. In a republic where big government is anathema (till November 4th of this year) a well publicized presidential vacation, used only for hot summer nights, would irate American taxpayers.

There might be another explanation than the cost of maintenance. While doing my research on Theodore Roosevelt, I read plenty of his letters. In the nineteen century, Washington was a wonderful capital. Politicians entered their office at 9 am sharp, went to lunch at noon at nearby restaurants, some left earlier to share a story and a beer with reporters at the saloon, came back at 2 pm to their office, worked a couple of hours before joining their spouses for tee. Evening was a busy time with receptions and diners with diplomats.

The holiday's season was no less interesting for its extended period. The President used to leave the White House after the Fourth of July's parade. He spent his summer at his home town. William McKinley was on the porch of his house in Canton, Ohio, where he greeted guests and reporters. He came back to the capital in September. The session of Congress lasted only three months: from October to December.

That was the nice tradition in Washington when government was small. Now we expect everything from the government. How would you react if you were told that the President enjoys a pleasant evening in the woods of Maryland instead of working late in his oval office to fulfill the promises he made to you during his campaign?

The first tourists, a father and his young daughter, are coming to the monument. I greet them before leaving them the exclusive use of the tower. If I want to be tonight at Waynesboro, I have to move fast now!

vendredi 26 décembre 2008

le capitaine à la barre de l'économie mondiale


Anatomie d'une débâcle

Ben Bernanke et la crise financière par John Cassidy

Certains sont nés radicaux, d'autres le deviennent, et d'autres encore ont le radicalisme qui leur est imposé. C'est le cas de Ben Bernanke qui se débat pour sauver le système financier américain. Tôt chaque matin, les fins de semaine incluses, Bernanke arrive au siège de la Federal Reserve, un austère bâtiment de marbre blanc sur l'avenue Constitution à Foggy Bottom. La Fed, qui est aussi silencieuse qu'un mausolée, est un lieu réservé à l'establishment. Dans ses couloirs où se propagent les échos, sont alignés des peintures sombres. Le bureau qu'occupe Bernanke, un ancien professeur de cinquante-quatre ans à la voix douce, a un haut plafond, plusieurs étagères de livres économiques et, sur le bureau, un terminal noir de Bloomberg. Sur une étagère dans un cabinet adjacent repose un minable sac de sport que Bernanke emporte, les jours calmes, à la salle de sports de la Fed où il joue au basket avec le personnel.

A Princeton, où Bernanke a enseigné, pendant des années, l'économie, il était connu pour sa nature réservée et ses étagères de recherche et de statistique relatives à la Grande Dépression. Pendant plus d'une année après qu'il a été nommé par le président George Wallace Bush au poste de président de la Fed, en février 2006, il a suivi, avec dévotion, la politique de son prédécesseur, le charismatique apôtre de la dérégulation financière, Alan Greenspan, et il a adhéré aux cardinaux de la banque : le contrôle de l'inflation et le maintien du plein emploi. Mais depuis que le marché des crédits hypothécaires à haut risque (subprime) a implosé, au cours de l'été 2007, l'aggravation de la crise financière a forcé Bernanke à intervenir à Wall Street d'une manière jamais envisagée auparavant par la Fed. Il a abaissé les taux d'intérêts, établi de nouveaux programmes de prêt, étendu sa garantie pour des centaines de milliards de dollars aux firmes financières en difficulté, acheté des emprunts levés par des corporations industrielles telles que General Electric, et même garantit des actifs hypothécaires en détresse. (En mars, pour faciliter la prise de contrôle par J.P.Morgan de Bear Stearns, une banque d'investissement de Wall Street menacée de faillite, la Fed a acquis vingt-neuf milliards de dollars d'actifs hypothécaires de mauvaise qualité.) Ces interventions ne s'apparentent guère à une révolution marxiste, mais, dans les yeux de beaucoup d'économistes, y compris les supporteurs et les opposants de ces mesures, elles représentent un tournant dans l'histoire politique et économique de l'Amérique. Ben Bernanke, qui semble avoir été choisi autant pour sa prédictibilité que pour son expertise économique, est maintenant engagé dans la plus hardie campagne de la Fed depuis sa création en 1913.

Travaillant étroitement avec Henry (Hank) Paulson, le secrétaire du Trésor, un volubile ancien banquier d'investissement, Bernanke était déterminé à laisser se débrouiller le secteur financier, aussi longtemps qu'il puisse se réparer tout seul - une politique que lui et ses collègues de la Fed apparentent à la stratégie de "finger-in-the-dike." (ne pas mette son doigt dans l'engrenage ou plus vulgairement démerdez-vous !) Aussi récemment que Labor Day, il croyait que cette stratégie fonctionnait bien. Les marchés de crédit demeuraient ouverts, l'économie était toujours en expansion, les prix du pétrole tombaient, et il y avait même des signes que le marché immobilier se stabilisait. " Beaucoup peut encore aller de travers, mais au moins j'entrevois un moyen de nous tirer presque intact de cet épisode", dit-il à un visiteur en août.

A la mi-septembre, toutefois, le panorama était beaucoup plus sombre. Le lundi 15 septembre, Lehman Brothers, une autre banque d'investissement de Wall Street qui avait fait de mauvais paris sur les titres de subprimes, annonça sa faillite, après que Bernanke et Paulson, et des banquiers vétérans, échouèrent à la sauver ou à la vendre à une firme en meilleure santé. Durant les quarante-huit heures qui s'ensuivirent, le Dow Jones Industrial Average tomba de 400 points ; Bank of America annonça son achat de Merrill Lynch, et American International Group (A.IG), la plus grande compagnie d'assurance, entama un dialogue avec la Banque fédérale de New York à propos de son éventuel sauvetage. Goldman Sachs et Morgan Stanley, les deux banques d'investissement les plus florissantes de Wall Street, étaient également en difficulté. Leurs cours chutèrent. Des rumeurs circulaient qu'elles éprouvaient des difficultés à emprunter de l'argent. "Goldman et Morgan subirent un afflux massif des épargnants pour retirer leur argent", m'a dit un vétéran de Wall Street. "Les gens commencèrent à retirer leurs titres. Les contreparties insistèrent pour qu'elles donnent davantage de collatéraux."

La Fed parla avec des patrons de Wall Street pour créer une ligne de crédit spéciale en faveur de Goldman Sachs et de Morgan Stanley, laquelle aurait donné à ces firmes un plus grand accès pour se refinancer auprès des fonds de la banque centrale. Mais Bernanke décida qu'il fallait une action plus drastique que cela. Le mercredi 17 septembre, un jour après que la Fed accepta d'injecter quatre-vingt cinq milliards de dollars du contribuable pour sauver A.I.G, Bernanke demanda à Paulson de l'accompagner au Capitole pour plaider en faveur d'un sauvetage entier du secteur bancaire par le Congrès. "Nous ne pouvons plus continuer comme ça", dit Bernanke à Paulson. "Parce que nous n'avons pas à la Fed les ressources nécessaires et aussi pour des raisons de légitimité démocratique, il est important que le Congrès s'implique et prenne le contrôle de la situation."

Paulson accepta. Un sauvetage était contraire au principe de laisser-faire de l'administration Bush et à ses propres convictions qu'une conduite sans scrupule ne devait pas être récompensée, mais il avait travaillé à Wall Street depuis trente-deux ans, plus récemment en tant que directeur général de Goldman Sachs, et il n'avait jamais vu une crise financière de cette magnitude. Il respectait les jugements de Bernanke et il partageait sa conviction que, dans l'urgence, le pragmatisme l'emporte sur l'idéologie. Le jour suivant, les deux hommes décidèrent qu'ils devaient aller voir le président Bush.

Le 3 octobre, le Congrès vota une loi amendée du sauvetage, conférant au secrétaire du Trésor une large autorité pour acheter aux banques jusqu'à sept cent milliards d'actifs toxiques hypothécaires, mais la panique à Wall Street continua. Entre le 6 et le 10 octobre, le Dow Jones endura sa pire semaine depuis un siècle, tombant de 18%. Comme la panique se propageait sur les marchés internationaux, l'échec de la Fed de sauver Lehman Brothers fut unanimement condamnée. Christine Lagarde, le ministre des Finances en France, la décrivit comme une "erreur horrible" qui menaçait le système financier international. Richard Portes, un économiste de la London Business School, écrivit dans le Financial Times, "la décision américaine de laisser tomber Lehman Brothers sera sévèrement critiquée par les historiens." Même Alan Blinder, un vieil ami et ancien collègue de Bernanke au département d'économie de Princeton, qui a servi comme vice-président de la Fed de 1994 à 1996, fut critique. "Peut être y avait-il des arguments de chaque côté avant de prendre la décision", me dit-il. "Il est évident que tout s'est écroulé le jour après que Lehman a fait faillite."

La plus grave accusation pesant sur Bernanke et Paulson est que leur réponse à la crise a été ad hoc et contradictoire : ils ont sauvé Bear Stearns mais ils ont laissé tomber Lehman Brothers. Pendant des mois, ils ont dénié le danger de la crise des subprimes et, soudainement, ils ont annoncé que c'était suffisamment grave pour justifier un énorme sauvetage. Ils ont dit qu'ils avaient besoin de sept cent milliards de dollars pour acheter des titres hypothécaires sinistrés et puis, en octobre, ils ont utilisé cet argent pour racheter les actions des banques. Résumant la frustration générale à l'égard de Bernanke, Dean Baker, le co-directeur du centre de recherche économique, un think tank libéral à Washington, m'a dit :" Il était en retard à chaque évènement. Il n'a pas vu venir la bulle immobilière jusqu'à ce qu'elle éclate. Jusqu'à la fin de l'été, il a minimisé tous les risques associés. En termes de politique, il n'a pas présenté une vision cohérente. A de nombreuses occasions, il a pointé une direction, s'en est détourné et il a agi différemment. Je serais surpris qu'Obama proroge son mandat en janvier 2010."

Les changements de Bernanke et de Paulson sont profondément troublants, plus particulièrement pour les millions d’Américains qui ont perdu leur emploi ou qui ont fait défaut sur leur emprunt hypothécaire. Même si depuis un an et demi, le gouvernement est confronté à une débâcle financière d’une complexité et d’une taille jamais vue auparavant. « Tout le monde savait quels étaient les enjeux et les problèmes potentiels », m’a dit John Mack, le président et directeur général de Morgan Stanley. « Personne ne connaissait leur énormité et leur impact mondial. » En répondant à la crise, Bernanke a effectivement transformé la Fed en un Atlas pour le secteur financier, donnant plus d’un trillion et demi de dollars aux banques en difficulté et aux firmes d’investissement, et en leur procurant des garanties financières pour un autre trillion et demi de dollars, la rendant à la fois le premier prêteur et le prêteur en dernier ressort ( et parfois seulement) du capitalisme mondial.

« Sous la houlette de Ben, nous avons été contraints de créer un nouveau livre de règles pour la Fed », m’a dit Kevin Warsh, un gouverneur de la Fed, qui a travaillé étroitement avec Bernanke. « Les circonstances de l’année dernière nous ont obligé de nous affranchir de plus de règles que cette institution ne l’a fait au cours des soixante-dix précédentes années. » Paul Krugman, l’éditorialiste du New York Times, qui est un ancien collègue de Bernanke à Princeton, et le lauréat de cette année du prix Nobel d’économie, a dit : « je ne pense pas qu’un autre banque centrale dans le monde en aurait fait autant pour étendre le crédit, mettant la Fed en possession d’actifs non conventionnels, etc… Maintenant, vous pourriez dire que tout cela n’est pas assez mais j’imagine qu’il s’agit davantage d’une réflexion à propos des limites de pouvoir de la Fed que de savoir si Bernanke s’est trompé. Et les choses auraient pu être beaucoup plus graves. »

Il y a six ans et demi, Bernanke était un professeur peu connu vivant à Montgomery, un hameau près de Princeton. De longues heures, un stress énorme, et les critiques constantes ont rendu sa mine pale et tiré ses traits. «Ben est une personne très décente et sincère », m’a dit Richard Fisher, le gouverneur de la Fed de Dallas. « La question est la suivante : est-ce un avantage ou un inconvénient dans ce métier ? S’il mesurait 2.04 mètres comme Paul Volcker, un ancien président de la Fed, ce serait un grand avantage. S’il était un salaud, comme Jerry Corrigan, un ancien gouverneur de la Fed de New York, qui a géré avec succès la crise financière de 1987, ce serait aussi un grand avantage. Mais vous faites avec les moyens du bord : un cerveau prodigieux, une connaissance extraordinaire des crises financières du passé, et une personnalité au-dessus de tout reproche. Vous vous entourez de bonnes personnes et vous utilisez leur expertise. »

En tant que président, Bernanke a hérité d’une bulle immobilière sans précédent et d’une frénésie d’emprunt insoutenable. L’effondrement de ces phénomènes est arrivé avec une violence et une vitesse étonnante. Le seul exemple d’une pareille crise financière est la Grande Dépression, mais ce n’est pas une très bonne comparaison. Dans les années trente, le système financier était beaucoup moins sophistiqué et interconnecté que maintenant. En traitant de problèmes affectant de mystérieux nouveaux produits financiers, comprenant en autres les «collateralized debt obligations » (C.D.O), les «credit default swaps » (C.D.S) et les «tri-party repos », Bernanke et ses collègues ont dû se recycler en experts de transactions financières d’une complexité déroutante.

Bernanke grandit à Dillon, en Caroline du Sud, une ville agricole à la frontière de la Caroline du Nord, où, en 1941, son grand père paternel, Jonas Bernanke, un immigrant juif d’Autriche, fonda le drugstore Jay Bee, qui fut repris par son père et par son oncle. Le plus vieux de trois jumeaux, Bernanke apprit à lire à la maternelle et sauta la classe de cours préparatoire. Quand il avait onze ans, il gagna le concours d’orthographe de son État et il alla à Washington pour participer au championnat national d’orthographe. Il parvint au deuxième tour, mais trébucha sur le mot « edelweiss », une fleur alpine mise en valeur dans « Sound of Music. » Il n’avait pas vu le film, parce que Dillon n’avait pas de salle de cinéma. S’il avait épelé correctement le mot et gagnait la compétition, Bernanke dit à des amis, qu’il serait apparu dans l’émission télévisée de « Ed Sullivan » qui était son idole.

Au collège, Bernanke se perfectionna en calcul mental, soumit onze poèmes à un concours de poésie de son État, et joua au alto saxophone dans la kermesse. A l’examen d’entrée à l’université, il réalisa un score de 1590 sur 1600 au S.A.T (scholastic aptitude test), le meilleur score cette année là en Caroline du Sud, et l’Etat le récompensa par un voyage en Europe. A l’automne 1971, il entra à Harvard, où il écrivit une thèse sur les effets économiques de la politique américaine d’énergie qui emporta un prix. Après son diplôme, il s’inscrivit au M.I.T (Massachusetts Institute of Technology) dont le programme de doctorat en économie était considéré le meilleur du pays. Sa thèse était un dense traité mathématique sur les causes des fluctuations économiques. Il accepta un emploi à Stanford Graduate School of Business, où Anna Friedmann, une ancienne de Wellesley qui se maria avec lui après avoir obtenu son diplôme, avait été admise dans un master d’espagnol.

Le couple vécut en Californie du Nord pendant six ans, lorsque Princeton lui offrit, alors qu'il n'avait que trente un ans, une chaire. S'établissant à Montgomery, ils élevèrent deux enfants : Joël, qui a maintenant vingt-cinq ans et qui étudie à l'université de médecine, Alyssa, une étudiante de vingt-deux ans au collège de Saint John. En 2001, Bernanke devint l'éditeur de la revue America Economic Review et le co-auteur avec Robert Frank, de "principes d'économie", un livre universitaire de renom. Ses intérêts allaient de matières abstruses telles que les mérites théoriques d'établir un objectif formel d'inflation, aux questions historiques, incluant les causes de la Grande Dépression. Même quand Bernanke écrivait à propos d'évènements historiques, une grande part de son érudition était pénétrée d'un langage technique abscons. "J'ai toujours pensé que Ben resterait un universitaire", m'a dit Mark Gertler, un économiste de l'université de New York qui connait bien Bernanke depuis 1979. Mais deux évènements se produisirent.

En 1996, Bernanke devint le président du département d'économie de l'université de Princeton, un boulot administratif que nombre de professeurs considèrent sans grand intérêt. Bernanke, toutefois, embrassa cette position en restant deux termes de trois ans. Sous sa houlette, le département lança de nouveaux programmes et embaucha des universitaires de renom, parmi eux Paul Krugman, que Bernanke a personnellement courtisé. Bernanke mit fin également à une ancienne division au sein du département entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée, en levant assez d'argent pour que les deux pôles puissent coexister pacifiquement, et en faisant preuve de diplomatie. "Ben est très bon pour respecter une opinion minoritaire et pour donner aux gens le sentiment qu'ils sont entendus dans le débat", dit Alan Blinder.

L'autre évènement qui changea la carrière de Bernanke, se produisit au cours de l'été 1999, au sommet de la bulle internet, quand lui et Gertler furent invités à présenter un papier à une conférence annuelle organisée par la banque fédérale de Kansas City. Le thème de la conférence - qui se déroula à Jackson Hole dans le Wyoming - était "les nouveaux défis pour la politique monétaire". Comme maintenant, il y avait à cette époque un vigoureux débat parmi les économistes à propos des banques centrales : Devaient-elles hausser les taux d'intérêt pour contrer les bulles spéculatives ? En accroissant le coût du crédit, la Fed, du moins en théorie, peut restreindre la spéculation et prévenir une hausse excessive des actifs, comme les actions ou l'immobilier.

Bernanke et Gertler arguèrent que la Fed devait ignorer les bulles et s'en tenir à sa politique traditionnelle de contrôle de l'inflation. Si une bulle éclate, dirent-ils, la Fed pourrait toujours abaisser les taux d'intérêt pour minimiser les dommages sur le reste de l'économie. Pour supporter leur thèse, ils présentèrent une série de simulations faites sur un ordinateur, qui, en apparence, montraient qu'une politique destinée à lutter contre l'inflation, stabiliserait mieux l'économie qu'une politique axée sur les bulles. Leur présentation reçut un accueil mitigé. Henry Kaufman, un économiste renommé de Wall Street, dit qu'il serait irresponsable de la part de la Fed d'ignorer une spéculation rampante. Rudi Dornbusch, un professeur au M.I.T (il est mort entre temps) pointa que Bernanke et Gertler ne tenaient pas compte que le crédit pouvait s'assécher après l'éclatement d'une bulle, et qu'un tel développement aurait de sérieuses conséquences sur l'économie. Mais Greenspan était plus réceptif qu'eux. "Il ne dit rien pendant la présentation", rappela Gertler, "mais quand elle fut terminée, il s'avança et dit, aussi calmement que possible, vous savez, je suis d'accord avec vous. Cela nous a transcendé."

En décembre 1996, Greenspan avertit les investisseurs qu'ils pourraient être victimes d'une "exubérance irrationnelle." Néanmoins, il avait adopté une politique de négligence bénigne envers le marché des actions, ignorant les avertissements qu'une bulle se développait dans les actions d'internet et de technologie. Le papier de Bernanke et Gertler offrait une support théorique à la politique de Greenspan, et il connut un certain succès, une chose qu'aucun des deux auteurs n'aurait imaginé. " Ben fut surpris par l'attention du public", dit Gertler. "The Economist nous attaqua vicieusement."

En 2002, quand l'administration de Bush regardait pour deux postes vacants de gouverneur à la Fed - il y en avait sept en tout - Glenn Hubbard, qui est le doyen de l'école de commerce à Columbia, et qui était à l'époque le conseiller économique de la Maison Blanche, proposa Bernanke. "Nous avions besoin d'un bon économiste qui comprît les marchés financiers et Ben avait l'expertise dans ce domaine", rappela Hubbard. "C'est aussi une personne extrêmement agréable. En termes de relations humaines, il est très affable, et je pensais que cela l'aiderait aussi de son côté."

Bien que la Fed soit une agence indépendante, elle est sous une surveillance parlementaire, et les présidents nomment typiquement des gens qui sont sympathiques à leur vision du monde. Hubbard ne connaissait pas les tendances politiques de Bernanke. "J'étais conscient qu'il était un économiste conservateur mais je ne savais pas s'il était républicain", dit Hubbard. Robert Frank, un économiste plutôt libéral à Cornell et co-auteur avec Bernanke des "Principes d'économie", croyait que Bernanke était démocrate. Quand la Maison Blanche annonça qu'elle nommait Bernanke au poste de gouverneur, Frank fut choqué. "Je demandai à Ben, pourquoi Bush nomme-t-il un démocrate ?" me dit Frank. "Il répondit, et bien, je ne suis pas démocrate." En écrivant ensemble le livre , Frank fut impressionné par l'ouverture d'esprit de Bernanke mais aussi par son humour moqueur et son absence d'égocentrisme. " Dans la plupart des situations, il est le gars le plus malin dans la salle, mais il n'est pas enclin à le montrer", dit Frank.

Quand Bernanke joignit la Fed, elle se battait pour réanimer l'économie après l'effondrement du Nasdaq pendant la période 2000-2001, et après les attaques terroristes du 11 septembre 2001. Entre septembre 2001 et juin 2003, Greenspan et ses collègues abaissèrent le taux d'intérêt de la Fed - le taux directeur sous le contrôle de la Fed - de 3.5 % à 1%, son plus bas niveau depuis les années cinquante. Abaisser les taux d'intérêt pendant un ralentissement de l'économie est une politique standard de la Fed ; des coûts plus bas d'emprunt encouragent les ménages et les entreprises à dépenser davantage. Mais les réductions de taux de Greenspan étaient singulières par leur ampleur et par leur durée. La Fed ne changea pas de course jusqu'à l'été 2004, et même elle le fit lentement, en augmentant le taux de la Fed par incrément d'un quart de point.

Avec un financement bon marché et rapidement disponible, une bulle immobilière se forma. Des familles achetèrent des maisons qu'elles n'auraient pas pu se permettre avec des taux d'intérêt plus élevés ; les spéculateurs achetèrent des maisons, les ménages ayant des revenus modestes ou un crédit mauvais firent des emprunts réservés à des acheteurs marginaux, tels que les crédits subprime, les crédits seulement ou les "Alt-A" crédits (Alternative A-Paper) A Wall Street, un énorme marché se développa avec les subprimes - des titres soutenus par des flux incessants comme dans une pyramide. Les Banques et d'autres prêteurs de crédit hypothécaire assouplirent leur standard de crédit, sachant que la plupart des prêts qu'elles émettaient, étaient titrisés et revendus aux investisseurs.

La politique d'argent facile de la Fed a largement contribué à la bulle du marché immobilier dont nous souffrons à présent", m'a dit Glenn Hubbard. Avant de quitter le gouvernement, en 2003, Hubbard argua, lors des réunions tenues à la Maison Blanche, que la Fed avait besoin de monter les taux d'intérêt. "C'était particulièrement frappant de la part de la Fed de maintenir une politique accommodante après les baisses de taux en 2003, qui donnèrent un autre coup d'accélérateur à l'économie", dit Hubbard. "C'était une erreur significative."

Greenspan dominait le Federal Open Market Committee (F.O.M.C), qui décrète les taux fédéraux, mais Bernanke expliqua et défendit les actions de la Fed à d'autres économistes et au public. En octobre 2002, quelques mois après sa nomination à la Fed, il délivra un discours à la National Association for Business Economics, dans lequel il dit, " premièrement, la Fed ne peut pas identifier avec certitude les bulles dans les prix des actifs. Deuxièmement, même si elle pouvait identifier ces bulles, la politique monétaire est un instrument beaucoup trop émoussé pour jouer un rôle effectif." En d'autres termes, il est difficile de distinguer une hausse de prix d'actifs, qui est justifiée par une forte économie, d'une autre basée simplement sur la spéculation. Augmenter les taux pour crever une bulle peut entraîner une récession. Greenspan avait fait sien cet argument durant l'ère internet et il le reprit durant la bulle immobilière. (Aussi tard que 2004, Greenspan disait qu'une bulle immobilière nationale était impensable)

Comme les prix des maisons s'envolaient, beaucoup d'Américains prirent des crédits adossés à la valeur de leur maison, pour financer leur consommation. Le taux d'épargne des ménages tomba en dessous de zéro, et le déficit commercial, que les États-unis financèrent en empruntant massivement à l'étranger, se creusa davantage. Des experts avertirent que l'économie était sur un rythme insoutenable ; Bernanke dénia cette assertion. Dans un discours très commenté en mars 2005, il argua que la principale source de déséquilibre dans l'économie mondiale n'était pas l'excès de consommation domestique, mais plutôt un excès d'épargne en Chine et dans d'autres pays en voie de développement où la consommation était artificiellement basse. Une politique américaine laxiste aidait à éponger un "surplus de l'épargne mondiale."

"Bernanke fournit la justification intellectuelle à l'approche non-interventionniste de la Fed à l'égard des bulles", m'a dit Stephen Roach, le président du bureau de l'Asie de Morgan Stanley, qui était parmi les économistes à presser la Fed d'ajuster sa politique. "Il a joué aussi un rôle clé dans le développement de la théorie du "surplus d'épargne dans le monde", que la Fed a utilisé comme une excuse très commode pour dire que nous faisions au monde une grande faveur en maintenant notre demande. Avec le recul, nous n'avions pas un surplus d'épargne au niveau mondial, nous avions un surplus de consommation en Amérique. Dans tous les cas, Bernanke était complice dans les bourdes colossales commises par la Fed."

Un autre expert qui contestait la ligne défendue par Greenspan-Bernanke, était William White, l'ancien conseiller économique de la Banque des Règlements Internationaux (B.R.I), une banque internationale basée à Bale, en Suisse, qui sert de banque centrale pour les banques centrales. En 2003, White et un collègue, Claudio Borio, participèrent à la conférence annuelle de Jackson Hole, où ils arguèrent que les décideurs de la politique monétaire devaient prendre davantage en considération les prix des actifs et l'expansion du crédit dans l'établissement des taux d'intérêt, et que si une bulle semblait se développer, ils devaient "s'opposer au vent" en augmentant les taux d'intérêt. L'audience, qui incluait Greenspan et Bernanke, réagit froidement. "Ben Bernanke croit vraiment qu'il est impossible de s'opposer au vent lorsqu'il augmente mais qu'il est possible de nettoyer le désastre après coup", m'a dit White récemment. Ces deux approches ne sont pas prouvées.

Entre 2004 et 2007, White et ses collègues continuèrent à tirer l'alarme à propos d'une bulle immobilière mondiale, mais leurs appels furent largement ignorés aux Etats-Unis. "Dans le champ de l'économie, les académiciens américains ont une si grande réputation qu'ils balayent toute opposition qui leur est faite", m'a dit White. "Si vous ajoutez la réputation personnelle du Maestro" - Greenspan - "il était très difficile pour n'importe qui de venir dire que des problèmes s'accumulaient."

Après des années de théorisation de l'économie, Bernanke prit du plaisir de participer aux décisions, bien qu'il défia rarement Greenspan. " Il ne serait pas entré dans ce club s'il n'avait pas filé doux", m'a dit Douglas Cliggott, un directeur à Dover Investment Management, un fonds commun. "Greenspan tenait fermement la barre du navire et il n'appréciait pas les gens débitant leur propre vision." En janvier 2005, Bernanke délivra un discours à la conférence annuelle d'American Economic Association, dans lequel il réfléchit à sa transition professionnelle : "Le plus grand inconvénient de mon travail actuel est que je doive porter un costume. Porter exprès des vêtements inconfortables est un exemple que Michael Spence, l'ancien joueur de hockey sur glace de Princeton et lauréat du prix Nobel d'économie, donne, à ses élèves, pour attirer leur attention. Vous devez le faire pour montrer que vous exercez sérieusement vos responsabilités au sein du gouvernement. Ma proposition pour que les gouverneurs de la Fed montrent leur attachement au service public, en portant des chemises hawaïennes et des pantalons Bermuda, est restée jusqu'à présent ignorée."

Un mois après, Greg Mankiw, le président du conseil économique de la Maison Blanche, annonça qu'il retournait à Harvard. Il recommanda Bernanke pour le remplacer. Al Hubbard, un homme d'affaires de l'Indiana qui dirigeait le conseil économique du président, n'était pas convaincu que Bernanke était le bon choix. "Quand vous le rencontrez, il se présente incroyablement calme", m'a dit Hubbard. "Je voulais être sûr qu'il était quelqu'un qui ne rechignerait pas à s'engager dans des arguments économiques." Après avoir parlé avec Bernanke, Hubbard changea d'opinion. "Il a très confiance en lui-même et il n'est intimidé par personne", dit Hubbard. "Vous pouvez toujours compter sur lui pour s'exprimer et donner son opinion dans une perspective économique."

En juin 2005, Bernanke prêta serment dans l'aile Eisenhower de la Maison Blanche. L'une de ses premières taches fut de délivrer un briefing mensuel sur l'économie au président et au vice-président. Après que lui et Hobbard prirent place dans le bureau ovale, le président Bush remarqua que Bernanke portait des chaussettes de couleur claire sous son costume sombre. "Où avez-vous eu ces chaussettes, Ben ?" demanda-t-il. "Elles ne s'accordent pas." Bernanke ne bafouilla pas. "Je les ai achetées chez Gap : trois paires pour sept dollars", répliqua-t-il. Pendant le briefing, qui dura trois quarts d'heures, le président mentionna les chaussettes à plusieurs reprises.

Le mois suivant, l'adjoint de Hubbard, Keith Hennessey, suggéra à toute l'équipe du conseil économique de porter des chaussettes de couleur vive au briefing. Hubbard accepta d'appeler le vice-président Cheney et il lui demanda de porter des chaussettes de couleur vive. "Aussi, un peu plus tard, nous sommes tous allés dans le bureau ovale, et nous avons tous montré nos chaussettes de couleur vive", rappelle Hubbard. "Le président nous a regardés et il a vu que nous portions tous des chaussettes de couleur vive, et il a dit sur un ton badin, "Oh, c'est très, très marrant." Il s'est tourné vers le vice-président et dit, "monsieur le vice-président, que pensez-vous de ces gars avec leurs chaussettes de couleur vive ? C'est alors que le vice-président a montré qu'il portait aussi ces chaussettes. Le président s'est arrêté de parler."

En tant que président du conseil économique, Bernanke devait être également le porte-parole de la Maison Blanche sur les questions économiques. En août 2005, après avoir briefé le président Bush à son ranch de Crawford au Texas, il rencontra les journalistes accrédités à la Maison Blanche. "Est-ce que la bulle immobilière a été évoquée lors de votre entretien ?" demanda un reporter. "Est-ce que cela vous concerne ?"

Bernanke affirma qu'il en avait parlé. Il leur dit : "Je pense qu'il est important de souligner que les prix de l'immobilier sont supportés dans une large mesure par des fondamentaux extrêmement forts… Nous avons un plein emploi, de hauts salaires, de très bas taux de crédit hypothécaires, une population croissante, et un manque de terrain et de maisons dans beaucoup de régions. Et ces facteurs de demande et d'offre sont la raison principale que les prix des maisons ont augmenté si fortement."

A cette époque, les plans ambitieux du président d'une privatisation partielle de la sécurité sociale avaient été contrecarrés par l'opposition au Congrès, et ses plans de simplification du système fiscal apparurent recevoir un destin similaire. Néanmoins, l'équipe du conseil économique de la Maison Blanche recherchait des alternatives libérales et Bernanke était heureux d'apporter sa contribution. Durant le vol entre Crawford et Washington, D.C, lui et Hennessey discutèrent de remplacer les aides fiscales aux plans d'assurance maladie par un crédit d'impôt ou par une déduction aux familles qui pourraient utiliser cet argent pour assurer leur propre couverture. A Washington, ils continuèrent à développer cette idée, qui s'avéra populaire parmi les conservateurs, quoique certains experts dirent que cela conduirait à un chute dramatique dans les plans de santé financés par les employeurs. "C'est ce que nous avions proposé, et c'est ce que John McCain a proposé aux électeurs", dit Al Hubbard. " Si nous laissons les soins de santé au secteur privé, c'est ce qui va éventuellement arriver un jour. Ben et Keith sont les gars qui ont lancé cette idée."

Dès que Bernanke alla travailler pour Bush, il fut perçu comme un successeur probable de Greenspan qui devait se retirer en janvier 2006. Un peu avant Labor Day, à la demande de Bush, Al Hubbard et Liza Wright, le directeur du personnel de la Maison Blanche, établirent une liste de dix candidats pour le poste de président de la Fed. Ils interviewèrent plusieurs d'entre eux. Le comité de sélection se prononça en faveur de Bernanke. "Un important aspect du boulot de la Fed est d'amener les gens dans votre direction, au F.O.M.C, et ailleurs", m'a dit Hubbard. "Il avait la personnalité pour le faire. De plus, Ben est un grand penseur. Nous étions impressionnés par ses théories du monde et par sa manière de penser. Il est un fervent avocat des marchés."

Quelques reporters de la presse ont suggéré que la controverse relative à la nomination ratée de Harriet Miers à la Cour Suprême, a accru les chances de Bernanke. L'administration était sous pression pour nommer une figure non partisane à la Fed. "Cela ne fut jamais discuté", insista Hubbard. "Nous n'avions jamais pris en considération le cas de Harriet Miers. Il n'y avait pas de choix politique dans la sélection." Le 24 octobre 2005, le président Bush nomma Bernanke en tant que quatorzième président de la Fed, en disant, "il commande le profond respect de la communauté financière internationale." Après avoir remercié le président, Bernanke dit que si le sénat confirmait sa candidature, sa priorité serait de "maintenir la politique menée pendant des années par Greenspan."

Pendant plus d'une année, Bernanke tint sa parole. Au cours de la première moitié de l'année 2006, le F.O.M.C augmenta les taux d'intérêt par incrément d'un quarts de point jusqu'à 5.25 %, et il maintint ce taux le reste de l'année. Mais l'argent à bon marché était une part seulement de l'héritage de Greenspan. Il s'était aussi fait l'apôtre de la dérégulation financière, résistant aux appels pour un contrôle plus ferme du gouvernement à l'égard des nouveaux produits financiers, tels que les dérivés hors cote, et il avait applaudi la croissance des subprimes. "Autrefois, les demandeurs non solvables se voyaient refuser une demande de crédit. Maintenant, les prêteurs sont capables de juger efficacement le risque posé par un demandeur et de fixer un taux d'intérêt reflétant le risque encouru", dit Greenspan dans un discours de 2005.

Bernanke ne s'était pas prononcé à propos de la régulation avant d'être nommé à la tête de la Fed. Dès qu'il fut nommé à ce poste, il adhéra, sans restriction, à l'approche du "laisser-faire" de Greenspan. En mai 2006, il rejeta les appels pour une régulation des hedge funds, en disant qu'un tel mouvement "étoufferait l'innovation." Le mois suivant, dans un discours sur la supervision des banques, il exprima son support pour laisser les banques, plutôt que l'administration, déterminer combien de risques elles pouvaient prendre. Il montra par des modèles mathématiques compliqués qu'il avait élaborés, la politique mise en place depuis des années par son prédécesseur. "L'application de ce plan a déjà permis à de grandes banques d'améliorer leur systèmes pour identifier, mesurer et gérer leurs risques", dit Bernanke.

Il est maintenant évident que ce système d'autorégulation a échoué. En étendant les crédits hypothécaires à des emprunteurs non qualifiés et en accumulant de grands stocks de subprimes, les banques et les institutions financières prirent d'énormes risques, sans même le réaliser. Leurs modèles mathématiques échouèrent à les avertir de périls potentiels. Les régulateurs, incluant les présidents successifs de la Fed, échouèrent également.
" C'était la faute de Greenspan mais Bernanke partageait clairement avec lui l'idéologie d'une approche non interventionniste", m'a dit Stephen Roach, du bureau de l'Asie de Morgan Stanley. "Avec le recul, il est scandaleux que la Fed ne se soit pas préoccupée de réguler, ou qu'elle n'ait pas montré le moindre intérêt à le faire."

Bernanke était davantage concerné par l'inflation et le chômage, les objectifs traditionnels de la Fed, que par la croissance des subprimes. "L'économie américaine est dans une transition. Après l'expansion forte que nous avons connue au cours des années précédentes, elle s'oriente vers un rythme plus soutenable", dit-il à la commission des finances du sénat en février 2007. Déjà à cette époque, les prix de l'immobilier dans beaucoup d'endroits du pays avaient commencé à baisser. Au moins deux éminents économistes, Nouriel Roubini, de l'université de New York, et Joseph Stiglitz de Columbia, avaient averti qu'une chute nationale de l'immobilier pouvait déclencher une récession, mais Bernanke et ses collègues pensaient que cela n'était pas probable. "Vous pouvez penser au Texas dans les années quatre-vingt, quand les prix du pétrole sont tombés, ou à la Californie dans les années quatre-vingt dix, quand les dividendes de la paix touchèrent l'industrie de l'armement, mais il ne s'agissait que de choses régionales", m'a raconté un décideur de la Fed. "Un déclin national des prix de l'immobilier n'était pas arrivé depuis les années trente."

Le 28 février 2007, Bernanke dit à la commission bancaire de la Chambre des Représentants qu'il n'envisageait pas une baisse de l'immobilier "comme une grande inquiétude à avoir ou un facteur majeur dans l'estimation de l'état de l'économie." Il maintint un ton optimiste au cours des mois suivants, durant lesquels deux larges prêteurs de subprimes, New Century Financial Corp et American Home Mortgage, annoncèrent leur faillite. Les dommages s'étendirent aux firmes de Wall Street qui avaient investi dans les titres des subprimes. Le 3 août, le jour après que American Home Mortgage annonça qu'il cessait son activité, le Dow Jones tomba de trois cent points. Jim Cramer, de CNBC, dans une harangue de quatre minutes passée sur YouTube, accusa la Fed d'être "endormie."

"Bernanke est un académicien", hurla Cramer. "Il n'a aucune idée du désastre ici ! Mes gens sont dans le jeu depuis vingt-cinq ans et ils sont en train de perdre leur boulot. Les firmes sont en train d'arrêter leurs activités. Il est siphonné ! Nous sommes siphonnés ! Ils ne connaissent rien !"

Quatre jours plus tard, le F.O.M.C se réunit mais laissa inchangé le taux d'intérêt. Dans un communiqué, le comité reconnut la "correction" de l'immobilier mais dit que sa "préoccupation majeure demeurait le risque que l'inflation ressurgisse." En regardant en arrière cette période, Bernanke m'a dit : "J'étais avec d'autres dans l'erreur en affirmant que la crise des subprimes serait contenue." La causalité entre les problèmes de l'immobilier et le système financier dans son ensemble était très complexe et difficile à prédire." Relative aux quatorze trillions de dollars de dettes hypothécaires aux États-unis, les deux trillions de dollars des subprimes paraissent triviales. De plus, la Fed estime que le total des pertes probables sur les subprimes est l'équivalent du volume sur une journée des transactions sur le marché des actions, à peine assez pour déclencher une conflagration financière.

L'un des avantages supposés de tritiser les crédits hypothécaires était qu'il permette de transférer le risque encouru par les banques aux investisseurs. Toutefois, comme le marché des actions immobilières se détériorait, beaucoup de banques finirent par accumuler un grand inventaire de ces actifs, certains d'entre eux furent mis hors bilan par les banques dans des véhicules appelés conduits. " Nous savions que les banques créaient ces conduits", m'a dit Don Kohn, le vice-président de la Fed. " Je ne pense pas que nous aurions pu reconnaître leur étendue quand la confiance dans ces sous titres commença à s'éroder avec la crise des subprimes."

Le 9 août 2007, la crise escalada d'une manière significative après que BNP Paribas, une banque majeure en France, suspendit temporairement les retraits de trois de ses fonds d'investissement qui détenaient des subprimes, citant une "évaporation complète de liquidité dans certains segments du marché américain." En d'autre mots, le trading dans les subprimes avait cessé, laissant beaucoup d'institutions financières à court de liquidité et se retrouvant avec des actifs qui ne trouvaient plus d'acheteurs. Les actions tombèrent lourdement des deux côtés de l'Atlantique. Le jour suivant, Bernanke tint une conférence avec les membres du F.O.M.C, durant laquelle ils discutèrent de réduire le taux d'intérêt auquel la Fed prête aux banques commerciales : le taux d'escompte. Depuis la fondation de la Fed, il existe une fenêtre de décote qui permet aux banques commerciales d'emprunter autant qu'elles le désirent. La plupart des banques ont cessé d'utiliser cette fenêtre, parce qu'elles peuvent trouver de l'argent moins cher de la part des investisseurs et d'autres banques.

La Fed décida de conserver le taux d'escompte à 6.25% mais elle publia un communiqué rappelant aux banques que le taux d'escompte était ouvert si elles avaient besoin d'argent. Sept jours plus tard, après plusieurs girations des marchés, la Fed vota de réduire le taux d'escompte d'un demi point, à 5.75%. Elle déclara qu'elle était "préparée à agir si nécessaire pour atténuer les effets défavorables sur l'économie en provenance des disruptions des marchés financiers."

Bernanke réalisa, à ce moment là, que la crise des subprimes était une grave menace aux plus grandes institutions financières et que la politique de l'ére de Greenspan était insuffisante pour la contenir. Dans la troisième semaine d'août, il effectua sa seconde visite en tant que président de la Fed à Jackson Hole. Il fut invité par des collègues plus anciens que lui à une séance de brainstorming. "Que se passe-t-il et que devons nous faire ?" demanda-t-il. "De quels instruments disposons-nous et quels instruments devons-nous utiliser?"

Les participants à la réunion incluaient Don Kohn, Kevin Warsh, Brian Madigan, Tim Geithner, le chef de la banque fédérale à New York, et Bill Dudley. Ces hommes s'accordèrent à dire que le système financier faisait face à une "crise de liquidité." Les banques, inquiètes de prêter de l'argent à des institutions financières qui pourraient avoir elles-mêmes des problèmes, étaient en train de thésauriser leur capital. Si la situation persistait, les entreprises et les ménages ne pourraient plus obtenir les prêts dont ils avaient besoin pour maintenir l'économie à flot.

Bernanke et ses collègues établirent une approche double de la crise. (Geithner plus tard la surnomma la "doctrine Bernanke") Premièrement, pour prévenir un effondrement de l'économie, la Fed abaisserait modestement les taux d'intérêt : d'un demi point en septembre, et d'un quart de point en octobre, à 4.5 %. Cela était une procédure standard de la Fed d'écrêter les taux pour prévenir un déclin de l'économie mais elle ne s'attaquait pas directement à la crise de confiance affectant le système financier. Si les banques n'étendaient pas leur crédit à d'autres, la Fed devait agir comme "prêteur en dernier ressort", un rôle qui est autorisé par le Federal Reserve Act de 1913. Toutefois, avec le taux d'escompte, son instrument principal pour fournir des liquidités aux banques, cela signifiait, outre de faire payer un taux d'intérêt plus élevé, d'attirer l'attention des compétiteurs qu'une banque éprouvait des difficultés à lever de l'argent. De plus, beaucoup de banques qui avaient acheté des subprimes et qui avaient besoin de prêter des dollars, n'étaient pas domiciliées aux États-unis.

Kohn proposa sa solution. Avant le basculement du millénaire, il rappela que les inquiétudes relatives à une massive défaillance des ordinateurs avaient incité beaucoup d'institutions financières à thésauriser dans l'éventualité d'une crise. De son côté, il avait développé plusieurs idées, incluant la vente aux enchères d'obligations par la Fed et l'établissement d'échanges d'argent avec les banques centrales de l'étranger, afin de permettre aux banques étrangères qui seraient dépourvues de liquidité, de prêter des dollars. Y2K se déroula sans incident et aucune de ses idées ne fut testée. Kohn suggéra que la Fed les revisite maintenant.

Les approches d'un scénario comparable à Y2K devinrent la seconde partie de la doctrine de Bernanke, son composant le plus radical. Sur une période de quinze mois, commençant en août 2007, la Fed, à travers des programmes variés connus sous leurs initiales tels que T.A.F, T.S.L.F et P.D.C.F, prêtèrent plus d'un trillion de dollars à des douzaines d'institutions. Un programme, T.A.F, permit aux banques et aux firmes d'investissement de concourir aux enchères pour des montants fixes d'argent alloués par la Fed, tandis que T.S.L.F autorisa les firmes à échanger leurs subprimes contre des bons du trésor. Les programmes, qui reçurent peu d'attention du public, étaient supposés temporaires. Ils se sont beaucoup développé et ils demeurent intacts. "C'est un changement total des outils de liquidité, il est approprié aux nouveaux besoins, compte tenu de la panique sur les marchés financiers", dit Kevin Warsh, un gouverneur de la Fed. "Nous avons substitué nos comptes à ceux des institutions financières, petites et grandes, en bonne ou mauvaise santé, pour le moment. Sans ces facilités de crédit, cela aurait été pire. Nous avons un tas de banques qui ont besoin de notre aide pour s'en sortir, et nous aurions manqué d'acheteurs avant de manquer de vendeurs."

Richard Fisher, le président de la Fed de Dallas, m'a dit que le programme de prêt resterait l'œuvre majeure de Bernanke. Il aimait ce que la Fed avait accompli pour remplacer un système d'arrosage cassé. "Si les tuyaux sont bloqués, les têtes d'arrosage ne reçoivent plus d'eau et la pelouse tourne marron avant de mourir", dit-il. " Dans cette hypothèse, le système de pompage est cassé ou il est tout simplement obstrué. Juste tourner le robinet du taux d'intérêt, s'est avéré insuffisant pour relever les défis que la Fed a dû affronter."

Bien que beaucoup de gens à la Fed aient travaillé sur des programmes de prêt, Bernanke a donné l'impulsion à leur développement. Un de ses premiers actes en prenant ses fonctions fut d'établir un groupe de travail sur la stabilité du système financier. Il amena à faire travailler ensemble des économistes, des spécialistes financiers, des superviseurs de banques et des avocats de différents départements de la Fed pour deviser des solutions aux problèmes potentiels. Alors que la crise des subprimes s'amplifiait, Bernanke rencontra souvent ce groupe de travail pour discuter des réponses que la Fed pouvait apporter, notamment, comment elle pouvait étendre le rôle de ses activités, comment elle pouvait exploiter d'obscures lois des années trente. "Ben est très bon pour prendre des décisions ; il n'a pas besoin d'attendre un papier académique impeccable avant d'agir", dit Geithner, qui, la semaine dernière, a été promu secrétaire du Trésor par le président élu Barack Obama. "Nous avons fait des choses incroyables et controversées dans un temps très court, et c'est parce qu'il voulait agir vite, avec force et créativité."

En dépit de ces coupes dans les taux d'intérêt et des programmes de prêt, les mois passèrent sans de discernables améliorations sur les marchés de crédit. Durant l'été et l'automne 2007, la baisse des prix de l'immobilier s'est accélérée et le nombre de ménages ne pouvant plus honorer leur emprunt a augmenté. En octobre, lors d'une réunion à Washington des gouverneurs de banques centrales avec des banquiers et des économistes, Allen Sinai, un économiste de Decision Economics, Inc, a demandé à Bernanke comment il envisageait qu'une banque centrale gère les risques posés par une bulle immobilière. Selon Sinai, Bernanke a répondu qu'il n'y avait pas de moyen de connaître s'il y avait une bulle immobilière. "J'ai réalisé à ce moment là qu'il ne comprenait pas l'ampleur du problème", m'a dit Sinai.

Aux réunions du F.M.O.C, des membres ont comparé la débâcle des subprimes à la crise financière de 1998, quand la Fed organisa une consortium des firmes de Wall Street pour prévenir la faillite du géant hedge fund Long Term Capital Management. Les marchés avaient été ébranlés pendant deux mois avant de rebondir fortement. L'économie, dans son ensemble, ne fut pas affectée. " En septembre, cela semblait toujours aller", m'a dit Frederic Mishkin, un professeur de Columbia qui est un ami proche de Bernanke, et qui a servi comme gouverneur de la Fed entre septembre 2006 jusqu'à août 2008. "Je pensais que ce serait pire qu'en 1998, mais pas catastrophique. Je pensais que l'on pourrait s'en sortir en quelques mois."

A la fin de l'année 2007, toutefois, Bernanke commença à accepter les critiques à l'encontre de la Fed et qu'il fallait baisser rapidement les taux d'intérêt. Le 4 janvier 2008, le Département du Travail annonça que le taux de chômage était passé de 4.7 à 5%. La nouvelle incita des économistes à dire que les Etats-Unis étaient au bord de la récession. De plus en plus de banques commerciales et d'investissement, notamment Citigroup, UBS et Morgan Stanley, annoncèrent de grosses pertes. Cette détérioration alarma Bernanke à cause de ses sous-entendus historiques.

Dans un article que Bernanke publia en 1983, il montrait comment l'échec de la Fed, dans les années trente, à empêcher les banques de faire faillite, fut la cause principale de l'ampleur et de la sévérité de la Grande Dépression. Cette explication confortait une théorie proposée en 1963 par les économistes Milton Friedman et Anna Schwartz. En novembre 2002, juste avant de rejoindre la Fed, Bernanke apparut à une conférence en l'honneur des quatre-vingt dix ans de Friedman. Il s'excusa pour la politique menée par la Fed pendant la Grande Dépression : "Je voudrais dire à Milton et à Anna, concernant la Grande Dépression, que vous avez raison, et que nous avions tort", dit-il. "Nous en sommes très peinés. Mais grâce à vous, nous ne commettrons plus cette erreur."

Le 21 janvier 2008, les marchés mondiaux chutèrent. [Confer l'affaire Kerviel] Les marchés américains étaient fermés pour Martin Luther King Day, mais à six heures du soir, Bernanke ouvrit une réunion du F.O.M.C qui vota une baisse de trois quarts de point du taux directeur à 3.5%. C'était la première fois depuis septembre 2001 qu'une intervention se produisait en dehors des réunions programmées, et c'était aussi la plus forte réduction de taux.

Quand le comité se réunit le 29 janvier, il abaissa d'un autre demi point le taux d'intérêt à 3%. En l'espace d'un mois et demi, la Fed était passée d'une politique équilibrée entre la lutte contre l'inflation et le plein emploi, à une politique visant explicitement à empêcher une récession. Pour les gens de la Fed, qui sont habitués à prendre des décisions à un train de sénateur, le changement était brutal. "Bouger aussi loin et aussi vite était du jamais vu", dit Frederic Mishkin, le professeur de Columbia. " Dans notre contexte, c'est remarquable que nous ayons agi aussi rapidement." Des économistes s'inquiétant de l'inflation furent outragés par les baisses de taux. "Ils sont en train de faire les mêmes bêtises que dans les années soixante-dix", raconta au New York Times Allan Metzer, un économiste de Carnegie Mellon qui a écrit une histoire de la Fed. "Ils étaient toujours en train de dire alors que nous ne laisserions pas filer l'inflation, que nous la combattrions une fois que l'économie redémarrerait, mais ils ne l'ont jamais fait."

Bernanke était frustré par les attaques contre sa politique, et plus particulièrement celles émanant d'académiciens dont il révère le travail. S'il avait bougé lentement, les gens de Wall Street l'auraient accusé de timidité. S'il avait fait baisser trop fort les taux d'intérêt, les économistes l'auraient accusé d'être trop accommodant avec l'inflation.

Alors que la crise financière s'aggravait, Bernanke travailla plus étroitement avec Paulson, qui, après être devenu secrétaire du Trésor, en juin 2006, a établi une large autonomie de son département par rapport à l'administration de Bush. Ces deux hommes paraissaient n'avoir pas grand-chose en commun. Bernanke était érudit et réservé ; Paulson, un major en littérature qui joua comme attaquant dans l'équipe de football américain de Darmouth dans les années soixante-dix, où il était surnommé le marteau, était d'un tempérament grégaire. Tous les deux, toutefois, sont des politiciens modérés qui aiment le baseball. Sur le bureau de Paulson, un fan de Cubs, repose une copie de "Abstraction historique du baseball" de Bill James. Elle lui a été offerte par Bernanke, un ancien fan des Red Sox, qui est devenu depuis son installation à Washington, un fan des Washington Nationals.

Paulson et Bernanke se rencontraient une fois par semaine pour un petit déjeuner et ils se voyaient souvent lors de réunions à la Maison Blanche. Paulson sollicitait fréquemment le conseil de Bernanke. "Je suis impressionné par son pragmatisme et sa curiosité intellectuelle", m'a dit Paulson en septembre. "Il est prêt à considérer toutes les idées, conventionnelles ou non, et il n'accepte pas facilement les choses que lui soumettent les bureaucrates."

Au début de mars 2008, le titre de Bear Stearns, une banque d'investissement et qui est un important émetteur de subprimes, chuta en raison de rumeurs que la firme éprouvait des difficultés à trouver de l'argent sur les marchés overnight, sur lesquels, comme toutes les firmes de Wall Street, il dépendait pour financer ses énormes positions de trading. Beaucoup de clients commencèrent à retirer leur argent de la banque et beaucoup de ses créditeurs demandèrent davantage de collatéraux pour leurs prêts. En accommodant ces requêtes, Bear fut forcée de tirer sur ses liquidités. Dans l'après-midi du jeudi 13 mars, elle avait tout juste deux milliards de dollars, pas assez pour honorer ses obligations du vendredi matin.

La doctrine Bernanke n'avait pas été dessinée pour faire face à une telle situation. Quand Bernanke et Tim Geithner apprirent la mauvaise passe de Bear Stearns, ils croyaient que la banque pouvait faire faillite. Depuis des décennies, la Fed avait résisté à prêter à des firmes de Wall Street de crainte que cela n'encourage ces dernières à prendre des risques excessifs - une inquiétude que les économistes appellent "hasard moral". (le taux d'escompte est réservé aux banques commerciales) Bear Stearns n'était pas l'une des plus grandes firmes de Wall Street, et sa perte ne paraissait pas entraîner un effet domino. Dans le jargon des banques centrales, la banque ne présentait pas un "risque systémique."

Dans la soirée du jeudi, après que des responsables de la Fed de New York et de la S.E.C visitèrent les bureaux de Bear Stearns pour examiner ses comptes, leur évaluation du risque avait changé. La compagnie était un participant majeur dans les "rachats" ou "repo", peu connus mais très importants du marché dans lequel les banques s'approvisionnent en liquidité sur un très court terme auprès des mutual funds, des hedge funds, des compagnies d'assurance et des banques centrales. Chaque nuit, environ 2.5 trillions de dollars circulent dans le marché repo. La plupart des contrats repo se dénouent dans la journée, et le prêteur peut, à tout moment, reprendre son collatéral et demander le cash. C'est précisément ce que beaucoup de prêteurs de Bear Stearns faisaient. Sa faillite aurait entraîné un raz-de-marée analogue à celui des dépositaires auprès de Bailey Bros. Building & Loan dans le film "It's a Wonderful Life" de Frank Capra.

Bear Stearns était aussi un grand négociant de credit default swaps (C.D.S), qui sont des contrats d'assurance sur les obligations. En déduction d'une prime d'assurance, le vendeur d'un swap assure la couverture totale de l'obligation en question dans le cas d'un défaut de l'emprunteur. Bear Stearns, à elle seule, avait plus de cinq mille institutions avec qui elle échangeait des C.D.S. Si la banque faisait faillite avant l'ouverture du marché le vendredi, l'effet sur les repo et sur les marchés de swaps aurait été chaotique.

A deux heures du matin, Geithner appela Don Kohn et lui dit qu'il n'était pas confiant que les retombées d'une faillite de Bear Stearns puissent être contenues. A quatre heures du matin, Geithner parla avec Bernanke, qui accepta que la Fed intervienne. La banque centrale décida de prolonger de vingt-huit jours la période d'un prêt consenti via J.P.Morgan, la banque de clearing, à qui Bear Stearns devait cet argent. En accordant un délai au prêt, Bernanke se basait sur l'article 13 (3) du Federal Reserve Act de 1932, qui autorisait la Fed à étendre son crédit aux institutions financières, autres que les banques, dans des circonstances extraordinaires.

La nouvelle d'un prêt de la Fed parvint à Bear Sterns pendant la session du vendredi mais Bernanke et Paulson étaient impatients de trouver une solution permanente avant l'ouverture des marchés asiatiques dans la nuit du dimanche. Après un week-end de tortueuses négociations, J.P.Morgan accepta de racheter Bear Stearns pour un prix rabais de deux dollars par action, mais seulement après que la Fed accepta de prendre à son compte les vingt-neuf milliards de dollars de subprimes du portefeuille de Bear Stearns. "Plus nous nous impliquions dans cette affaire, plus nous nous disions "Oh mon Dieu ! Nous devons absolument régler ce problème", se rappelle un dirigeant de la Fed. "Le problème n'était pas seulement la taille de Bear Stearns, c'était le fait que certains de ses créditeurs se seraient retrouvés sur la paille. Le problème était qu'elle était trop interconnectée pour la laisser choir."

Dans le marché repo, par exemple, Bear Stearns avait emprunté massivement auprès des mutual funds. "Si Bear avait fait faillite", poursuivit le cadre de la Fed, "les mutual funds, au lieu de récupérer leur argent le lundi, se seraient retrouvés avec toutes sortes de collatéraux illiquides, incluant les C.D.O (collaterized debt obligations) et Dieu sait quoi d'autre. Cela aurait entraîné une panique générale du marché, qui, à son tour, aurait rendu impossible pour les autres firmes d'investissement de se refinancer."

Le jour où la Fed annonça le sauvetage de Bear Stearns, elle abaissa également d'un quart de point son taux d'escompte. Elle précisa qu'il serait ouvert à vingt firmes de Wall Street, un pas sans précédent. Les officiels de la Fed pensaient qu'ils n'avaient pas d'autre choix que d'aider les banques d'investissement à emprunter auprès de la Fed selon les mêmes conditions que les banques commerciales, même si cela devait encourager le hasard moral. "Nous pensions que même si nous réussissions à trouver une solution pour sauver Bear, ce qui se produisait sur les marchés de crédit, avait trop d'ampleur," rappela un officiel de la Fed. " Nous n'allions pas contenir les dégâts simplement en sauvant Bear Stearns de la faillite."

Il y a maintenant un consensus que Bernanke et ses collègues ont pris la bonne décision à propos de Bear Stearns. S'ils avaient laissé tomber la firme, la panique financière qui s'est développée cet automne, aurait certainement commencé six mois plutôt. A la place, les marchés se stabilisèrent quelques temps. "Je pense que nous avions pris la bonne décision pour préserver la stabilité financière", dit Bernanke. "C'est notre boulot. Oui, cela suscite le hasard moral, mais la bonne réponse à cette inquiétude est de ne pas laisser tomber les institutions et d'avoir une débâcle financière. Quand l'économie sera repartie ou qu'elle sera sur le chemin de la convalescence, il sera temps de se dire comment nous pouvons réparer le système afin que cela ne se reproduise plus. Vous voulez d'abord éteindre le feu et ce n'est qu'ensuite de s'inquiéter comment on peut le prévenir."

Néanmoins, après que le sauvetage de Bear Stearns par J.P.Morgan fut annoncé, Bernanke fut attaqué par les médias, par les économistes conservateurs, et même par d'anciens cadres de la Fed. Dans un éditorial "Les Crédules de la Fed", le Wall Street Journal déclara que James Dimon, le président et directeur-général de J.P.Morgan Chase avait roulé la Fed et le Trésor. Au début d'avril, Paul Volcker, qui présida la Fed de 1979 à 1987, dit au Economic Club of New York, " des pouvoirs hâtifs ont été exercés d'une manière qui n'est ni naturelle ni confortable pour une banque centrale." Le boulot de la Fed est d'agir comme "un gardien de la monnaie nationale", ajouta Volcker, et non pas de prendre "beaucoup de milliards d'actifs douteux sur ses comptes."

Certaines des critiques ne sont pas justes. Les actionnaires de Bear Stearns ont pratiquement tout perdu dans ce marché. James Cayne, le président de la banque, a perdu presqu'un milliard de dollars. Des officiels de la Fed n'étaient pas à l'aise d'acquérir le portefeuille de titres toxiques de Bear Stearns. Bernanke fut si troublé par le discours de Volcker qu'il l'appela pour l'assurer que l'action de la Fed avait été une réponse improvisée à une crise plutôt qu'un modèle pour de futures actions.

En fait, il devint rapidement clair qu'un précédent important venait d'être instauré : la doctrine de Bernanke incluait maintenant la prévention d'une faillite d'une institution financière majeure. Depuis l'effondrement du marché des subprimes à Wall Street, durant l'été 2007, la tritisation des prêts hypothécaires a été laissée à la charge de deux compagnies qui opérent sous l'égide de l'Etat pour encourager l'accession à la propriété : Federal National Mortgage Association (Fannie Mae) et Federal Home Loan Mortgage Corporation (Freddie Mac) Comme les firmes de Wall Street, Fannie et Freddie avaient essuyé de grosses pertes sur leur portefeuille. Beaucoup d'analystes de Wall Street pensaient que ces deux compagnies étaient au bord de la faillite ; une situation alarmante pour le gouvernement américain. Pour financer leurs achats de prêts hypothécaires et d'obligations hypothécaires, Fannie Mae et Freddie Mac avaient accumulé une dette de 5.2 trillions de dollars. Bien qu'elles fussent techniquement des sociétés privées, leur dette était négociée comme si elle avait la garantie du gouvernement américain. Si ces compagnies avaient fait défaut, le crédit du gouvernement aurait été mis en question.

Le samedi 13 juillet, Paulson dit à des reporters devant le Département du Trésor qu'il allait demander au Congrès l'autorisation d'investir un montant non spécifié de l'argent du contribuable dans Fannie et Freddie. Les officiels de la Fed annoncèrent, qu'en attendant que le Congrès acquiesce à la demande de Paulson, la banque centrale s'assurerait que ces compagnies aient suffisamment de liquidité en leur prêtant de l'argent via le taux d'escompte. "Nous avions reconnu le risque systémique ici", dit un responsable de la Fed. "Paulson avait un plan pour gérer ce risque et le système demandait que quelqu'un soit là pendant que le plan était négocié. Nous avions fait l'appoint pendant la négociation au Congrès."

Le plan de sauvetage de Freddie et Fannie ne fut pas mieux accueilli que celui de Bear Stearns. " Quand j'ai ouvert mes journaux hier matin, j'ai pensé que je me réveillai en France", dit le sénateur Jim Bunning, un républicain du Kentucky. "Mais non, il était évident que le socialisme était en Amérique." Deux économistes démocrates éminents, Lawrence Summers, l'ancien secrétaire du Trésor, et Joseph Stigliz pointèrent que les dirigeants grassement payés de ces deux compagnies d'assurance avaient été laissés en place, avec peu de restrictions sur leur manière de servir. David Walker, l'ancien directeur du Government Accountability Office, dit que le sauvetage était un mauvais arrangement pour le contribuable.

Bernanke ne pouvait le dire publiquement mais il était d'accord avec ces critiques. Pendant des années, la Fed avait dénoncé que Fannie et Freddie tuaient la concurrence et se livraient à des pratiques risquées. Bernanke aurait aimé combiner un plan de sauvetage avec une réforme en profondeur, mais il réalisa qu'un chambardement de ces deux compagnies n'était pas politiquement envisageable. En dépit de leurs problèmes financiers, Fannie et Freddie avaient encore des alliés puissants au Congrés, et Bernanke était déterminé à ce que le plan fût approuvé dans les meilleurs délais, dans le but de restaurer la confiance des marchés.

Le 21 août, Bernanke partit pour la conférence annuelle de Jackson Hole qui devait être consacrée au "credit crunch." Au cours des trois journées de débat, un intervenant après l'autre contesta la réponse de la Fed et, implicitement, la tenure de Bernanke. Allan Meltzer, de Carnegie Mellon, se plaignit que la Fed avait adopté une approche ad-hoc en sauvant les firmes en déroute. Franklin Allen, un professeur de la Wharton School, dit que les banques et les firmes d'investissement pouvaient utiliser les facilités d'emprunt auprès de la Fed comme un moyen pour masquer l'état de leurs finances. Willem Buiter, de la London School of Economics, accusa la Fed de faire le boulot à la place de l'industrie financière, en disant que la banque centrale avait "internalisé les peurs, les croyances et la vision du monde de Wall Street" et qu'elle était tombée victime "d'une capture régulatrice cognitive."

Alan Blinder, un ami de Bernanke et ancien collègue de Princeton, le défendit, en arguant que la Fed avait réussi à s'adapter aux circonstances. Martin Feldstein, un économiste de Harvard, dit que la Fed avait "répondu de manière appropriée cette année là." Mais Feldstein ajouta que la crise financière s'aggravait avec la chute des prix de l'immobilier et la hausse des délinquances des propriétaires faisant défaut sur leur emprunt. Peut être que le commentaire le plus suggestif fut celui de Yutaka Yamaguchi, un ancien gouverneur de la banque du Japon, qui, durant les années quatre-vingt dix, géra la réponse du Japon après l'éclatement de la bulle. La banque du Japon avait commencé à baisser les taux d'intérêt en juillet 1991, rappela Yamaguchi, mais le système financier ne se stabilisa pas tant que le gouvernement du Japon ne vint en aide à un nombre substantiel de banques, un programme qui dura presque une décade. La leçon principale de l'expérience japonaise, dit-il, était le besoin pour une rapide et massive recapitalisation du système financier en utilisant l'argent du public.

Pendant la discussion, Bernanke écouta tranquillement. Il paraissait épuisé, et durant une présentation, il parut s'endormir. Dans son discours, il défendit l'action de la Fed et argua que dans le futur l'agence devait avoir plus de pouvoir pour superviser de grandes firmes financières et des marchés opaques comme celui du repo. Ce discours indiquait que Bernanke avait adopté une vue plus favorable à une régulation. Il ne fit pas mention d'utiliser la politique monétaire pour percer les bulles spéculatives.

Bernanke croyait que la stratégie du "démerdez-vous !" marchait encore. Après tout, dans le second trimestre de l'année, le produit national brut s'était accru à un rythme annuel de presque 3% et le taux de chômage était en dessous de 6%. Les prix des matières premières, pétrole inclus, avaient commencé à baisser ; ce qui allégeait les tensions inflationnistes. A Washington, au cours du week-end de Labor Day, Bernanke et Paulson se rencontrèrent pour discuter de Fannie et Freddie. Depuis les cinq semaines que le Congrès avait donné son aval à l'administration Bush pour investir dans ces compagnies, elles n'avaient pas réussi à se recapitaliser sur le marché. Paulson et Bernanke décidèrent qu'une prise de contrôle par le gouvernement était maintenant la meilleure option. En sus d'éliminer le risque que Fannie et Freddie fassent défaut sur leur dette, cela permettrait au gouvernement d'étendre leurs activités de prêt et stabiliserait les prix de l'immobilier. " Nous avons travaillé ensemble pendant neuf mois, en reconnaissant que le marché de l'immobilier est au cœur de nos problèmes économiques", m'a dit Paulson plus tard en septembre.
" Nous disions : si vous voulez vous attaquer à ça, comment allez-vous vous y prendre ?"

Le dimanche 7 septembre, Paulson annonça que le gouvernement plaçait Fannie et Freddie dans un "conservatorship", remplaçait leurs dirigeants, prenait 80% du capital dans chaque compagnie et leur fournirait, si besoin, deux cent milliards de dollars. Le lendemain, le Dow Jones bondit de 300 points. Le milliardaire Warren Buffett, que Paulson avait mis au courant, dit que c'était "la bonne solution pour le pays." Même le Wall Street Journal, qui, pendant des mois, avait critiqué Paulson et Bernanke, endossa de mauvaise grâce ce plan.

Au Departement du Trésor et à la Fed, il n'y eut pas de temps pour célébrer la victoire. Le mardi 9 septembre, l'action de Lehman Brothers chuta de 45% à la suite de rapports alarmants. La firme avait échoué dans ses négociations avec une banque coréenne pour une recapitalisation de ses fonds propres. Lehman approcha plusieurs potentiels acheteurs, notamment Bank of America et Barclays, la banque anglaise. Mais à la fin de la semaine, elle manquait de cash. Le vendredi après-midi, Geithner et Paulson convoquèrent un groupe de patrons de Wall Street à la Banque Fédérale de New York. Ils leur dirent que le gouvernement voulait une solution de "l'industrie" aux problèmes de Lehman Brothers. Les négociations se poursuivirent pendant tout le week-end mais, le dimanche après-midi, Bank of America et Barclays se retirèrent. Le mot circula que Lehman se préparait à se placer sous la protection de la loi sur la faillite.

Quand les acheteurs potentiels se retirèrent, Bernanke et Paulson n'envisagèrent pas sérieusement de monter une opération de secours de Lehman Brothers. Bernanke et d'autres officiels de la Fed dirent qu'ils n'avaient pas l'autorité légale de sauver la banque. " Il n'y avait ni mécanisme ni option, il n'y avait pas de cadre juridique, il n'y avait pas d'argent pour nous permettre de redresser la situation", dit Bernanke, le mois dernier, au club économique de New York. "La possibilité de prêt d'argent par la Fed, qui fut utilisée dans le cas de Bear Stearns, requiert que des collatéraux adéquats soient donnés… C'était impossible, il n'y avait tout simplement pas assez de collatéraux pour supporter le prêt…Nous avons travaillé durement pendant tout le week-end, avec non seulement de potentiels acquéreurs de Lehman, mais nous avons aussi appelé beaucoup de patrons du secteur privé à New York pour trouver une solution. Nous n'en avons pas trouvé un qui voulait s'engager." Bernanke a insisté auprès de moi qu'il n'y avait rien pour empêcher que Lehman fasse faillite. "Avec Bear Stearns, avec tous les autres, il y avait un moment dans la négociation quand quelqu'un disait, monsieur le président, allons-nous faire un marché ou non avec vous ? Avec Lehman, nous ne sommes jamais approché de ce point. Il n'y avait aucune décision à prendre."

Toutefois, Bernanke et Paulson étaient sans doute sensibles à l'accusation, faite dans le sillage de leurs efforts pour sauver Bear Stearns, Fannie Mae et Freddie Mac, qu'ils étaient en train de sauver des financiers irresponsables et cupides. Pendant des mois, le Trésor et la Fed avaient alerté les patrons de Lehman de lever plus de capital. Beaucoup d'analystes demeurent sceptiques que la Fed n'ait pas pu sauver Lehman. "C'est très difficile pour moi d'accepter qu'ils n'avaient pas les moyens de le faire", dit Dean Baker, du Center for Economic and Policy Research. "Ils ont fait des choses d'une légalité douteuse pendant toute l'année. Qui leur aurait fait un procès ?"

A l'époque, une interprétation populaire de la faillite de Lehman Brothers était que Bernanke et Paulson avaient tiré un trait définitif. " Nous avons rétabli le hasard moral", a dit une souce impliquée dans les discussions avec Lehman au Wall Street Journal. Mais moins de quarante-huit heures après, la Fed accepta de donner quatre-vingt cinq milliards de dollars à A.I.G, une firme qui avait agi probablement de manière plus irresponsable que Lehman Brothers. La différence était que la Fed, en chargeant un intérêt de plus de 10% et en demandant 80% du capital de la société, avait été capable d'imposer des conditions draconiennes en échange de son aide. "Nous pensions que c'était un prêt sécurisé et que nous ne mettions pas en danger l'argent du contribuable", m'a dit un officiel de la Fed.

A.I.G était une firme plus grande et plus complexe que ne l'était Lehman Brothers. En sus de fournir des contrats d'assurance vie et des contrats d'assurance maison, A.I.G était un acteur majeur dans les obligations hypothécaires et dans d'autres titres. Si elle avait été autorisée à faire faillite, chaque grande firme financière du pays, et beaucoup d'autres à l'étranger, auraient été affectées. Mais le sauvetage de A.I.G ne fut pas suffisant pour calmer les marchés.

Le mardi 16 septembre, Reserve Primary Fund, un mutual fund de New York, qui avait acheté plus de sept cent millions de dollars d'emprunts à court terme de Lehman Brothers, annonça qu'il suspendait son activité parce que ses actifs nets étaient tombés à moins d'un dollar par action. Le virus des subprimes infectait le système financier qui était considéré immunisé, même les institutions les plus allergiques au risque étaient touchées. La nouvelle que Reserve Primary Fund avait enfoncé le plancher d'un dollar, déclencha une panique qui, à la mi-octobre, devint mondiale. Des pays comme l'Islande, la Hongrie et le Brésil furent touchés.

Bernanke accompagna Paulson au Capitole pour alerter des élus réticents des conséquences catastrophiques qu'entrainait leur refus de voter la loi de sauvetage. "Quand vous l'écoutez décrire la situation, vous gobez", dit le sénateur démocrate de New York Chuck Schumer. Il aida Goldman Sachs et Morgan Stanley à se convertir en holding. Il coopéra avec d'autres régulateurs sur la prise de contrôle de Washington Mutual et la vente de la plupart de ses activités à J.P.Morgan. Il était à son bureau jusqu'à 4h du matin pour finaliser l'absorption de Wachovia par Citigroup. Le gouvernement accepta de couvrir les pertes potentielles de Citigroup sur l'énorme portefeuille de prêts hypothécaires de Wachovia. La Fed annonça aussi qu'elle dépenserait un demi trillion de dollars pour venir en aide aux mutual funds.

Souvent, il était clair que Bernanke et Paulson improvisaient. Le 10 novembre, la Fed et le Département du Trésor annoncèrent qu'ils donnaient encore plus d'argent à A.I.G, portant le total à 145 milliards de dollars. L'apport initial de 85 milliards de dollars et une subséquente aide de 37.8 milliards de dollars s'avérèrent insuffisants. Deux jours plus tard, Paulson abandonna l'idée d'acheter les subprimes, une proposition que lui et Bernanke avaient vigoureusement défendue, et la semaine dernière, lors d'une audition à la commission bancaire à la Chambre des Représentants, des députés l'ont condamné. "Vous avez l'air de piloter un avion de sept cent milliards de dollars sans avoir les qualifications nécessaires", lui dit Gary Ackerman, un démocrate de New York. Peut être que la critique la plus vexante émanait du président de la commission, Barney Frank, un démocrate du Massachusetts. Il a noté que même si la loi de sauvetage inclut des provisions spécifiques s'adressant aux saisies de maisons, les Américains continuaient de faire défaut sur leur prêt à un rythme record.

Le représentant a marqué un point. Les efforts de Paulson et Bernanke pour sauver le système financier n'ont eu, jusqu'à présent, qu'un impact très limité sur la baisse de l'immobilier, qui est la source de tous les problèmes. Tant que ce problème ne sera pas réglé, le secteur financier restera sous forte tension.

La semaine dernière, le marché a plongé à son plus bas niveau depuis onze ans. Les patrons de l'automobile sont venus à bord de l'avion de leur compagnie à Washington pour demander une aide. Des analystes de Wall Street ont averti que le vide politique entre les deux administrations pouvait créer davantage de turbulences. " Nous ne pouvons pas attendre jusqu'au 1er février", a prévenu Robert Barbera, le chef économiste à I.T.G, une firme d'investissement.

Bernanke reste remarquablement calme. (Jim Cramer préfèrerait dire inconscient) Il est convaincu des altérations du plan de sauvetage, arguant que des circonstances changeantes l'exigent. Il est soulagé que le Département du Trésor et le Congrès ont pris à présent les commandes. En dépit de nouvelles effroyables sur le terrain du chômage, des prix à la consommation et des profits des entreprises, il est confiant qu'une embellie de l'économie commencera l'année prochaine. Jusqu'au milieu de la semaine dernière, il y avait des signes que la crise du crédit s'étiolait. Des banques se prêtaient entre elles, les intérêts qu'elles chargeaient entre elles avaient baissé, et aucune institution majeure n'avait fait faillite depuis le passage de la loi de sauvetage. "C'était un pas très important", m'a dit Bernanke la semaine dernière, se référant à la loi en question. "La menace d'une banqueroute mondiale a grandement diminué. Mais, comme l'a dit en public Paulson, vous ne recevez pas de crédit pour écarter un désastre."

A Wall Street, la cote de Bernanke a remonté, particulièrement dans les firmes qui ont reçu l'assistance de la Fed. "Je pense qu'il a fait un super boulot, en venant avec des solutions innovantes et en coordonnant l'action avec la Fed de New York, le Département du Trésor et la S.E.C", m'a dit John Mack, de Morgan Stanley. "Je lui donne une excellent note." George Soros, l'investisseur philanthrope, dont la firme n'a pas bénéficié des largesses de la Fed, dit : "Au début, étant un académicien, il n'a pas réalisé la gravité du problème. Mais après le début de l'année, il a reçu le message et il a agi de façon décisive." Soros poursuivit en citant de nouvelles turbulences possibles sur les marchés. Il y une forte spéculation au sujet de Citigroup, dont le cours de l'action est tombé en dessous de quatre dollars. "Avec Lehman, le système s'est effondré. Il est maintenu en respiration artificielle par la Fed. Ce n'est pas évident qu'elle pourra le sauver. La pression est montée d'un cran au moment où je vous parle" Ajouta-t-il. "Nous sommes peut être au bord du gouffre."

Bernanke, dans sa quête d'inspiration et d'assistance, a pensé à deux présidents : Franklin Delano Roosevelt et Abraham Lincoln. Du premier il a appris que, dans une crise, les décideurs d'une politique devaient être flexibles et résolus. Après avoir prêté serment, en mars 1933, Roosevelt prit des mesures audacieuses pour revivifier une économie moribonde : la fermeture des banques pendant dix jours, une assurance des dépôts, une extension des travaux publics, une dévaluation du dollar, le contrôle des prix, l'imposition de directives de production dans beaucoup d'industries. Des mesures ont marché, d'autres ont délayé un rebond. Mais elles ont redonné de l'espoir au peuple américain parce qu'elles étaient des actions décisives.

La connaissance par Bernanke d'Abraham Lincoln est beaucoup plus limitée. Un matin, un type qui gère le parc de voitures dans le garage souterrain de la Fed, lui a donné une copie d'une déclaration de Lincoln qu'il a faite, en 1862, après qu'il fut sévèrement critiqué par le Congrès pour ses bourdes militaires durant la Guerre Civile. "Si j'essayais de tout lire, encore moins de répondre, à toutes les attaques dont je fais l'objet, cette boutique pourrait être fermée pour laisser place à un autre business. Je fais pour le mieux de ce que je sais faire et j'ai l'intention de continuer ainsi jusqu'à la fin. Si la fin se termine bien pour moi, ce qui est dit contre moi, n'aura plus aucune valeur. Si la fin se termine mal pour moi, dix anges jurant que j'avais raison, ne feront pas la différence."

Bernanke garde ce discours sur son bureau pour s'y référer si le besoin s'en fait sentir.

Traduit de l'anglais par Bernard Martoïa

dimanche 21 décembre 2008

D'une bulle à l'autre



Christopher Cox, le président de la SEC, vient d'être viré par Obama pour son excès de franchise.

Une bulle éclate après l'autre depuis le 15 septembre avec la chute de Lehman Brothers. L'affaire Madoff, du nom de l'ancien président du Nasdaq, s'inscrit dans cette logique implacable. L'intéressé aurait pu mourir tranquillement dans son lit si le marché ne s'était pas retourné contre lui. On aurait lu dans les journaux, après son décès, quel grand philanthrope il était de son vivant. (En avril 2006, Madoff a donné six millions de dollars pour la recherche du cancer après qu'un de ses fils a été atteint de cette maladie.) La vérité n'aurait éclaté que bien plus tard. La société de Madoff est un clan familial qui comprend ses fils Mark et Andrew, son frère Peter, son neveu Charles et sa nièce Shana.

Quand les bulles explosent, elles font inévitablement des victimes. Les politiciens et les journalistes s'empressent de désigner un coupable pour apaiser la douleur des victimes. Toute société fonctionne selon ce principe ; la notre n'y faisant pas exception. Les Mayas avaient aussi leurs pyramides. Mais contrairement à celles de Ponzi et consorts, elles avaient des fondations solides. On peut toujours venir les admirer trois millénaires après leur construction. Les Mayas sacrifiaient un enfant. Le grand prêtre arrachait son cœur au cours d'une cérémonie religieuse. Ces "cérémonies" se pratiquaient lors de l'ascension au trône du nouveau souverain ou à l'occasion du début du calendrier maya.

Dans le grand déballage de linge sale qui a lieu en ce moment, on découvre avec stupeur que la S.E.C (Security Exchange Commission) avait des doutes depuis très longtemps sur les affaires de Madoff. Christopher Cox, le président de la S.E.C, a déclaré, le 17 décembre 2008 : "Je suis gravement préoccupé par les multiples manquements depuis au moins une décennie pour mener une investigation." Il a été remercié pour sa franchise. Le lendemain, Obama annonçait son remplacement par Mary Shapiro. Certes, il faut nettoyer les écuries d'Augias car la corruption semble généralisée à Wall Street. Mais le problème n'est-il pas en amont ?

Les politiciens ont fermé les yeux tant que la bourse leur rapportait beaucoup d'argent. Le gouverneur de l'État de New York, David Paterson, s'est lamenté dans son intervention télévisée du 20 décembre 2008, que la suppression des seuls bonus accordés en fin d'année aux courtiers de la firme Goldman Sachs va se traduire par une perte sèche de 178 millions de dollars pour les caisses de son État. 30 % des recettes fiscales de l'État de New York proviennent en effet de Wall Street.

Trouver les coupables est assez facile. La deuxième étape est de les sanctionner pour réparer les torts qu'ils ont commis à autrui. La sanction a également pour but de prévenir d'autres crimes si elle s'avère exemplaire. Ira-t-on jusqu'à saisir les biens des banquiers indélicats ? N'y comptez pas trop car le "système" se défendra. Le "système" fonctionne comme une vaste organisation criminelle. Les loups ne se mangent pas entre eux. Il y aura quelques sanctions sévères en Amérique. Certains finiront leurs jours en prison pour donner l'exemple. Mais cela n'arrivera pas en France. Un inspecteur des finances ne finira jamais ses jours en prison.

L'Amérique est une nation qui est affligée depuis sa naissance d'une cupidité sans borne. Greed, l'un des plus grands films du cinéma muet, fut tourné en 1924 par l'Allemand Erich von Stronheim. Mais l'Amérique possède une grande vertu qui n'existe pas chez nous : "Nul n'est au-dessus des lois !" Bill Clinton en fit l'amère expérience lorsque son procès concernant sa liaison avec une jeune interne de la Maison Blanche (Monica Lewinski) fut instruit à la Chambre des Représentants. Il avait été pourtant averti dans une affaire similaire d'atteinte aux bonnes mœurs avec Paula Jones, une militante démocrate plantureuse. Confer mon article du 20 octobre 1996 : "le profil du futur locataire de la Maison Blanche."

La troisième étape sera de restaurer la confiance du marché pour faire repartir l'économie. Celle-ci ne se décrète pas. L'administration Obama va sans doute reréguler et bricoler d'autres mesures pour s'assurer de la qualité des contrôles au sein de la nouvelle usine à gaz. A lui seul, cet assainissement justifierait l'emploi du temps de son premier mandat. Sauf accident de parcours, une reconduction de son bail à la Maison Blanche semble inévitable. L'excès des néo conservateurs va engendrer l'excès des néo libéraux. C'est la loi d'airain du balancier que l'on retrouve à Wall Street. L'excès d'euphorie à la bourse provoque en retour un excès de crainte.

Mais peut-on faire davantage confiance aux démocrates qu'aux républicains ? Certainement pas. La dérégulation des marchés financiers s'est effectuée à la fin de la décennie des années quatre-vingt dix lorsque Bill Clinton était président. Le fusible du Glass Steagall Act fut enlevé le 12 novembre 1999. Ce texte fut approuvé au Sénat par 90 voix pour, 8 non et une abstention, à la chambre des Représentants par 362 voix pour, 57 non et 12 abstentions.

La quatrième étape qui nous intéresse davantage, serait de prévenir la formation de nouvelles bulles. Est-ce possible ? Certaines sont intrinsèques à l'air du temps (l'euphorie du marché après une guerre gagnée) ou à une technologie qualifiée à tort de révolutionnaire. Mais la première cause d'une bulle reste le bricolage incessant de la Banque Centrale pour maintenir une croissance artificielle.

C'est le nouveau drame qui se prépare avec le vaste plan de relance des Keynésiens. A vouloir tout contrôler, on ne contrôle plus rien du tout dans une usine à gaz. William Blake disait : "Vous ne saurez jamais ce qui est assez tant que vous ne découvrirez trop tard ce qui est plus qu'assez."

vendredi 19 décembre 2008

Turners Gap



12 september 2008, South Summit Inn at Turners Gap, Maryland



After Crampton Gap, the trail climbs back to the crest. It is drizzling and, sometimes, my foot slips on a rock. The pebbles are mushrooming in the forest. I have an idea of what is waiting for me in Pennsylvania. I need to give an appropriate traction for every step. When too much or not enough pressure is given, the foot slips backward. Are my shoes worn out? They are still looking good after seventeen hundred miles. It is only an appearance: crampons on rubber soles have been ironed out. My intention is to throw away my hiking boots at the end of the trail. But will they endure the high mileage? I am not so sure now.

At the top of White Rocks (1750 ft) I catch up with a group of five middle aged men. They are moving cautiously from rocks to rocks. Weekender's carry heavy backpacks. They do not want to give up their comfort zone. We exchange a few words. After that quick encounter, I run down the hill.

It is pouring when I reach Fox Gap. There is a memorial in an open field cordoned off by a wall at Wise's Cabin. Despite torrential rain, I take time to read information displayed on a metal plate. On September 12, 1862 Union troops, led by General Jesse Lee Reno, were ambushed at the gap. Reno had a reputation of a "soldier's soldier." He was often leading his men without a sword or any sign of rank. He was hit that day by a sharpshooter's bullet. Brought on a stretcher to Brigadier General Samuel Sturgis at the command post, he said pleasantly: "Hello Sam, I am dead!" Sturgis thought he was joking. Reno repeated:" Yes, yes, I am dead, good by!" Indeed, he passed away a few minutes later. In his honor, the gap wears his name. I manage to take a picture with my camera. The result is not good with pouring rain.

I resume my hike at full speed. An hour later, I am at Dahlgren campground. A pickup of the State Park is in front of the toilet's building. It is half past one. Should I bail out now? I have only hiked four hours. I decide to push a little further. A road is a quarter mile away at Turners Gap. Old South Summit Inn is closed for lunch time. It opens at 5 pm. Reluctantly, I keep going. Dahlgren Chapel welcomes me. It is a beautiful granite building two hundred yards down the pass. Unfortunately, there is not the slightest shelter for me. Doors are closed.

Half way through the ascent toward Washington Monument State Park, I come across a young couple. "Is there any water further up?" They have no clue. I am not only hungry but also thirsty. My will dwindles when I stop for a snack. I find no solace under heavy rain. I have enough. I turn back to the toilet's room where I hope to dry my old bones. It is a pleasant spot for campers with hot shower. The pick up is gone. There is a strong smell of white spirit. What is going wrong? I decide to hang up my wet clothes on an iron bar. A stupid decision! The next morning I will find my clothes stained by painting masked above the iron bar. The guy had painted without letting a warning.

As I relax on a bench outside the toilet, the five guys show up. They look like soldiers after a defeat. I offer them my bench to heighten their spirit. They prefer to eat to another one which is not protected from the rain.
-Are you going further today?
-Yes we do, said a guy next to me.
-Good luck to you.
- It can't be worse, answer another guy with a sardonic smile.
-You're right. That's why I am staying here. I'll see you tomorrow on the trail.
The leader rubs his wet mustache while thinking if I am joking.
-Yes I'll see you guys tomorrow on the trail.

In the mean time I intend to have a great diner tonight at South Summit Inn. During a reprieve I hurry up to set up my tent. When done, I move inside and start reading. My book is wet and its pages are glued. "La Route des Flandres" was a book suggested by a literary critic I met one day in a bus. It doesn't appeal to me. Claude Simon has been awarded the Nobel Prize in 1985 but I do not like his style. He skips punctuation. I feel lost.

At 5.pm I am at South Summit Inn where I am welcomed by a dozen waitresses. I decide to have a drink before diner. The bartender is a soft spoken guy who visibly enjoys his job and his surrounding. Who would complain to work with so many pretty girls around? I have a glass of Chardonnay. The wine list is extraordinary.

After the glass, a waitress guides me to my table in a charming white veranda. Another girl takes my order: mussels with Sambuca liquor and a glass of Sauvignon Blanc. The sauce is fabulous. The Italian liquor gives an extraordinary taste to the mussels. This chef has bright ideas. After the mussels, comes a rockfish from Chesapeake Bay. It is another fine dish. Of course, I order another glass of wine, but this time, a Pino Grigio (pinot gris in French) to dry up my throat. "Would you like a dessert?" asks my waitress. "Yes please!" I choose fruits de la forêt pie. I understand it. I am not sure American customers will do. Fancy American restaurants take pride to use French words to impress customers.

People are filling quickly the veranda. A big table is occupied by a family reunion. They are dressed so well that I would have felt ashamed if I had stayed sober. With four glasses of white wine, any inhibition is gone now. I feel tipsy when I leave the restaurant. Rain has ceased. I like the smell of the forest after the rain. There is a delicate scent of azaleas.

I hope to have a good sleep tonight under my tent. Unfortunately, I am awakened by noisy weekender's around ten o'clock. They also want booze tonight. I hear loud voices and laughs through the night. When they are drunk, they become gregarious. A girl has decided to ripe a guy who giggles. Another girl too inebriated stumbles to my tent and a guy vomits twenty feet away. At three o'clock the party is over. I take a pill to soothe my headache. A campground too close to a road, and by a summer night, is not a good spot.

la fable africaine de la grenouille et du scorpion




Peut-on faire confiance à une nation qui ne veut retenir aucune leçon ?

Pour justifier son veto au traité de Kyoto sur l'environnement, le président Bush avait déclaré que le mode de vie des Américains n'était pas négociable.

Durant la campagne présidentielle, les deux candidats se sont gardés d'évoquer les inévitables sacrifices qui attendent les électeurs. La nation américaine a accordé sa confiance au troubadour qui lui a promis le "changement" sans donner d'explication.

La fourmi Angela a sans doute médité la fable africaine du scorpion et de la grenouille que j'ai adaptée au discours de Paul Krugman.


Un scorpion hésitait au bord d’une rivière
Car il était curieux de la rive au-delà.
Une grenouille qui passait par-là
Fut aussitôt l’objet d’une ardente prière.

Passe-moi, je te prie, sur la rive opposée
Et je n’userai pas de mon bel aiguillon :
Je veux pouvoir scruter de nouveaux horizons
La profondeur de l’eau m’empêche de passer.

Car enfin, si un autre monde est possible,
Nous devons tenter de l'atteindre
Et au moins une fois nous étreindre
Sauf à laisser régner sur nous des ressentiments pénibles.

Le batracien pensa : "Suis-je bête d’avoir peur ?
Me piquant sur mon dos, il serait condamné.
"Je veux bien, lui dit-elle aussitôt, t’emmener ;
J’espère cependant ne pas commettre d’erreur."

Et les voilà partis sur l’onde frémissante.
Au beau milieu du cours, tout à coup le scorpion
Injecte son venin à la bête accueillante
Qui commence à couler dans un lent tourbillon.

"Pourquoi fais-tu ça ? dit la grenouille en pleurs,
Nous allons mourir tous les deux. Es-tu fou à lier" ?
L’insecte malfaisant ne put que répliquer :
"Piquer est ma nature, le reste n’est qu’un leurre."

Chacun de nous ne fait qu’exécuter
Ce pourquoi il est programmé
Rien ne peut changer la nature des gens
En penser le contraire est une utopie keynésienne.

jeudi 18 décembre 2008

L'Amérique peut-elle être sauvée ?



Charles Erwin Wilson (1890-1961) devint, en 1941, le président de la General Motors avant d'être choisi comme secrétaire de la défense par le général Eisenhower en 1953. Il disait :"Ce qui est bon pour General Motors est bon pour l'Amérique !"


Non contents de bourrer le crâne des gogos, les Keynésiens s'en prennent à ceux qui leur résistent. Paul Krugman, l'éditorialiste du New York Times, s'est attaqué à la chancelière Angela Merkel dans son éditorial, du 15 décembre, "European Crass Warfare", et qui pourrait se traduire ainsi : "La guerre minable menée par certain(e) en Europe."

Est-ce que le nouveau lauréat du prix Nobel d'économie se sent investi d'une mission universelle ? Tout porte à le croire : "Je veux parler d'Angela Merkel, la chancelière allemande, qui est devenue le plus grand obstacle au plan de sauvetage dont a tant besoin l'Europe !" N'en déplaise au gourou keynésien, c'est son pays qui nous tire vers le gouffre par sa cupidité sans borne. Je reviendrai, dans un prochain article, sur les primes indécentes qui sont accordées aux courtiers de Wall Street. Jérôme Kerviel est un ange en comparaison de ces derniers. L'Amérique se noie dans un océan de dettes et elle a besoin de l'Allemagne, de l'Europe, de la Chine, de l'Asie, de l'Arabie Saoudite (confer mon article du 18 mai 2008 concernant la demande du président Bush au roi d'Arabie pour augmenter sa production de pétrole) En résumé, elle a besoin de toute la planète pour se sortir de son pétrin.

La fourmi Angela a eu raison de tenir tête aux keynésiens pour deux raisons. D'une part, une relance n'est pas la solution que préconisent les tenants de l'école autrichienne. Confer mon article du 25 novembre 2008 intitulé "la fuite en avant nous conduit à la catastrophe." D'autre part, personne ne pourra sauver l'Amérique tant les masses d'argent sont faramineuses.

Les vrais chiffres du plan de sauvetage

Dans son édition du 13 décembre 2008, le Wall Street Journal a fourni les vrais chiffres derrière les multiples plans de sauvetage en cours.

Depuis le déclenchement de la crise des subprimes en août 2007, la Fed s'est engagée pour un montant de 1.9 trillion de dollars (1900 milliards) pour sauver les marchés financiers d'un risque systémique ; principalement sous la forme de papier commercial (1.6 trillion de dollars) afin de relancer le crédit interbancaire. Malgré cette action démesurée, la confiance n'est pas revenue. Le marché se tromperait-il en évaluant les actions à des cours comparables à ceux des années trente ? Il anticipe tout simplement une grande dépression.

Le Trésor américain s'est engagé à garantir 335 milliards de dollars de créances douteuses dans son programme baptisé Troubled Asset Relief Program (TARP) Il est venu au secours à deux reprises de l'assureur A.I.G (85 milliards de dollars le 16 septembre et 78 milliards de dollars le 9 novembre 2008) et de Citigroup en lui donnant 20 milliards de dollars et en se portant garant de 306 milliards de dollars de créances douteuses le 24 novembre 2008.

Séparément, le Trésor a investi 14 milliards de dollars dans Freddie Mac. Cette agence de refinancement hypothécaire a été nationalisée en septembre. Il a aidé aussi sa sœur jumelle Fannie Mae en lui rachetant 49 milliards de dollars de créances irrécouvrables (sub-prime). En tout, le Trésor a déjà dépensé 398 milliards de dollars. Il peut encore compter sur 350 milliards de dollars qui lui ont été accordés, en période électorale, par le congrès américain. Henry Paulson a déclaré qu'il laissait cette réserve à son succès Timothy Geithner.

Le Department of Housing and Urban Development (ministère du logement et de l'urbanisme) a promis 300 milliards de dollars aux deux millions et demi de ménages surendettés qui risquent de se retrouver demain à la rue.

La procédure d'éviction

Un officier de police laisse une note au propriétaire lui enjoignant de quitter son domicile dans un délai d'un mois. A la date butoir, si le propriétaire n'est pas parti, le shérif, accompagné du représentant de la banque, expulse le récalcitrant. Les meubles et les vêtements sont mis sur le trottoir. Dans 99 % des cas, le propriétaire a évacué sa maison avant la date butoir. Les shérifs sont débordés de travail.

Le New Yorker a raconté, dans son numéro du 24 novembre 2008, le cas tragique de madame Addie Polk, une veuve de quatre-vingt dix ans, qui s'est tirée une balle dans l'épaule alors qu'elle visait sa poitrine, lorsque le shérif d'Akron, Donald Fatheree, est venu frapper à sa porte à la date butoir. Son histoire a fait le tour de l'Amérique. Akron est dans l'Ohio. C'est la capitale du pneumatique. Good Year, Goodrich et Firestone ont chacune leur usine en ville. Akron est frappée mortellement par la crise de l'industrie automobile. Des rues entières sont en voie de liquidation judiciaire.

Cette vieille dame avait acheté avec son mari sa petite maison pour un montant de 10.000 $ en 1970. Le prêt avait été remboursé bien avant la date du décès de son mari en 1995. Un jour, un banquier est venu lui proposer de gager sa maison pour bénéficier d'une couverture améliorée de soins de santé. Il lui a offert un prêt pour un montant de 21.000 $ en 1997. Quatre ans plus tard, elle a accepté d'un autre banquier un prêt supérieur car la valeur de sa maison avait considérablement augmenté. (46.000 $) Elle n'avait pas fini de rembourser son premier prêt. Elle s'est trouvée prise au piège du rééchelonnement de la dette lorsqu'elle n'a pas pu rembourser les mensualités avec sa maigre pension de réversion. Un représentant de la Countrywide Bank (cette banque a fait faillite entre temps) lui a proposé, en 2004, un rééchelonnement jusqu'en 2034 alors que cette vieille dame avait 86 ans. Elle aurait eu 116 ans à la fin de son prêt... Qu'à cela ne tienne ! Le banquier avait fait le pari audacieux qu'elle deviendrait la plus vieille femme d'Amérique.

L'échec de la politique faisant appel aux bons sentiments des banquiers

Un programme baptisé "Hope of Homeowners" (l'espoir pour les propriétaires de maisons) a été lancé en octobre. Il autorise les banques à se délester des emprunts hypothécaires à haut risque (sub-prime) qui seraient repris par l'État. En contrepartie, les banques doivent consentir un sacrifice en rognant sur le principal. Les banquiers renâclent et le programme est au point mort. Le robinet ne laisse couler qu'un filet d'eau…

Un bilan très provisoire des opérations de secours

Le total des opérations engagées pour sauver l'Amérique s'élève à 2.3 trillions de dollars (2 300 milliards de dollars) Pour mémoire, le plan de relance du gouvernement français est de 26 milliards d'euros. On n'est pas dans le même registre de grandeur ou de folie.

Le Trésor américain a d'autres engagements en tête qui n'ont pas encore été finalisés. Il serait prêt à soutenir l'industrie de la finance (mutual funds) à hauteur de 3 trillions de dollars ! Pour l'instant, il n'a pas aidé un seul mutual fund. Ce type d'établissement gère, entre autres choses, les fonds de pension par capitalisation, lesquels sont massacrés par une chute vertigineuse à Wall Street.

Le fonds de l'université de Harvard qui était une merveille reconnue d'ingénierie financière, a annoncé, le 2 décembre 2008, qu'il a perdu 11 milliards de dollars, soit 30% de sa capitalisation. Dans un e-mail adressé aux élèves, le président de l'université a déclaré : "Nous devons admettre que Harvard n'est pas invulnérable au choc sismique financier. Notre environnement économique a été significativement altéré."

La déliquescence des banques américaines

Le Federal Deposit Insurance Corp (FDIC) garantit 700 milliards de dettes contractées par les banques. Depuis mon article du 18 novembre 2008, la situation a empiré. Six banques ont fait faillite depuis cette date : The Community Bank à Loganville en Géorgie, Downey Saving and Loans à Newport Beach en Californie, PFF Bank and Trust à Pomona en Californie, First Georgia Community Bank à Jackson en Géorgie, Haven Trust Bank à Duluth en Géorgie, et Sanderson State Bank à Sanderson au Texas. Le rythme de faillite s'est sensiblement accéléré.

Le FDIC vient d'adopter, le 16 décembre 2008, une augmentation de la prime de risque pour l'année 2009. Pour chaque tranche de 100 dollars d'un compte d'un particulier, la prime qui était comprise entre 5 et 43 centimes, va passer entre 12 et 50 centimes. Cette prime est fonction de la qualité de l'établissement bancaire. Le FDIC a classé les banques en cinq catégories. Les banques bien capitalisées devront verser une assurance de 12 centimes par tranche de 100 dollars de dépôt de particulier et les banques sous capitalisées une assurance de 50 centimes. Le FDIC agit comme une agence de rating.

Dans son communiqué, le conseil d'administration du FDIC a indiqué que le nombre de banques en difficulté, est passé de 117 en juin, à 171 aujourd'hui. La réserve est tombée à 0.74 %, le plus bas niveau enregistré depuis 1974. En dessous du seuil de 1.15 %, le FDIC est tenu d'intervenir. Ces chiffres sont très inquiétants…

Le pompier pyromane a l'oreille du futur locataire de la Maison Blanche

L'administration de Barack Obama demandera-t-elle une rallonge au congrès ? C'est ce que conseille Paul Krugman. Il a d'ailleurs écrit qu'il fallait se montrer très audacieux dans la crise actuelle. Il préconise d'injecter pas moins de trois trillions de dollars dans l'économie américaine ! Cela représente 10.000 $ par individu pour un pays de trois cent millions d'habitants. On est loin du paquet de 700 milliards de dollars du plan Paulson.

Cette technique de jeter l'argent par les fenêtres a été vulgarisée par le monétariste Milton Friedman sous l'appellation de "helicopter drop" (arrosage massif) La presse a d'ailleurs surnommé Ben Bernanke, le gouverneur de la Fed, "Helicopter Ben", pour ses interventions massives et répétées.

Cette folie est dénoncée par l'institut Ludwig von Mises. Llewellyn H. Rockwell, le président de cette fondation, vient d'écrire un article virulent "Join the Fight" (Rejoignez nous pour mener le combat !) Il est disponible sur la toile pour ceux qui s'inquiètent.

La conclusion de l'article du Wall Street Journal n'est pas très rassurante : "Si l'économie américaine se stabilise, ce plan de sauvetage pourrait être profitable au contribuable. Si la récession se creuse et que le marché n'entre pas en convalescence, alors ces pertes pourraient être très larges un jour..."

La fourmi Angela a raison de se tenir à l'écart. Le congrès américain a refusé de sauver Detroit et son industrie automobile. "Ce qui est bon pour General Motors est bon pour l'Amérique" disait Charles Wilson. Si l'Amérique se renie, pourquoi la sauver ?

Les évènements qui se précipitent, apportent de l'eau à mon moulin. Dans mon article du 12 décembre 2008 - Faut-il craindre la déflation ? - j'ai évoqué cette hantise des keynésiens. Elle se réalise sous nos yeux pour peu que l'on s'intéresse à l'histoire économique et que l'on ne soit pas schizophrène pour appréhender la réalité. Les statistiques sont implacables. Les prix ont baissé en novembre de 1.7 % aux États-unis et de 0.5% en France.

lundi 15 décembre 2008

les cigales keynésiennes en veulent à la fourmi Angela !




Les cigales keynésiennes, ayant chanté
Tout l'été,
Se trouvèrent fort dépourvues
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau
Elles allèrent crier famine
Chez la fourmi Angela, leur voisine,
La priant de leur prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle
«Nous vous paierons, lui dirent-elle,
Avant l'oût , foi d'animal,
Intérêt et principal .»
Angela n'est pas prêteuse ;
C'est là son moindre défaut.
«Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à ces emprunteuses.
Nuit et jour à tout venant
Nous chantions, ne vous déplaise.
- Vous chantiez ? j'en suis fort aise.
Eh bien : dansez maintenant.»


Chers lecteurs,

je vous invite à lire un texte que j'ai écris à New York, en mai 1997 : "euro versus dollar." J'y décrivais ce qui devait immanquablement se produire en raison des objectifs contraires des trois grands pays européens. Ce jour est arrivé. Ce texte est en ligne dans mes archives à la date en question.
Bonne lecture.

vendredi 12 décembre 2008

Faut-il craindre la déflation ?



Milton Friedman (1912-2006) était un keynésien, dans les années cinquante, avant de découvrir deux auteurs qui l'ont fait changer de camp : Arthur Burns et Friedrich von Hayek. Il n'est jamais trop tard pour évoluer.

Faut-il craindre la déflation ? Cette question qui taraude les Keynésiens a été posée au gouverneur de la Banque de France par le journal Le Figaro. Christian Noyer a constaté des baisses de prix qu'il attribue à l'éclatement de bulles spéculatives (pétrole, matières premières, immobilier) Voici sa réponse.

"Je n'ai pas d'inquiétude sur l'arrivée d'une déflation telle qu'on l'entend, c'est à dire une baisse du niveau général des prix et des salaires, pendant une certaine période et une anticipation de la poursuite de la baisse. Ce n'est pas du tout ce à quoi on assiste, qui est une forte désinflation du fait de la baisse des prix de l'énergie et des matières premières. Pour la période à venir, si on ne peut pas exclure certains mois se traduisant par une inflation négative, le glissement annuel devrait rester largement positif. Nous constatons certes par ailleurs une forte baisse de certains actifs, notamment les valeurs immobilières, mais il s'agit du contrecoup d'une hausse trop vigoureuse que nous avions dénoncée pendant plusieurs années. Cela provoque de l'attentisme pour les ménages investissant dans le logement, mais je ne crois pas à un effondrement. Notamment parce que nous n'avons pas connu en France les excès d'autres pays en termes de flambée des prix. Le crédit immobilier a été distribué à des niveaux assez raisonnables, et il me semble que le marché immobilier est fondamentalement assez sain dans notre pays : il devrait redémarrer lorsque les facteurs notamment psychologiques qui ralentissent la demande des ménages se seront dissipés."

Pourquoi le gouverneur de la Banque de France refuse-t-il de parler de déflation ?

Parce que ce mot fait peur ! Il est étroitement associé au spectre de la grande dépression de 1929. Dans une nation schizophrène, le choix des mots compte. Pour l'instant, le gouverneur a partiellement raison. On assiste à une baisse généralisée des prix mais pas encore des salaires. L'ajustement des salaires est freinée par les lois de protection sociale comme le salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC) en France. Mais avec la cohorte des chômeurs qui s'allonge inexorablement au fil des semaines, la pression sur les salaires va devenir infernale pour les gouvernements en place.

Les gouverneurs des banques centrales voient leur marge de manœuvre se rétrécir comme une peau de chagrin. Le taux directeur de la Federal Reserve Bank aux Etats-Unis est tombé à 1% rejoignant ainsi la Banque Centrale du Japon dans la trappe à liquidité. La Banque Centrale Européenne a encore une petite marge de manœuvre avec un taux directeur de 2.5 %.

Avec un taux proche de zéro les ménages préfèrent thésauriser que de laisser leur argent sur un compte d'épargne non rémunéré. A ce propos, il convient de rectifier la contre-vérité du gouverneur de la Banque de France lorsqu'il déclare : " Si le taux du livret A ne baissait pas, ce serait un obstacle au redémarrage de la croissance. Il faut absolument laisser fonctionner ce mécanisme." N'en déplaise au gouverneur, une épargne n'existe que si elle est correctement rémunérée et sans épargne préalable, il n'y aura pas d'investissement. Monsieur de la Palice en conviendrait.

La baisse inconsidérée des taux directeurs des banques centrales produit l'effet inverse qui est recherché. Elle accentue la récession. Un environnement de trappe à liquidité décourage les banques d'accorder des prêts. Il faut que le taux nominal soit supérieur au taux d'inflation. Si ce n'est pas le cas, la banque perdra de l'argent sur le prêt. Une banque n'est pas une association caritative.

La spirale déflationniste vue par les Keynésiens

Comme les prix baissent, les entreprises produisent moins et font faillite. Moins de marchandises et de services sont donc offerts. Comme l'activité économique s'écroule, le capital tarit parce que les investisseurs ne croient plus à la rentabilité d'un produit ou d'un service. Thésauriser devient synonyme de survie. Wall Street (ce qu'il en reste après le passage des gorilles européens) ne peut plus lever de capital pour les entreprises. Les investisseurs dégoutés se retirent de la bourse. En résumé, la déflation est synonyme de spirale régressive pour les Keynésiens.

La vision positive de l'école autrichienne

Il y a eu une longue période de déflation après la guerre civile américaine. Elle a duré trente-deux ans : de 1865 jusqu'en 1897. Plus surprenante encore, elle s'est accompagnée d'une croissance moyenne de 4% par an ! Robert Higgs a étudié cette période dans son livre paru en 1971 : "The Transformation of the American Economy, 1865-1914".

Dans mon premier tome consacré à Théodore Roosevelt (l'ascension d'un homme courageux) et qui couvre la période allant de 1858 à 1898, le jeune Teddy s'exila dans les Badlands sur le conseil du commandant Gorringe. Il pensait y faire fortune dans l'élevage. L'agriculture américaine était en très forte expansion pour approvisionner le marché européen.

Milton Friedman a analysé la période allant de 1875 à 1896. Les prix baissèrent de 1.7 % par an en moyenne aux États-unis et de 0.8% seulement en Grande-Bretagne. La plus grande baisse des prix jamais enregistrée fut la période 1930-1933 avec 10% par an.

Y a-t-il à présent un risque de déflation ?

Robert Higgs pense que non en raison de l'injection massive de liquidité par la Fed. Les banques auraient amassé 268 milliards de dollars de réserve. Elles ne vont pas rester éternellement assises sur ces réserves. Dès que la confiance sera rétablie, elles prêteront à nouveau.

La bombe à retardement des CDS complique la donne

Je ne partage pas ce scénario optimiste d'une sortie rapide de la crise financière. D'après une estimation grossière de la Banque des Réglements Internationaux, la masse incontrôlée des credit default swap (CDS) représenterait entre 45 et 62 trillions de dollars à la fin de l'année 2007. Selon les statistiques disponibles sur le site de la C.I.A, le produit national brut de la planète s'élevait à 54.62 trillions de dollars à la fin de l'année dernière. Il y a presque une parité entre la production mondiale de richesse et ces contrats opaques.

Le risque de défaut d'une contrepartie dans ce type de contrat a considérablement augmenté avec la crise des crédits hypothécaires à haut risque (sub-prime) aux États-unis. La chute de Lehman Brothers serait due à son exposition élevée dans les CDS. Sur un total de 15.5 trillions de dollars de CDS en circulation dans ce pays, ceux qui sont corrélés aux sub-prime en représentent 27%. Parmi ces 4185 milliards de dollars de CDS adossés aux sub-prime, il faut distinguer ceux dont la maturité est comprise entre 1 et 5 ans (environ 19% du total) de ceux dont la maturité est supérieure à 5 ans. (8%) Cette bombe à retardement et l'absence de transparence des CDS expliquent pourquoi les banquiers sont incapables de prédire quand ils seront enfin débarrassés de ces produits toxiques en circulation.

La création rocambolesque des CDS

Les exhortations des politiciens ne font que compliquer la tache pénible des banquiers de séparer le bon grain de l'ivraie. Au lieu de pousser des cris d'orfraie, ils feraient mieux de se taire. Ces élus qui sont censés protéger les intérêts de leurs concitoyens, sont des irresponsables.

Les CDS ont été inventés en 1997 par une équipe de mathématiciens au sein de la banque JP Morgan Chase. Ils furent mis sur le marché sans rencontrer d'opposition de la part de la Fed, dirigée par Alan Greenspan qui passait pour un grand sage. Ils rencontrèrent un grand succès auprès des hedges funds. Inventés au départ pour assurer un défaut de paiement d'un emprunteur, ils furent dévoyés de cet objectif initial par une spéculation effrénée. On gagnait énormément d'argent par l'effet de levier. On atteignit le nirvana puisque n'importe quel risque était assuré par une ribambelle de CDS. Quelques esprits grincheux firent remarquer que ce marché de gré à gré (over the counter dans le jargon boursier) opérait dans la plus grande opacité. Il n'y a pas de centralisation des ordres et de maison de clearing pour une réconciliation des ordres en fin de journée. Qu'à cela ne tienne ! Les fonds et les banques gagnaient beaucoup d'argent. Il ne fallait pas gâcher la fête.

Cette spéculation effrénée fut approuvée dans des conditions rocambolesques au congrès américain. Les CDS firent l'objet d'un amendement introduit subrepticement, le 14 décembre 2000, dans une loi fourre tout en fin d'année qui faisait 11 000 pages ! (Public Law 106-554) On parle d'inflation législative en France mais on constate le même phénomène ailleurs dans la plus grande indifférence du public qui devrait se méfier. Cette loi fut votée, une semaine plus tard, par le congrès américain. Le président Clinton la signa, le jour même (21 décembre 2000) avant de partir en vacances. Je ne connais pas la genèse des CDS en Europe mais je parie qu'elle n'a pas été plus réfléchie ou plus heureuse qu'en Amérique.

Le philosophe Sophocle racontait qu'un homme prudent ne devrait négliger aucune circonstance. Cette sagesse est oubliée par nos keynésiens indécrottables qui ont trouvé leur gourou en la personne de l'éditorialiste du New York Times. Paul Krugman a été adoubé par le jury d'Oslo qui lui a décerné le prix Nobel d'économie. Sa photo fait la couverture du magazine Challenge. Avec lui et son compère Barack Obama à la Maison Blanche pour injecter des trillions de dollars dans l'économie, les gogos se sentent rassurés. C'est justement cela qui m'inquiète. Comme avant la débâcle des CDS, j'appartiens à la minorité des esprits chagrins incurables. Pour l'instant, le public vote massivement en faveur de ceux qui leur promettent une santé éternelle sans faire de régime. L'avenir nous dira qui avait raison.

jeudi 11 décembre 2008

Le gros bâton



Cette caricature de Thomas Nast représente le président Théodore Roosevelt se promenant avec son gros bâton dans la mer des Caraïbes. Elle fait allusion à l'intervention américaine pour mettre fin au blocus entretenu par les flottes anglaise et allemande au large des côtes du Venezuela en décembre 1902. J'ai relaté cette grave affaire dans le tome deux intitulé "De Santiago de Cuba à la Maison Blanche" que j'ai consacré au vingt-sixième président des Etats-Unis.

Dans mon article du 8 décembre 2008 relatif à de possibles sanctions américaines, j'écrivai : "L'explication ne fut donnée que plus tard par les autorités françaises. Compte tenu de la forte imbrication des marchés financiers, c'était une décision cavalière des Français selon le porte-parole de la Fed qui a été interrogé par le journaliste du New Yorker. Je ne serais pas surpris que les Américains nous le fassent payer un jour…"

La réponse n'a pas tardé. Voici la dépêche du jour.


La Société Générale s'apprête à déposer une requête de rejet de l'action collective dont elle fait l'objet aux Etats-Unis, apprend-on jeudi matin dans Les Echos.

La « class action » a été déposée par le cabinet d'avocats Coughlin, Stoia, Geller, Rudman & Robbins LLC (CSGRR) pour le compte du fonds de pension des employés de la ville de Taylor (Michigan). Ces derniers « accusent la Société Générale de ne pas les avoir informés des milliards de pertes liés aux agissements de Jérôme Kerviel mais également aux investissements de la banque dans les crédits "subprime" », expliquent Les Echos.

Interrogé par le quotidien, Pierre Servan-Schreiber, avocat de la Soc Gen assure que « l'ensemble des allégations est sans fondement. Nous allons déposer la semaine prochaine une requête de rejet de la "class action" », ajoute-t-il.

Le capitalisme à la française sur la sellette



Carter Glass (1858-1946) fut secrétaire du Trésor dans l'administration de Woodrow Wilson

Dans un entretien accordé, le 12 décembre 2008, au Figaro et intitulé "Les banques françaises sont solides", Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France, s'est voulu rassurant auprès des déposants. L'article aurait très bien pu s'intituler "Tout va très bien madame la Marquise". Confer mon article du 23 novembre 2008 dans lequel j'ai adapté la célèbre chanson de Ray Ventura à la faillite du système bancaire américain.

Le gouverneur de la Banque de France et énarque de formation manie bien la langue de bois. Je me limiterai à commenter un seul point de son discours car il aborde trop de sujets qui mériteraient de longs développements. Je reviendrai plus tard sur d'autres points de son entretien.

La confusion des genres volontairement entretenue en France

"Le fait que les banques françaises soient des banques universelles leur permet de s'appuyer sur l'activité de banque de détail qui se comporte plutôt bien." A déclaré le gouverneur de la Banque de France.

La traduction de cette contre-vérité est la suivante. Les dépôts des particuliers servent à éponger les pertes colossales essuyées par leurs branches d'investissement. Exemple à l'appui. Jérôme Kerviel travaillait au bureau Delta One de la branche d'investissement de la Société Générale. C'est avec l'argent des déposants qu'il a joué très gros en prenant une position de 50 milliards d'euros. S'il avait travaillé au sein de la banque d'investissement Lehman Brothers, il n'aurait fait courir ce risque qu'aux actionnaires de la défunte compagnie. Comme je l'ai écris, Lehman Brothers est un chimpanzé victime de la concurrence déloyale des gorilles européens qui disposent de l'énorme masse d'argent des dépôts des particuliers.

La lâcheté des énarques

Kerviel n'est que le mauvais augure du dysfonctionnement des banques françaises. Il n'a pu sévir que dans un environnement propice à ce genre de manipulation. C'est Bouton qui a lancé la branche d'investissement dès qu'il a été parachuté à la tête de la Société Générale en 1997. C'est lui qui a fait courir de gros risques aux déposants et c'est encore lui qui se défile en refusant la confrontation avec Kerviel au bureau du juge Renaud Van Ruymbeke.

Les énarques sont des gens assoiffés de pouvoir mais qui n'assument jamais leurs responsabilités. Dans la grave crise financière que nous traversons, il fallait trouver un bouc émissaire. La presse s'est livrée à un lynchage des patrons et de leurs parachutes dorés. Mais les patrons n'ont fait que copier la nomenklatura. Si un énarque fait couler une banque ou perd son mandat d'élu politique, il a l'assurance de réintégrer son administration d'origine. Quand la perte colossale de Kerveil fut divulguée à la presse, Bouton présenta sa démission. C'était la moindre des choses mais elle fut refusée par le conseil d'administration.

Le 17 avril 2008, Bouton annonça qu'il rendrait son titre de directeur général mais garderait celui de président. C'est une auto sanction dérisoire par rapport aux années de prison que Jérôme Kerviel encourt si les deux juges d'instruction décident de son inculpation.

Le cumul des mandats est répréhensible

La composition du conseil d'administration de la Société Générale est emblématique du capitalisme à la française. Parmi les quatorze membres, certains sont d'impénitents cumulards de jetons de présence. Tel est le cas de Jean-Martin Folz qui a un siège au conseil d'administration de trois sociétés (Saint Gobain, Alstom et Solvay) et aussi au conseil de surveillance d'Axa et de Carrefour. Comment voulez-vous que ces gens très occupés puissent sérieusement juger de la bonne marche d'une entreprise multinationale comme la Société Générale employant cent cinquante mille personnes à travers quatre-vingt deux pays ?

Le capitalisme à la française est une caricature. Il est entre les mains d'une nomenklatura extrêmement réduite et cloisonnée. Dans l'enquête qu'a menée James Stewart du New Yorker, un homonyme du grand acteur disparu, il a mentionné un détail révélateur de notre élite. " Bouton est membre de ce qui est peut être le plus exclusif club de France, le club secret des Cents, qui se rencontre une fois par semaine pour savourer la haute cuisine et les grands vins."

La solution que je propose est le non cumul des mandats dans les conseils d'administration des sociétés. Cette règle de bonne gouvernance vaut aussi pour les politiques.

La stricte séparation des banques commerciales et des banques d'investissement

Pour éviter qu'un jour les déposants se ruent à leur banque pour retirer leur argent, il faudrait instaurer, comme je ne cesse de le marteler, une stricte séparation des banques commerciales (dépôts des particuliers) et des banques d'investissement sur le modèle du Glass Steagall Act voté en 1933 pendant la Grande Dépression. Lors de la réunion du G20 qui s'est tenue le 15 novembre 2008 à Washington sous l'égide du Fonds Monétaire International, je déplore que cette solution n'ait pas été retenue.

Les énarques ne sont malheureusement pas les seuls à blâmer dans la crise financière. L'inculture économique de la classe politique est sidérante. Le chef d'État a fustigé la frilosité des banquiers. Il envisagerait de confier aux préfets la mission d'aiguillonner les banquiers. Son désarroi face à la contraction du crédit qui asphyxie les petites entreprises, un processus normal dans la purge en cours des produits toxiques, a néanmoins le mérite de souligner l'absence de véritables banques d'investissement dans notre pays.

mercredi 10 décembre 2008

Gathland State Park


Ed Garvey shelter, 12 September 2008

It is 6.10 am. It is still dark outside but I have slept well enough with ten hours; so I get out of my tent. Rose is still asleep inside the shelter. I am careful to not make any noise while lighting my stove. At daylight, she wakes up and joins me for breakfast. She is not in hurry as she is only six miles away from Harpers Ferry, where she'll meet her husband.

If Rose is nearly arrived, I just begin. I am exactly 716 miles (1146 km) away from Hanover in New Hampshire. Despite that huge distance to cover in a span of thirty eight days, I don't feel any pressure. I am a seasoned hiker who always anticipates the next stage. After Port Clinton in Pennsylvania, a little less than two hundred miles from here, I will be again in known territory. I have already hiked southbound between Hanover and Port Clinton.

We chat while eating breakfast. Rose has plenty of water. She offers me to take some. As the spring is half a mile down the slope, I accept gladly her generous offer. Sky is overcast. We decide to put a rain cover to protect our backpack. When we are ready to leave the shelter, we wish each other a safe trip. It is an easy start in the forest. I set up the cruise control at three miles an hour. I sweat profusely under my raincoat. When rain ceases, I take it off. The forest in Maryland is green: few leaves are yellow for the time being. I won't have the pleasure to enjoy the slow turn of colors as I move northbound. I'll probably bump into the peak of foliage, next month, in the forests of New England. After an hour and a quarter of brisk walk, I am already at Crampton Gap. In an open field are old brick houses. Intrigued by a big arch, I decide to visit Gathland State Park. I am not in hurry. I have decided to walk only a dozen miles for my second day.

Gathland Gap was a strategic place during the Civil War. On Sunday, 14 September 1864, Union troops, under command of General George McClellan, launched a bloody assault on the slopes of South Mountain which was defended by artillery and entrenched troops. Union losses were 438 killed, 1,821 wounded and Confederate losses were 318 killed, 1,229 wounded and 1,225 captured. This battle was a prelude of the bloodiest one during the American Civil War, which happened, three days later, at Antietam with 23.000 casualties.

I visit the small museum operated by a single man. John is a retired teacher. He wears a well trimmed beard, a navy blue hat with a logo of the State Park and a badge. He is very pleased with every customer showing up to his museum. During a quick visit made by a young couple, he manages to explain a lot of events which took place here. I am interested by books, newspapers and letters displayed in a glass protected safe. I cannot read because I have left my reading glasses in a pocket inside my backpack. It is raining again. I rush to visit another building which does not require any reading. I take pictures of models of Union and Confederate soldiers. I prefer the Confederate one which is similar to a scout. There are plenty of swords, knifes, riffles and muskets on the second floor.

When I come back to the main building, John is alone. He said the house was owned by George Alfred Clemens Townsend, a prolific journalist, who was writing twelve editorials a day! It is mind-boggling. As a part time writer, I need an hour to write a full page. Clemens was dictating simultaneously to two secretaries. When they were worn out by typing, they were immediately replaced by two fresh ones. This workaholic man remembers me another one. Theodore Roosevelt was also dictating to two secretaries. Townsend was the youngest reporter of the Civil War. When he became successful under his pen name "Gath", he bought this land and erected a memorial for reporters killed on battlefields. To my knowledge, the brick arch at the entrance of his property is the only one dedicated to the profession. According to my guide, all furniture's are second-hand. His desk is unpretentious.

This humble surrounding remembers me another one which was crucial in my earlier life. By a hot summer day in Fresno in California, I stopped at Fresno Art museum. I had some hours to kill before taking a bus toward Yosemite Park. I was smitten by an exhibit dedicated to a local writer whose name was William Saroyan. His typewriter was there with his books, the first ones were published during the Great Depression. Back to New York, I went to several bookstores and found one in East Village which had his first collection of short stories entitled: "The Daring Young Man on the Flying Trapeze." It is the story of an aspirant writer (himself) in Fresno with his Armenian family. The book was the start of my writing career.

When not dictating in his secluded paradise, Clemens was at his newspaper's office in Washington, The Capital, which he launched after the Civil War. In 1911, Clemens moved to New York City. The civil war reporter died just before First World War. John told me the forecast: heavy rain in the afternoon. I ask him about South Moutain Inn. "Indeed it is an excellent restaurant." This restaurant is at Turners Gap, seven miles away. Knowing the ugly forecast, I won't miss the opportunity to stop by. (continued in the next issue)

lundi 8 décembre 2008

Jérôme Kerviel, le bouc émissaire idéal pour masquer les turpitudes des énarques



Heinz Wilhem Guderian (1888-1954) fut le stratège allemand qui balaya l'armée française en mai 1940.

Jérôme Kerviel, l'obscur trader breton, mérite bien le titre de mauvais augure que lui a conféré James Stewart, le journaliste du New Yorker. Confer ma traduction du 7 décembre 2008. Sans le vouloir, Kerviel faillit provoquer un krach mondial, le lundi 21 janvier 2008, quand la Fed baissa de ¾ point son taux directeur pour calmer les marchés affolés par une chute inexpliquée des indices. Ce jour-là était férié en Amérique en raison de Martin Luther King Day mais la tension sur les marchés fut si forte que cette auguste institution décida, lors d'une réunion extraordinaire, d'agir avec célérité. L'explication ne fut donnée que plus tard par les autorités françaises. Compte tenu de la forte imbrication des marchés financiers, c'était une décision cavalière des Français selon le porte-parole de la Fed qui a été interrogé par le journaliste du New Yorker. Je ne serais pas surpris que les Américains nous le fassent payer un jour…

Nos stratèges à l'épreuve de l'histoire

Après les attentats du 11 septembre 2001, la SocGen avait élaboré des plans détaillés pour contrer un acte terroriste contre sa salle de trading. Mais comme le rapporte avec humour Stewart dans son investigation, elle n'avait pas imaginé un seul instant qu'un type isolé pouvait faire sauter la banque ! La manière de penser est typique de nos élites frileuses. Rappelez-vous les déclarations de nos stratèges à propos de la ligne Maginot : "Les Boches ne passeront pas !" On a vu ce qui s'est passé, le 10 mai 1940, lorsque les divisions de panzers commandés par le général Heinz Wilhem Guderian, qui était lui un vrai stratège, foncèrent dans la trouée des Ardennes qui n'avaient pas été protégées, parce qu'il se disait à l'état-major que ce n'était vraiment pas possible de passer par là. Et bien Kerviel qui est considéré, non sans raison, comme un héros par une part non négligeable de la "France d'en bas", a démontré qu'il était possible de désactiver les fusibles, d'endormir facilement la méfiance de ses supérieurs incompétents et de se livrer à des opérations financières incroyables. Il avait une position de 50 milliards d'euros. Ce chiffre donne le vertige. Cela représente le PIB de la Lybie qui est la 62ème puissance économique de la planète. Comme il y a 181 pays dans le monde, il a joué dans son dernier banco une somme supérieure au PIB de 119 nations. Bravo l'artiste!

Les loups ne se mangent pas entre eux

Le procès intenté aujourd'hui à Kerviel est malheureusement un faux procès comme il s'en tient souvent en France. Certes, Kerviel n'est pas un ange mais l'enquête sérieuse menée par Stewart démontre qu'il a agi uniquement pour "faire gagner de l'argent à sa banque." Kerviel n'avait même pas de voiture et il occupait un F2 à peine meublé. Si la "France d'en bas" a pris instinctivement sa défense, c'est qu'elle le juge non coupable. "Pour Bouton, c'est particulièrement vexant que Kerviel ait suscité autant de sympathie parmi le public français" a écrit Stewart qui reste neutre dans cette affaire.

Pour ma part, je n'irai pas jusqu'à le blanchir car il a commis des fautes graves: rupture de confiance, falsification et utilisation de documents falsifiés, entrée non autorisée de données dans le système informatique. Il a reconnu ses fautes. Mais il a raison de clamer que sa responsabilité est partielle et non pas totale, comme tente de l'accréditer l'avocat Jean Veil, le fils de Simone Veil, qui a pris la défense de la banque. Kerviel n'aurait jamais pu parvenir à ses fins s'il y avait eu de vrais contrôles au sein de son établissement. Selon l'estimation rapportée par Stewart, il y aurait eu quatre-vingt treize alertes générées par son trading. Excusez du peu ! Pourquoi la banque n'a-t-elle pas réagi ? Kerviel a demandé une confrontation avec Daniel Bouton, le président de la Société Générale. Le juge Van Ruymbeke, qui instruit l'affaire avec Françoise Desset, vient de refuser la confrontation demandée par la défense qui aurait permis de faire la lumière sur des dysfonctionnements au sein de la banque. Pourquoi a-t-il refusé cette confrontation ? Aurait-il subi des pressions du pouvoir politique pour protéger Daniel Bouton, un inspecteur des finances qui appartient à la crème de l'ENA qui dirige ce pays ? C'est la question que se pose aujourd'hui la "France d'en bas." Il est à craindre que Jérôme Kerviel soit le seul inculpé avec son assistant dans cette affaire rocambolesque. Les loups ne se mangent pas entre eux…

Pour un Glass-Steagall Act et un FDIC en Europe

Le vrai procès qui n'aura jamais lieu, est celui du pouvoir exorbitant de la nomenklatura dans le secteur bancaire. Bouton était directeur du Budget au ministère des Finances avant d'être parachuté à la tête de la Société Générale en 1997. Le pantouflage dans le secteur bancaire privé est un privilège que se sont arrogé les inspecteurs des finances avec les succès que l'on connaît. (1) C'est Bouton qui a lancé la branche "investissement" au sein de cette vénérable banque de dépôt créée sous Napoléon III. Kerviel travaillait au bureau Delta One de cette division de la banque. Nos énarques ne connaissent pas le Glass-Steagall Act de 1933 qui a instauré en Amérique une stricte séparation des activités entre commercial banks (banques de dépôt des particuliers) et investment banks (banques d'investissement). Confer mon article du 15 novembre 2008. Cette stricte séparation des activités des banques, ainsi que la création d'un FDIC sur le modèle américain (confer mon article du 18 novembre) éviterait qu'un jour les Français se ruent à leur banque pour retirer leur argent après qu'un autre trader fou sévisse.

La chute de Lehman Brothers est paradoxalement la faute des Européens

C'est à cause de la concurrence déloyale des Européens que les Américains ont fait sauter le fusible du Glass-Steagall Act en 1999. Pour lutter contre des gorilles - Deutsche Bank et Société Générale - venus empiéter leur territoire, les chimpanzés de Wall Street - Lehman Brothers et Bear Stearns - ont pris d'énormes risques pour se défendre. Pour un dollar de fonds propres, Lehman Brothers avait investi trente dollars ! Un levier qui s'est retourné contre lui en 2008. Les autres chimpanzés qui n'avaient pas le courage de se battre contre un gorille, ont fait appel au pouvoir politique qui s'est empressé de leur fournir les armes pour lutter contre les gorilles européens. On connaît la suite. Il n'y a plus qu'une seule banque d'investissement dans le monde : Nomura au Japon. Bravo ! Vous avez cassé les piliers de Wall Street à qui l'on doit en partie notre richesse. Qu'allez-vous faire maintenant ?

La leçon oubliée du Titanic

Lord Pirrie était à la fois le directeur de la société Harland & Wolf qui construisit le Titanic, et le propriétaire de la White Star Line qui opérait sur la route très compétitive de l'Atlantique Nord. Il fit appel aux meilleurs pour la construction du Titanic : l'architecte naval Thomas Andrews et Alexander Carlisle, general manager et dessinateur en chef de l'arsenal de Belfast. Ils conçurent le plus grand et le plus beau bateau de croisière au monde pour faire concurrence au Mauritania et au Lusitania lancés par la Cunard Line. Ils n'avaient rien négligé malgré une course contre la montre implacable. Le Titanic était considéré insubmersible en raison des seize compartiments étanches, lesquels l'étaient vraiment par la fermeture automatique des portes par des vérins hydrauliques en cas de voie d'eau dans l'un des compartiments. Cette prouesse technologique fut copiée, plus tard, dans les sous-marins d'attaque.

Dans la frénésie d'une relance keynésienne qui est sur toutes les bouches des énarques qui ne connaissent ni l'histoire économique et notamment l'école autrichienne à laquelle appartiennent Ludwig von Mises, Friedrich von Hayek et Murray Rothbard, (2) ni l'histoire tout court, la leçon tragique du Titanic a été oubliée. Un jour ce ne sera pas la Société Générale qui fera faillite, mais l'État français parce qu'il n'y a plus de compartiments étanches dans l'usine à gaz sans cesse rafistolée par les énarques. Ces gens là en portent l'entière responsabilité. Qu'on se le dise!


(1) "le dossier noir de l'ENA", hors série de la Société Civile, rédigé par Nicolas Lecaussin.

(2) http://www.mises.org
c'est un remarquable site de la toile pour échapper au bourrage de crâne des médias officiels.

dimanche 7 décembre 2008

Jérôme Kerviel



Le journalisme d'investigation est un genre qui n'existe pas en France. Le New Yorker est la référence. Il a consacré une enquête à Jérôme Kerviel dans son numéro du 20 octobre 2008. Au-delà de la personnalité étrange de ce trader, c'est le système bancaire français qui est sur la sellette ainsi que la collusion de l'élite technocratique qui s'est emparée du pouvoir en France, en 1974, avec les conséquences tragiques que cela représente pour notre avenir : une dette publique qui gonfle inexorablement jusqu'à ce que la banqueroute jette dans la misère des millions de Français qui croient naïvement que notre État ne peut pas faire faillite.

Voici la traduction intégrale de cette enquête passionnante menée par
James B. Stewart.




Annales de la finance

Le mauvais augure

Comment un obscur trader breton a déjoué les faiblesses du système bancaire français

Le lundi 21 janvier 2008, des inquiétudes à propos de la détérioration de la santé économique des États-unis entrainèrent la chute des bourses asiatiques. Des investisseurs à Hong-Kong et à Tokyo firent le siège des banques d'investissement. Les marchés aux États-unis étaient fermés ce jour là, en raison du jour férié en l'honneur de Martin Luther King, mais les futures (contrats à terme) américains échangés sur les autres places étaient en forte baisse. Dans la presse, la journée fut surnommée le "lundi noir." Les craintes d'un krach mondial furent si grandes que la banque fédérale américaine (Fed) tint une réunion extraordinaire en ce jour férié. Avant l'ouverture du marché le mardi à New York, la Fed annonça une baisse de ¾ point de son taux directeur, la plus importante en deux décennies. La nouvelle causa initialement une baisse des marchés américains avant qu'ils ne se stabilisent.

Deux jours plus tard, des représentants de la Société Générale dont les opérations de transaction innovantes et sophistiquées ont fait l'admiration des institutions financières, demandèrent que sa cotation soit suspendue. La banque avait découvert qu'un de ses traders avait pris de "massives positions frauduleuses en 2007 et en 2008", et qu'il les avait masquées "à travers un stratagème élaboré de transactions fictives". La banque encaissa une perte sèche de 4.9 milliards d'euros à la suite de cette fraude bancaire qui est la plus grande de l'histoire.

Le trader, un jeune breton de trente un ans qui s'appelle Jérôme Kerviel, devint instantanément une célébrité. Comme si peu était connu à son sujet, les spéculations abondèrent : qu'il courait le risque de se suicider, qu'il avait abandonné son appartement de Neuilly sur Seine, une banlieue huppée proche du quartier général de la Société Générale, et qu'il aurait fui et que la police avait découvert un exemplaire du Coran dans son appartement, suggérant ainsi de possibles liens avec le terrorisme.

Plus déroutante était la question concernant son mobile. Il n'y avait aucun indice que Kerviel eût volé quoi que ce soit ! Il n'avait aucun apparat de richesse. Quand les policiers entrèrent à son domicile, ils trouvèrent un appartement (F2) à peine meublé. Il n'avait ni maison de campagne, ni même de voiture. Dans les interrogatoires avec la police française et un psychologue désigné par la justice, Kerviel clama que son intérêt principal était de faire gagner de l'argent à sa banque.

Dans un rapport interne, les hauts cadres et les membres du conseil d'administration de la Société Générale, tout comme leurs collègues de l'establishment bancaire français, considérèrent que les activités de Kerviel étaient une fraude isolée. Jérôme Kerviel était un "flambeur", un "joueur". Son ambition, sa cupidité, et peut être même sa folie menacèrent non seulement une auguste institution nationale, mais tout le système financier international. D'ailleurs, comme le relevèrent des journalistes, le coupable sortait d'une école de commerce et non pas d'une "grande école." Il était entré dans la banque par la petite porte - le middle office - et avait grimpé ensuite les échelons conformément à la rigidité du système éducatif en France et de sa méfiance à l'égard de la notion dangereuse et romantique que tout le monde pourrait parvenir un jour au sommet.

Mais beaucoup de citoyens français virent la situation différemment : Kerviel était la victime d'une obsession du profit au sein de la banque dont l'existence même est de soutirer l'argent des revenus des gens modestes et des classes moyennes au profit des dirigeants de la banque et des actionnaires. Sûrement, Jérôme Kerviel, le naïf provincial, qui était de bonne nature, travailleur et beau garçon (ses collègues notèrent sa ressemblance avec Tom Cruise), avait été manipulé et encouragé par ses supérieurs. Comment une personne seule comme Kerviel aurait pu amassé une exposition de cinquante milliards d'euros sans que ses supérieurs en soient informés ? Après sa photo dans la presse, des étrangers l'approchèrent dans la rue et dans les cafés pour lui demander un autographe et lui offrir leurs encouragements. Dans un sondage commandité par le Figaro, une semaine après l'annonce par la banque de sa perte, seulement 13% des sondés blâmèrent le trader pour ce scandale, 50% blâmèrent la banque.

Maintenant que le monde financier traverse sa pire crise depuis la grande dépression et que l'ire du public est centrée sur les banquiers et leurs dizaines de millions de dollar de revenus, Kerviel ressemble moins à un isolé trader dévoyé qu'à un messager de mauvaise augure d'un risque systémique : la complexité des instruments financiers que peu de gens comprennent, l'impotence des contrôles internes concernant les risques encourus, l'aveuglement moral face aux profits grandissants, et par-dessus tout, la cupidité. Le F.B.I (Federal Bureau of Investigation) a dit qu'il menait une enquête sur 26 institutions financières américaines - Elles comprennent entre autre Lehman Brothers, Fannie Mae, Freddie Mac et A.I.G - Jérôme Kerviel est peut être le premier parmi beaucoup de traders qui encourent des années de prison.

Pont-l'Abbé, le village natal de Jérôme Kerviel, est en Bretagne, près de la pointe la plus à l'Ouest de la France. Cette petite bourgade est sur un estuaire où les bateaux de plaisance accostent à quelques mètres d'un château médiéval et d'un ancien pont. Des panneaux apparaissent en français et en breton, une langue celtique qui se caractérise par des "k" accentués, comme dans le nom de Kerviel. Jérôme et son grand frère, Olivier, qui entra aussi dans la finance, furent élevés dans une ferme aux abords du village. Leur père était un forgeron qui enseignait à un collège technique à la cité voisine de Quimper. Il bâtit une petite fonderie sur une aile de leur maison ; des roses et des haies nettes divisent le jardin devant la propriété du parking de la fonderie. Leur mère avait un salon de coiffure et s'occupait du jardin.

La mère de Jérôme ainsi que des parents plus âgés s'occupèrent de lui. Il se comportait bien à l'école, et à dix ans, il aidait souvent sa mère au salon. Il aimait faire de la voile sur l'estuaire et il excellait en judo qu'il apprit ensuite à de jeunes élèves. En soirée, les Kerviel discutaient à table de l'actualité et des affaires, mais les frères attribuent leur intérêt au marché et à la finance à un professeur au lycée qui leur apprit les bases de l'économie et des marchés financiers. Peut être la plus électrique influence fut en 1987 le film "Wall Street", où Michael Douglas campait le trader Ivan Boesky. Les frères n'étaient pas autant attirés par le caractère principal qui est, après tout, un criminel, que par l'excitation dans les salles de marché.

Le système éducatif public français qui est gratuit, est le symbole des idées nationales comme l'égalité et le mérite. Après le lycée, les élèves qui poursuivent leurs études sont généralement conduits dans trois filières : une université publique, une école privée (parfois inférieure aux universités publiques) ou une classe préparatoire, ou "prépa", une école publique où l'on potasse dur pour préparer les étudiants aux examens d'entrée, ou concours, qui sont la clé d'une admission dans une grande école.

Après le lycée, Kerviel prépara le concours pour Sciences Po de Lille qui est spécialisée dans l'Europe et les questions internationales. Quand il rata le concours, il étudia l'économie pendant une année à l'université de Quimper, finissant le premier de sa classe. Cherchant quelque chose de plus concret, il entra à l'institut universitaire technologique, une sorte d'école de commerce, à Nantes, qui est la ville la plus grande à l'Ouest de la France. Durant sa dernière année, il travailla comme stagiaire à l'agence locale de la Société Générale où un cadre, impressionné par sa conduite et son travail, l'encouragea à poursuivre ses études et à faire acte de candidature pour un poste au sein de la banque. Kerviel choisit un programme à l'université de Lyon, spécialisé dans le contrôle des investissements bancaires. L'enseignement prodigué plutôt par des banquiers que par des universitaires s'adressait uniquement à des stagiaires bancaires. Kerviel était parrainé par la banque BNP Paribas à Paris. Il gagna son diplôme et accepta une offre de la Société Générale.

Fondée en 1864 sur l'ordre de Napoléon III, la Société Générale pour Favoriser le Développement du Commerce et de l'Industrie en France - ou Sogen comme elle est connue - fut conçue par des banquiers français et des patrons de chemins de fer comme un contrepoids au Crédit Mobilier qui était dirigé par les frères Pereire, les membres d'une famille éminente de juifs sépharades. L'impératrice Eugénie choisit le nom compliqué mais prétentieux de la banque. Avec les autres grandes banques françaises, la SocGen fut nationalisée après la Seconde Guerre mondiale, et resta dans les mains de l'État jusqu'en 1987, quand elle fut privatisée et ses actions offertes au public.

SocGen resta dans les rangs des larges, peu profitables et lourdes banques comme le Crédit Lyonnais et le Crédit Agricole jusqu'en 1997, quand Daniel Bouton fut nommé président et directeur général. Bouton, maintenant âgé de 58 ans, est un homme chauve et de taille moyenne, avec des yeux bleus intenses derrière des lunettes. Le golf et l'opéra sont parmi ses passions ; on dit qu'il a une connaissance encyclopédique du Bourgogne et il a une cave très belle de grands crus. Il est membre de ce qui est peut être le plus exclusif club de France, le club secret des Cents, qui se rencontre une fois par semaine pour savourer la haute cuisine et les grands vins. Bien qu'il ne soit pas issu d'une famille fortunée, Bouton alla dans les meilleures écoles et il eut des mentors très puissants. Il est né à Paris en 1950 ; son grand-père était portier, et son père est décédé lorsqu'il avait treize ans. A dix-sept ans, il obtint la meilleure note au concours général d'histoire et entra au prestigieux Sciences Po de Paris. Il fut admis à l'École Nationale d'Administration, le traditionnel tremplin pour l'élite de la nation, et joignit ensuite l'administration du président Valéry Giscard d'Estaing. A vingt-trois ans, il fut nommé "inspecteur des finances", et en 1988 fut promu "directeur du budget", une position qu'il conserva jusqu'en 1991, quand il quitta l'administration pour rejoindre la SocGen.

A côté d'une expansion de la banque en Europe de l'Est et en Russie (SocGen acheta en 2006 une part de RosBank, une banque russe), Bouton bâtit la branche d'investissement qui allait devenir un compétiteur mondial profitable. Il recruta massivement dans le vivier de l'École Polytechnique qui créa des concepts mathématiques et d'ingénierie avancée, telles que les stratégies complexes de produits dérivés. En 2000, SocGen était devenu un leader mondial dans le marché des produits dérivés. Sous la houlette de Bouton, la firme est passée à cent cinquante mille employés, travaillant dans quatre-vingt deux pays ; la branche d'investissement employant à elle seule douze mille employés dans quarante-cinq pays. En juillet 2006, Euromoney décerna à SocGen le titre de meilleure banque du monde.

Jérôme Kerviel arriva aux gracieuses tours jumelles de la Société Générale de la Défense, un quartier de Paris, en août 2000. Il travailla au middle office où il aida à administrer les bases de données de la banque et, plus tard, à gérer des systèmes informatisés de trading. En 2002, Kerviel accepta un transfert à la salle de marché en tant qu'assistant d'un trader, en grande partie parce que le poste offrait la chance d'utiliser ses compétences en matière de base de données, une qualification qu'il pensait lui être utile. Ses anciens collègues l'élirent le "trader le plus sympa."

A l'inverse du middle office, la salle de marché est frénétique. De son bureau, Kerviel pouvait aisément écouter les conversations et les appels téléphoniques des traders ; il fut initié à un assortiment vertigineux de produits dérivés. Plus simplement, un dérivé est un contrat dont la valeur est déterminée par la valeur d'un autre actif, et il autorise les investisseurs à faire de signifiants gains ou pertes à partir de relatifs petits changements d'une valeur. Les plus communs dérivés sont les stock options, qui sont les droits d'acheter ou de vendre une action à un prix fixe dans un temps imparti. Leur valeur dépend du prix de l'action corrélée. Les dérivés sont un instrument efficace de protection pour des investisseurs conservateurs, ils peuvent aussi offrir de vastes opportunités pour des spéculateurs avec un effet de levier élevé.
En tant qu'assistant de trader, Kerviel travailla pour plusieurs traders chevronnés, gardant leurs ordres et répondant au téléphone. Il montra une surprenante aptitude dans les arcanes des stratégies de dérivés et développa un intérêt avide pour le trading. "Il était quelqu'un d'expérimenté avec des qualités techniques", un superviseur déclara, plus tard, à un journaliste français. "Toujours prêt à aider, il était vu comme quelqu'un ayant un bon potentiel. Il avait des idées nouvelles."

Au début de 2005, Kerviel travaillait au bureau Delta One. ("Delta" fait référence au rythme de changement dans la valeur d'un dérivé comparé à l'actif corrélé. Dans le jargon du trading, "Delta One" est une parfaite couverture dans laquelle profit et perte s'équilibrent. Si un dérivé perd en dollar, l'actif corrélé gagne en dollar) Kerviel devint un spécialiste dans un type complexe de dérivés connus sous le nom de "turbo warrant."

Rapidement, Kerviel gagna un salaire de 48.000 €, et il sentit la pression de prouver ses qualités à ses collègues et à ses supérieurs. "J'avais réalisé durant mon premier rendez-vous, en 2005, que je n'étais pas bien vu par les autres, à cause de mon éducation et de mon origine", expliqua-t-il plus tard à la police. (Le rapport de la police est dans le livre "Cinq Milliards en Fumée") "Parce que vous voyez, je n'étais pas allé directement à la salle de marché, je venais du middle office, et j'étais d'ailleurs le seul." Kerviel observa qu'il était possible de mener des transactions non autorisées à partir du bureau Delta One. Si l'ordre est "intra-day" (c'est-à-dire qu'il est exécuté dans la même journée), il ne se voit pas comme une position ouverte dans les opérations de réconciliation quotidiennes de la banque. Il commença à prendre ses propres positions intra-day.

En juillet 2005, Kerviel vendit à découvert des actions d'Allianz, le géant européen de l'assurance, pour un montant de dix millions d'euros. Comme dans toutes les ventes à découvert, il emprunta les actions pour les vendre immédiatement en espérant que le prix baisserait. Puis il pourrait racheter les actions à un prix plus bas et les restituer au prêteur en gardant le profit pour lui. Bien entendu, si le cours de l'action monte, il aurait à les racheter plus cher en perdant de l'argent. "Il se produisit que très peu de temps après, le marché tomba à cause des attentats à Londres - le 7 juillet - et c'est le jackpot : 500.000 €", déclara-t-il à la police. "J'eus l'idée d'un marché pour couvrir ma position. J'avais des sentiments mitigés, parce que j'étais fier du résultat et surpris en même temps. Cela vous encourage à poursuivre, c'est l'effet boule de neige." Bien au courant du système de comptabilité quand il était au middle office, Kerviel apprit à entrer un faux ordre de transaction pour divertir l'attention d'une position non autorisée au lendemain. "Je pris la décision rapidement, instinctivement", dit-il. C'était sa première position secrète. Kerviel dit qu'il avait parlé à ses supérieurs de son profit sur Allianz. "Leur première réaction fut une satisfaction, naturellement, ils me dirent…d'éviter de telles positions parce que j'aurais pu aussi bien perdre cette somme", raconta Kerviel à la police. Il prit cela comme une admonition qu'il ne fallait pas prendre au sérieux.

Au début de février 2006, Kerviel entra de faux ordres dans le système informatique totalisant cent trente-cinq millions d'euros, et son salaire commença à grimper. Il était satisfait des résultats, qui le placèrent parmi les meilleurs traders de la SocGen. "Cela donne une bonne image de notre activité", rappela-t-il au psychologue dépêché par la justice. "Cela faisait de l'argent pour la banque. Cela prouvait que mes modèles étaient bons et cela réparait le préjudice que l'on avait à mon égard." Un travailleur acharné, il passait de longues heures au bureau, souvent de 7 heures du matin jusqu'à huit ou neuf heures le soir.

Kerviel prenait rarement des vacances - quelque chose virtuellement jamais entendue en France où de longues vacances sont considérées comme un droit divin - Cela violait aussi les règles de la SocGen, qui, comme la plupart des banques d'investissement, requièrent que les employés prennent régulièrement des vacances dans le but de détecter d'éventuelles fraudes. Kerviel attribua sa réticence à prendre des vacances en raison de la mort de son père, d'une attaque cardiaque, le 23 février 2006, une raison que ses supérieurs acceptèrent. Il prit le deuil traditionnel à la française, une veste et une cravate noire, pendant une année.

Au début de 2007, les banques des États-unis commencèrent à remarquer un taux alarmant dans les défauts de paiement parmi les emprunteurs de subprime, déclenchant des rumeurs dans le vaste marché de la tritisation des titres associés à ces emprunts. La Fed semblait encore confiante que l'économie poursuive sa croissance. Comme Kerviel suivait les révélations des subprime dans la presse, il devint sceptique à l'égard des assurances qui étaient prodiguées. Durant les années précédentes, il avait limité son trading à des titres. En 2007, il prit de larges positions à découvert sur le marché allemand, le DAX, pariant que la crise des subprime se répandrait en Europe et entraînerait à la baisse les indices majeurs. Il créa de fictifs ordres pour masquer ses gains dans les bases de données de la SocGen, mais les ordres fictifs ne pouvaient masque le cash flow. Kerviel dut utiliser les fonds de la SocGen pour payer les vrais contrats mais aucun argent ne devait changer de main pour les ordres fictifs.

Un samedi de mars 2007, la mère de Jérôme Kerviel appela de Pont-l'Abbé son frère Olivier. Olivier travaillait dans une petite société privée d'investissement à Paris. Elle venait juste de parler à Jérôme, et lui dit qu'elle l'avait trouvé perturbé. Mais il ne voulait pas dire ce qui n'allait pas. Elle demanda à Olivier si Jérôme allait bien. Olivier appela Jérôme et ils se mirent d'accord pour se rencontrer dans un café près de l'appartement de Jérôme, à Neuilly-sur-Seine. Quand Olivier arriva, Jérôme fumait et donnait l'apparence de ne pas avoir dormi depuis des jours. Il dit qu'il souffrait du stress. Convaincu que les marchés mondiaux allaient souffrir de la crise des subprime, il avait amassé une position à découvert de 850 millions d'euros sur les futures du DAX.

En effet, les marchés mondiaux avaient été secoués le 27 février mais ils avaient rebondi depuis. Kerviel était habitué aux marchés se retournant contre lui, et il se flattait de rester calme. Il était si sûr de sa stratégie qu'il avait accru sa position à découvert, si bien qu'à la fin du mois de mars, elle s'élevait à 5.6 milliards d'euros ! Il dit à Olivier qu'il n'était pas particulièrement inquiet. Le problème était qu'il avait caché la position aux auditeurs internes de la SocGen avec une variété de fausses entrées dans les bases de données des ordinateurs de la banque. Des supérieurs le questionnaient de plus en plus souvent sur ses ordres journaliers. Ses réponses étaient évasives ou confuses, et il craignait qu'un dévoilement fût imminent. Compte tenu des pertes potentielles, sa carrière semblait se terminer par un spectaculaire scandale.

Les frères passèrent l'après-midi et la soirée à discuter de la mauvaise passe de Jérôme, de sa stratégie d'investissement, de la crise des subprime et de ses répercussions possibles sur les marchés mondiaux. Il pouvait seulement tenter de détourner l'attention de ses supérieurs et espérer un retournement du marché en sa faveur. Dans les jours qui s'ensuivirent, Jérôme et Olivier se rencontrèrent souvent pour discuter des nouveaux développements, jusqu'à une heure du matin ; ils ne faisaient pas confiance au téléphone. Les enquêtes des contrôleurs de la SocGen s'intensifièrent.

Cet été là, comme Kerviel l'avait pronostiqué, les marchés entamèrent une descente. En août, BNP Paribas annonça qu'elle avait suspendu temporairement la cotation de trois de ses fonds, parce que la valeur des actifs était devenue trop difficile à déterminer. Le DAX, après avoir atteint un record en juillet à 8100 points, était tombé en dessous de 7500 à la fin du mois d'août. Un mois après avoir atteint son point bas, Kerviel avait recoupé 2.5 milliards d'euros, la moitié de ses pertes.

Olivier implora Jérôme de ne plus prendre de positions secrètes, et Jérôme accepta. Mais après quelques semaines de soudaine repentance, il se remit à spéculer, cette fois sur des actions et aussi sur un déclin du DAX, en couvrant ses positions par des ordres fictifs. Son trading journalier prospérait également. Comme il le confia au psychologue, "presque chaque jour, je déclarais des bénéfices stupéfiants." Ses collègues commencèrent à l'appeler "la machine à fric" et une "star". Des chercheurs de tête tentèrent de le séduire pour des firmes rivales, disant qu'ils avaient entendu ses remarquables résultats. "Tout le monde était très content, parce que nous sautions au plafond", rappela Kerviel. Il gagna quarante-trois millions d'euros pour la banque en 2007 : cela représentait un extraordinaire 59% de la part des profits pour les produits dérivés suivis par Delta One et 27% de tous les profits de Delta One ! Il demanda un bonus de six cent mille euros mais il n'en reçut que la moitié.

Kerviel dit qu'il présumait que ses activités avaient l'approbation tacite des officiels de sa banque. Après tout, il y avait eu, selon son estimation, un total de quatre-vingt treize alertes, ou d'avertissements officiels, générés par son trading, et plusieurs d'entre eux, incluant ceux qui apparurent au printemps, quand les opérations secrètes étaient en train de couler, notèrent que les contreparties étaient en attente et que de nombreux ordres apparurent suspicieux. "Je pensais que c'était incroyable que personne ne vint me parler", confia-t-il au psychologue. "Mes positions rapportaient de l'argent, aussi, me suis-je dit que cela légitimait mes activités." Au même moment, Kerviel accrut massivement ses activités clandestines en recrutant un assistant pour l'aider à entrer des ordres fictifs et à plusieurs occasions en fabriquant des e-mails pour calmer les contrôleurs.

Le 31 décembre 2007, quand la plupart de ses collègues étaient en vacances, Kerviel était à son bureau. En dénouant ses positions, Kerviel dit qu'il avait réalisé un gain de presque 1.5 milliard d'euros, ou 2.2 milliards de dollars. Pour masquer ses gains, il avait créé huit contrats fictifs à terme perdant de l'argent. (Un contrat à terme est un accord de délivrer un actif à un prix donné à une date future) Si le marché continuait son déclin, ces positions perdraient mais seraient contrebalancées par les positions à découvert.

Le 2 janvier 2008, de nouvelles règles se mirent en place en Europe selon l'accord de Bale II, un agrément avait été obtenu par les autorités de la Banque des Règlements Internationaux pour améliorer la couverture des risques. Beaucoup de banques étaient tenues d'avoir un ratio plus élevé de fonds propres pour compenser les risques d'investissement comme les contrats à terme de Kerviel.

Les contrôleurs internes questionnèrent Kerviel à propos des huit contrats à terme dont la taille, selon le livre "Le Joueur", était suspicieuse. Kerviel avait entré le nom de Baader Bank, une maison allemande de courtage, comme contrepartie. Quand il fut interrogé pour une explication, Kerviel répondit, "Cela matérialisa l'abandon des puts mis récemment ; je dois de l'argent à la contrepartie. Nous le recréditerons dès que possible." Selon un rapport interne de la SocGen, le cadre chargé du contrôle des risques admit plus tard qu'il n'avait pas compris l'explication. Le 9 janvier, Kerviel annula les contrats à terme et on lui dit que le problème était réglé.

En dépit d'une vague de contrôles, durant la première moitié de janvier, Kerviel amassa une large position sur des futures (options) pariant cette fois sur un rebond du marché. A la mi-janvier, son exposition approcha cinquante milliards d'euros. D'autres aussi étaient optimistes, et beaucoup d'économistes, prédirent que les États-unis ne tomberaient pas dans la récession. Mais le 4 janvier, après un mauvais indice de l'emploi qui n'avait pas été anticipé, le Dow Jones Industrial Average chuta de 250 points, et poursuivit sa descente au cours des semaines suivantes. Les cinq premiers jours de 2008 aux États-unis s'avérèrent le plus mauvais début d'année jamais vu. En Europe, les craintes d'une récession touchèrent durement les principaux indices. Le DAX, qui avait ouvert l'année à 8000, tomba trois semaines plus tard en dessous de 6500, représentant un déclin stupéfiant de 19%. Plus le marché tombait, plus Kerviel perdait.

Entre temps, le problème des huit contrats à terme fictifs utilisés pour masquer les profits de 2007 n'avaient pas été résolus par l'explication qu'il les avait simplement annulés. Des contrôleurs, scrutant un peu plus les bases de données, convinrent d'une réunion avec Kerviel. Kerviel dit qu'il s'était trompé ; les contrats avaient été entrés, mais la contrepartie était Deutsche Bank, et non pas Baader. La réunion fut ajournée mais aucun des contrôleurs ne trouvèrent les explications de Kerviel satisfaisantes. Ils lui demandèrent sa documentation. Le jour suivant, le vendredi 18 janvier, Kerviel renvoya aux officiels deux e-mails truqués sous le titre "Trade Details". Le Nouvel Observateur publia, plus tard, les messages envoyés cette après-midi là par Kerviel à Moussa Bakir, un ami et courtier par lequel il exécuta certains de ses ordres, en disant qu'il pensait être licencié dans l'heure. Kerviel avait projeté de passer le week-end avec un ami en Normandie pour célébrer son trente unième anniversaire. A sa surprise, on lui dit que le problème de régulation avait été résolu et qu'il pouvait partir.

Le lendemain Deutsche Bank rapporta qu'il n'y avait pas de trace des huit contrats à terme entre la banque et la SocGen. Juste après son arrivée à l'hôtel, il commença à recevoir des appels de ses supérieurs lui ordonnant de venir au siège de la banque. Il quitta sans déballer ses affaires et retourna par le train à Paris, où Olivier l'attendait à la gare Saint-Lazare.

Les appels de la banque persistaient et Kerviel répondit à l'un d'eux, dans un texto, "Je ne sais pas si je vais revenir ou me jeter sous un train." Était-il sérieux? Quand il envoya le message, il était juste devant le siège, loin d'une voie ferrée. Mais les officiels furent alarmés qu'il puisse se suicider, et non sans raison : l'été précédent, un trader de la SocGen avait sauté d'un pont, à la suite de pertes sur des transactions non autorisés qui venaient d'être découvertes. Aussi quand Kerviel appela pour dire qu'il était dans le hall, la banque dépêcha un médecin pour évaluer son état mental. Après avoir conclu qu'il était stable, le docteur l'amena à une salle de conférence au sixième étage.

En sus de ses supérieurs, plusieurs officiels de haut rang, aucun d'entre eux n'ayant rencontré Kerviel auparavant, étaient présents. Parmi eux, il y avait Jean-Pierre Mustier. Connu pour être le dauphin de Bouton, Mustier est un mathématicien de génie qui est passé par l'École Polytechnique et l'École des Mines. Il a aidé à établir la branche d'investissement de la banque comme leader dans les produits dérivés.

Des officiels demandèrent à Kerviel d'expliquer comment il faisait. Encore préoccupés par son état mental, ils voulurent se montrer rassurant à son égard et d'aller au fond du mystère. Il semblait évasif, et parla d'un "algorithme" qu'il avait découvert, il insistait, avait généré des gains stupéfiants d'un milliard et demi d'euros en 2007. Confronté aux faux contrats à terme, il dit qu'ils étaient nécessaires pour masquer ses vastes profits.

Après deux heures d'interrogatoire, Kerviel demanda à se rendre aux toilettes. Mustier, toujours inquiet que Kerviel puisse commettre quelque chose de répréhensible ou qu'il puisse être armé, dit qu'il l'accompagnait. Essayant encore de remonter le moral de Kerviel, il lui dit que la banque ne pouvait pas le garder, mais qu'il comptait sur lui pour l'aider à dénouer les contrats à terme. Mustier le complimenta sur sa prouesse dans le trading. Il dit qu'il avait rencontré plusieurs traders qui proclamaient avoir trouvé un algorithme à toute épreuve, mais qu'aucun n'avait pu en apporter la preuve. "Si ce que tu dis est vrai, alors tu es le meilleur trader que j'ai jamais rencontré."

L'interrogatoire reprit dans la salle de conférence, et Kerviel décrivit avec réticence les mécanismes de trading qui lui rapportèrent des gains énormes. Plus tard, il lui fut demandé s'il avait fait d'autres paris sur le marché depuis son gain de 1.5 milliard d'euros depuis la fin de l'année. "Juste une petite position à long terme" répondit-il.

Ce week-end, Daniel Bouton, le président et directeur général était au siège de la SocGen pour préparer une réunion prévue le dimanche après-midi. Bien que la SocGen ne fut pas aussi affectée par la débâcle des subprime que ses rivales, le propos de la réunion était d'avertir les directeurs d'une perte anticipée de deux milliards d'euros qui devait être annoncée la semaine suivante. Des pertes similaires dans les autres banques causaient une panique globale parmi les banques pour augmenter leur capital. Pendant ce temps là, les prêteurs étaient si inquiets de la crédibilité même des plus grandes banques, qu'ils ne voulaient plus s'engager, même pour un prêt à échéance d'une journée. Cela menaçait de devenir la plus grande crise de liquidité depuis la Seconde Guerre mondiale.

Bouton discutait de la situation avec quelques cadres supérieurs juste avant le déjeuner du dimanche. Soudain, Jean-Pierre Mustier entra en trombe dans la pièce et dit que la banque avait découvert une "position de trading non autorisée". Mustier dit que de toute évidence, elle provenait d'un jeune trader s'appelant Jérôme Kerviel.

Cette nuit là, une équipe d'audit et de banquiers commença à examiner toutes les transactions de Kerviel depuis l'année précédente, essayant de trouver s'il avait réalisé un profit d'un milliard et demi d'euros, et de localiser des positions encore ouvertes. Ils ne purent vérifier le gain, mais que les transactions n'étaient pas aussi petites ou infréquentes que l'affirmait Kerviel. Le dimanche matin, ils n'avaient toujours réussi à trouver des positions ouvertes secrètes.

Kerviel retourna à la banque à dix heures du matin. Cette fois, Luc François, un officiel de la SocGen, le rencontra seul. Inconnu de Kerviel, un micro renvoyait la conversation à une équipe d'audit et d'autres officiels de la banque. Selon une personne présente, François pointa une pile de papier et dit à Kerviel qu'ils prouvaient que tout ce qu'il avait dit le jour précédent était un mensonge. "Je veux que tu dises la vérité et rien d'autre", dit-il. "O.K" répondit Kerviel. Puis il ajouta, "Tout ce que j'ai gagné l'année dernière, je l'ai perdu." Seulement quand François le pressa, commença-t-il à identifier des positions spécifiques. Comme il confessa, les auditeurs travaillèrent à déterminer et à évaluer l'exposition de la banque. En une heure, ils rapportèrent à François, sur son Blackberry, que les positions ouvertes s'élevaient à cinquante milliards de dollars. Il demanda à Kerviel la composition des positions ouvertes. Kerviel insista qu'elles ne pouvaient pas représenter plus de 25 ou 35 milliards d'euros, ce qui était encore une somme astronomique. Il était inquiet que Kerviel fût instable ou pût se suicider. Après l'interrogatoire avec François, des officiels dirent à Kerviel de ne pas retourner travailler, de rester chez lui, et de ne parler à personne.

Mustier délivra la nouvelle à Bouton. La magnitude du problème était presque inimaginable et il y avait un sérieux risque que la banque fasse faillite. La Société Générale était exposée à une perte de 1.5 milliard d'euros et elle n'avait encore pas couvert son exposition de cinquante milliards d'euros sur les contrats à terme. La divulgation de la position pouvait déclencher une ruée des déposants, causer une panique internationale et un krach mondial.

Les officiels de la SocGen décidèrent que la position devait être dénouée le plus vite possible en dépit de la baisse des marchés. Il était téméraire et indéfendable de spéculer davantage en tenant la position et en espérant un rebond du marché, et la banque n'était pas dans le business de parier sur les mouvements du marché. La vente devait se faire en secret. Pendant ce temps, il y avait un risque que Kerviel puisse divulguer à d'autres traders qui auraient été dans une position idéale pour faire fortune en vendant à découvert le titre de la SocGen ou même l'index des valeurs bancaires.

Bouton appela Gérard Rameix, le secrétaire général de l'autorité des marchés financiers, et lui dit que la banque invoquerait une provision de la loi sur les actions françaises qui autorise une compagnie publique à garder l'information si une divulgation menace sa viabilité. La banque devait se préparer à faire une déclaration dans l'éventualité d'une fuite. En sus, il appela Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France, qui a la responsabilité première pour la liquidité concernant les banques françaises. Si un mot est dit, la SocGen pourrait se trouver confrontée à une grave crise de liquidité.

L'après-midi, le plus grand trader des produits dérivés de la banque fut convoqué. Mustier lui dit seulement qu'une énorme position sur les futures devait être vendue dès que possible, sans perturber le marché. Le trader de la SocGen s'avéra capable de dénouer l'entière position en trois jours. Néanmoins, la perte de la SocGen sur la position tripla.

Il est difficile de quantifier la perte imputable au trading de la SocGen. Selon la banque, son trading pendant la liquidation des positions de Kerviel n'excéda jamais 8% du volume total sur l'Euro Stoxx, le DAX et le FTSE, mais que même ces relatives petites positions eurent un impact significatif sur les cours. SocGen n'a pas divulgué combien de contrats à terme furent vendus et combien bénéficiaient d'un hedging pour l'équivalent des positions à découvert. En toute hypothèse, la pression sans répit à la baisse de la SocGen contribua à une baisse mondiale et à un sentiment grandissant de panique.

Dans l'après-midi du lundi 21 janvier, après que les marchés européens et asiatiques aient clôturé avec de massives baisses, la Banque Fédérale américaine convint à la hâte une réunion. La Fed ne mentionna pas la SocGen mais précisa en gagnant la décision d'une baisse de son taux directeur qu'elle avait pris en considération "les tensions dans certains marchés financiers" et espérait qu'une action d'ampleur ferait diminuer les craintes concernant "les conditions de détérioration dans les marchés financiers."

Un porte-parole de la Fed a dit récemment que la banque n'avait pas été contactée par les autorités françaises et qu'à aucun moment elle ne fut informée de la mauvaise passe de la SocGen. Même en considérant le besoin de secret, cela semble un incroyable manque de communication, compte tenu de l'imbrication des marchés mondiaux. Pourtant, la baisse de taux de la Fed signala qu'elle était prête à agir avec fermeté. Les marchés montrèrent des signes de récupération le mardi et le mercredi. Le mardi soir, Bouton put se consoler en réalisant que la perte ne pouvait pas excéder dix milliards d'euros.

Le mercredi, la SocGen fut capable de déterminer qu'elle avait besoin de 5.5 milliards d'euros et qu'elle les lèverait en faisant appel au marché. Ce jour là, Morgan Stanley et J.P Morgan confirmèrent qu'elles garantissaient l'emprunt. La position de Kerviel ne fut pas indemne à la clôture du marché : le montant de la perte s'élevait à 6.4 milliards d'euros, apparemment la plus grande pour un trading dans l'histoire. Cette soirée là, Bouton offrit sa démission, mais le conseil d'administration la refusa. Comme un cadre de la banque l'a dit, "On ne remplace pas le capitaine lorsque le bateau coule."

Le lendemain, la SocGen fit un communiqué dans la presse et Bouton envoya un message à tous les employés de la SocGen. La cotation de la SocGen fut temporairement suspendue ; en tout, l'action ne décrocha que de 4%. Cela aurait pu être pire : une perte de 15 ou 25% aurait déclenché une panique internationale.

Le mercredi 23 janvier, Kerviel reçut un message du docteur de la SocGen : "Mettez-vous au vert." Elle l'avertit qu'un communiqué serait fait bientôt et l'invita à quitter Paris dès que possible. Kerviel quitta son appartement et s'installa chez son frère. Il appela la SocGen afin que lui et la banque puissent rester en contact. Olivier insista pour qu'il prenne un avocat qu'il connaissait, Elizabeth Meyer, et Kerviel lui envoya un e-mail avec un bref résumé de sa condition critique.

Kerviel fut étonné par les communiqués de la presse qui, apparemment, avaient leurs sources à la Société Générale. Il ne s'était pas enfui ; il avait trouvé refuge chez son frère, dans la rue de Rome, parce que la presse avait établi une surveillance constante de son appartement. Il avait été en contact téléphonique chaque jour avec le médecin de la banque qui contrôlait son état mental. Il n'était pas suicidaire et il n'avait jamais été mentalement instable. Et il n'était certainement pas un terroriste. Le Coran trouvé dans son appartement, appartenait à une ex amie musulmane.

Une semaine après avoir été sommé de rentrer de Normandie, Kerviel commença deux journées d'interrogatoire avec la police. "J'admets que j'ai fabriqué des opérations, j'admets que j'ai annulé de faux ordres," confessa-t-il à la police. "J'admets avoir pris des positions trop larges que ne l'autorisaient mon mandat, et que j'ai masqué par de fictives transactions. J'avais plusieurs motifs pour le faire, mais avant tout je l'ai fait en gardant à l'esprit de faire gagner de l'argent à la banque."

Au même moment, Kerviel indiqua les moyens dont la hiérarchie connaissait ou devait connaître l'ampleur de son trading - les nombreuses alertes, les messages électroniques des contrôleurs, le volume élevé de son trading et le cash flow dans les comptes de la SocGen, et le fait qu'il n'ait virtuellement jamais pris de congés. "Pourquoi n'y eut-il jamais de réponse, de réaction à tout cela ?" demanda un policier. "Parce que je générais du cash", répondit Kerviel. Il ajouta plus tard, "Je m'étais dit que la Société Générale ne licencierait jamais quelqu'un qui génère autant de cash."

Le fait que ses supérieurs puissent être au courant de ses activités, l'aient ignoré, ou même l'aient encouragé tacitement, avec le fait qu'il n'ait pas violé la limite fixée à chaque trader, semblait compliquer son cas. Deux juges commencèrent à enquêter sur Kerviel pour trois charges criminelles : rupture de confiance, falsification et utilisation de documents falsifiés, et entrée non autorisée de données dans le système informatique. Chaque charge comporte une peine maximum de trois à cinq ans.

Deux semaines plus tard, le 8 février, une cour d'appel convint avec le procureur que Kerviel posait un risque possible de conspirer avec d'autres, et de compromettre l'enquête, un standard en France qui justifie l'emprisonnement avant la condamnation. (Il n'y a pas d'équivalent à l'habeas corpus en France) Quand Kerviel et son avocat arrivèrent au palais de justice pour une confrontation cet après-midi là, ils furent accueillis par des douzaines de journalistes, de photographes, d'équipes de télévision et de badauds. Kerviel, qui portait un costume gris et une cravate noire, salua la foule. A la convocation, il fut informé qu'il serait mis en prison immédiatement, et il se retourna incrédule vers Meyer. Quatre heures plus tard, Meyer sortit pour s'adresser à la foule. "Je suis sortie seule", dit-elle, et brusquement versa des larmes.

Kerviel fut incarcéré à La Santé - la prison du dix-neuvième siècle où furent autrefois guillotinés les condamnés à la peine capitale - et placé seul dans une cellule dans l'aile dite des V.R.P, qui a accueilli, entre autres, Alfred Sirven (un patron de la société pétrolière Elf condamné pour corruption), Maurice Papon (l'ancien dignitaire de Vichy condamné pour crime contre l'humanité) et Jean-Christophe Mitterrand (le fils de l'ancien président pour trafic d'armes). Kerviel n'avait pas emmené de vêtements ou d'affaires de toilette. Il fut isolé des autres prisonniers et mis sur une surveillance permanente pour l'empêcher de se suicider. Son seul contact fut avec des policiers enquêteurs et la psychologue désignée pour évaluer son état mental.

Olivier avait essayé de préparer leur mère à la mauvaise nouvelle mais il n'avait pas été spécifique, et elle fut choquée par l'assaut des médias. Le lendemain, Olivier rassembla quelques vêtements et d'autres nécessités, et les amena à la prison. Comme les semaines passèrent, Kerviel essaya de comprendre comment les choses s'étaient détériorées aussi rapidement. Pourquoi la SocGen dénoua ses positions si précipitamment, spécialement un jour férié quand les marchés américains sont fermés ?

La Société Générale nomma un comité spécial de directeurs pour enquêter l'affaire Kerviel, et à leur tour, louèrent les services d'une équipe d'avocats et de comptables. Le comité remit un rapport de soixante-neuf pages le 20 mai. Il conclut que Kerviel avait agi essentiellement seul, bien qu'avec la connaissance et l'aide d'un assistant trader. En outre, il n'y avait pas de preuve d'une fraude similaire au sein de la branche d'investissement de la SocGen.

Toutefois, le rapport inclut un catalogue de dysfonctionnements de la supervision qui reflétaient le climat de régulation laxiste, au moins en ce qui concernait les opérations de trading à Delta One. Le comité nota que les superviseurs de Kerviel savaient que ses activités intra-day étaient en dehors des limites des transactions en turbo warrants. Son supérieur immédiat, non mentionné dans le rapport mais qui est un ingénieur financier s'appelant Eric Cordelle, ne consultait pas régulièrement les bases de données contenant les transactions individuelles des traders, qui lui auraient révélé les anomalies dans les comptes de Kerviel. Cordelle, à son défendant, n'avait pas d'instructions spécifiques pour commander un bureau de trading ; ses priorités n'étaient pas définies et ses techniques de supervision n'étaient jamais examinées par son supérieur.

Le 17 avril, la banque annonça que Bouton rendrait son titre de directeur général mais garderait celui de président. Eric Cordelle fut licencié le 23 mai, et, dans un entretien avec Le Figaro du 4 juin, concéda qu'il n'était pas qualifié pour superviser une salle de trading. "Le rôle d'un ingénieur financier est d'inventer des produits structurés et de les mettre à l'essai", dit-il. "Je ne suis pas un trader." Il nota que durant sa période au bureau Delta One le volume de transaction explosait, et ajouta, "Pourquoi Jérôme a-t-il fait cela ?" Je ne sais pas. Et pourquoi, le vendredi 18 janvier, quand il était déjà pris et que rien n'avait encore filtré, continua-t-il à acheter frénétiquement des contrats à terme ? Je pense que je n'aurai jamais la réponse."

Bouton ne parle pas publiquement de l'affaire, mais il semble incapable de contenir sa colère à l'égard de Kerviel dont il peut à peine prononcer le nom. Pour Bouton, c'est particulièrement vexant que Kerviel ait suscité autant de sympathie parmi le public français, un sentiment qui pourrait être attribué à une hostilité innée des Français à l'égard des institutions financières et de leurs dirigeants et traders surpayés. Comme un officiel me le fit remarquer, "Cela n'aurait pas été une surprise à New York ou à Londres. Mais en France cela a ouvert une fenêtre sur le monde de la finance. Comment se fait-il qu'ils aient des bonus si généreux ? Pour beaucoup, c'était un scandale."

Parmi la grande équipe d'avocats que la SocGen a recrutés pour défendre ses intérêts dans l'affaire, Jean Veil a été le plus visible pour défendre le cas de la banque face à un public sceptique. Veil est l'un des avocats les plus réputés de France ; il a aussi représenté l'ancien président Jacques Chirac, et sa mère est la célèbre politicienne et avocate des droits de la femme Simone Veil. Il a martelé que Kerviel est un menteur, quelqu'un ayant un caractère moral défectueux et une éducation sans grand relief, qui bouillonnait de ressentiment pour ses petits bonus et son échec de grimper plus rapidement dans la hiérarchie. Pourtant, Veil a reconnu que sa seule rencontre avec Kerviel s'est faite dans le cadre d'une comparution à la cour.

Comme beaucoup de dirigeants, Bouton a dit être mystifié par les motifs de Kerviel, compte tenu qu'il n'a réalisé pratiquement aucun gain pour lui-même. Cela n'a aucun sens de s'engager dans une telle machination, simplement pour augmenter à la marge son bonus ou pour renforcer sa réputation. Après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, la SocGen avait élaboré des plans détaillés pour contrer une attaque terroriste contre sa salle de trading. Un officiel m'a dit, "Nous n'avions jamais pensé qu'un seul type pourrait mettre tant d'argent en péril."

Le psychologue désigné par la cour, Jean-Pierre Bouchard, examina Kerviel à La Santé pendant trois jours en mars, en passant plus de douze heures en sa compagnie. Le rapport qu'il prépara pour les juges conclut que Kerviel avait une "très haute capacité d'abstraction et d'intelligence verbale…une bonne capacité pour intégrer et faire usage de connaissances générale et sociale…des capacités pour l'attention, le raisonnement et l'analyse satisfaisantes." En bref, il n'y avait rien d'irrationnel à propos de Kerviel qui put expliquer son comportement. Mais la combinaison de ses succès personnels et financiers dérivait de ses activités cachées, en plus du contrôle laxiste de ses supérieurs, qu'il prit comme une légitimation, "auraient pu avoir un effet très fort dans le renforcement de ses penchants."

La thèse de trading de Kerviel - selon laquelle les marchés d'action récupéreraient - était en partie vraie. Le DAX, après être tombé en dessous de 6500 quand la SocGen finit de dénouer sa position, était remontée à 7000 au début de février. Il tomba à un nouveau bas en mars, avant de rebondir encore en avril et en mai. Bien sûr, il n'y aucun moyen de savoir ce qu'aurait fait Kerviel s'il avait continué pendant cette période, et la banque, pour sa part, ne pouvait pas se permettre de garder une exposition de cinquante-cinq milliards de dollars et rester confiante dans ses contrats à terme si sa position avait été découverte ou dévoilée. Sur le long terme, la thèse de Kerviel n'avait pas de fondement. Les marchés résumèrent leur descente en été. Les actions des banques furent massacrées dans une vente tournant à la panique, alors que les craintes sur le crédit et la liquidité des banques faisaient surface. Le prix de l'action de la Société Générale à Paris atteignit presque 90 € au début de janvier. Au début d'octobre, les tremblements dans le marché des subprime aux États-unis avaient dégénéré dans une crise bancaire aussi grave que celle de la grande dépression. Les États-unis avaient approuvé un plan de secours de sept cent milliards de dollars. La Grande-Bretagne annonça qu'elle injecterait du capital dans son système bancaire, et l'Irlande et l'Allemagne garantirent les dépôts dans un effort pour stopper la panique. A la fin de la semaine dernière, le titre de la SocGen clôtura à 50 €.

Kerviel fut relâché le 18 mars, après cinq semaines de détention à La Santé. Portant un costume gris foncé, une chemise rose et pas de cravate, il sourit et lança un salut à la foule de photographes qui attendaient sa sortie, mais il maintint un silence en public par déférence aux juges et à l'enquête en cours. Depuis sa sortie de prison, il prépare sa défense et travaille avec Jean-Raymond Lemaire, un expert informatique qui a une société de conseil. Olivier passe beaucoup de temps à sa défense. Après la nouvelle de l'arrestation de son frère, Olivier quitta son travail. Son patron lui dit, "Dans ces circonstances, je suis sûr que vous comprenez que nous ne pouvons avoir quelqu'un avec le nom de Kerviel travaillant chez nous."

Cet automne, les deux juges doivent décider de son inculpation. En juillet, Kerviel remplaça Elizabeth Meyer et son équipe, par une plus large conduite par Eric Dupont-Moretti, un avocat de grand renom en matière criminelle. Il est possible que Kerviel soit inculpé, et qu'il doive passer quelque temps en prison, si seulement cela pouvait servir d'exemple aux autres dans le système bancaire international.

Aussi improbable que cela puisse paraître, Kerviel rêve de revenir dans une salle de trading. Il aimerait travailler à Wall Street, où il pense qu'il serait jugé sur ses qualités, et non pas par l'absence d'une grande école dans son curriculum vitae. "J'accepte ma part de responsabilité, que je ne dénie pas," a dit Kerviel au psychologue. "Mais il doit être reconnu que je n'étais pas seul dans cette affaire, que mes supérieurs étaient indulgents à l'égard de mes activités, et la responsabilité n'est pas de mon seul ressort." Il nota aussi, "Quand vous êtes habitué à faire cinq cent mille euros par jour, à un certain point, cela paraît banal. Les résultats, les chiffres, deviennent banals. Vous êtes content mais cela vous affecte moins. Ce n'est pas une question d'égocentrisme. Il y a des gens dans la compagnie qui sont beaucoup plus brillants que je ne le suis. J'étais l'un des plus discrets sur mes résultats. Vraiment, mon but était simplement d'accroître l'activité de la banque."

Traduit de l'anglais par Bernard Martoïa

jeudi 4 décembre 2008

Henri de Nassau est un prince courageux




Il n'arrive pas souvent qu'un souverain exprime publiquement son désaccord sur un grand sujet de société. C'est pourtant ce qu'a osé faire Henri de Nassau, grand-duc du Luxembourg, à propos d'une loi légalisant l'euthanasie. Le 1er décembre 2008, il a informé la chambre qu'il refuserait de signer la loi en question. La réaction ne s'est pas faite attendre. Jean-Claude Juncker, le Premier Ministre, propose de réduire le pouvoir du prince en amendant la constitution.

Sur la forme, on peut déplorer le manque de tact du Premier Ministre à l'égard d'un monarque qui honore l'image de son pays. La vie privée de la famille royale luxembourgeoise est exemplaire. Elle ne s'étale pas dans la presse "people" comme en raffolent les lecteurs de Paris-Match. L'intérêt constant du peuple français à l'égard des têtes couronnées démontre que la révolution de 1789 est la plus grande erreur de notre histoire. La France ne s'en est jamais remise. On confond allègrement deux notions essentielles que sont la démocratie et la république. Il existe en Europe des monarchies qui sont autrement exemplaires que notre république jacobine en matière de démocratie : l'Espagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Suède, le Danemark ou la Norvège.

Sur le fond, le Premier Ministre luxembourgeois voudrait réduire le pouvoir du Grand-Duc. Il ne signerait plus les lois mais les promulguerait ; une différence substantielle qui en ferait l'égal de nos présidents eunuques sous la III République. Si le texte a été approuvé par les députés à une large majorité, il est loin de faire l'unanimité au sein de la population luxembourgeoise. La fracture entre les représentants de la nation et le peuple se retrouve partout en Europe. Contrairement à une France déchristianisée, il y a encore des Luxembourgeois qui vont à la messe le dimanche. L'évêque de Luxembourg s'exprime alors que les nôtres sont interdits de parole.

Le déclin de la France est lié à la disparition de son église

La séparation du pouvoir de l'église et de l'État en 1905 a de facto détruit l'âme de notre nation. La république française est farouchement athée. La France était une grande nation lorsqu'elle était chrétienne, elle n'est plus rien aujourd'hui. Le magazine Time a raison d'écrire que la culture française est sur le "déclin", c'est un doux euphémisme. Je doute que le prix Goncourt de cette année ait su récompenser la meilleure œuvre littéraire… L'Obamania va faire plus de dégâts dans notre pays qu'en Amérique. La disparition de l'épreuve de culture générale dans les concours de la fonction publique est la logique de ce processus de désintégration. Il faut faire la place aux minorités dites visibles, c'est-à-dire celles qui sont censées représenter la France d'aujourd'hui, celles des banlieues qui ne se reconnaissent pas dans les valeurs éculées de la France d'hier sous la plume brillante de Marcel Proust ou de Julien Gracq. Les "souchiens" (Français de souche) vont devoir s'expatrier ou se cacher dans les montagnes. Il n'y a plus d'avenir pour eux dans ce pays chamboulé par une immigration massive. Dans l'émission "la fabrique de l'histoire" de France Culture, Emmanuel Laurentin a invité un ethnologue à se pencher sur les changements à Paris. A aucun moment au cours de l'émission n'a été évoqué le bouleversement de population. Tout va très bien madame la Marquise ! C'est toujours le déni des réalités qui prévaut chez nos pseudo élites.

Les élites

Une vraie élite n'est ni schizophrène, ni soumise. Elle doit dire la vérité, aussi blessante soit-elle pour ceux qui sont endormis par le discours officiel ou les médias qui sont à sa botte. Henri de Nassau est un homme courageux qui a exprimé son désaccord sur une question essentielle de société puisqu'il s'agit de la vie. Le titre du journal Le Monde est symptomatique du degré d'incompréhension qui règne dans ce pays : "Quelle mouche a piqué le grand-duc ?" C'est ignorer le poids de la religion chrétienne en Europe. Dieu merci il y a encore des Chrétiens sur ce continent qui résistent à l'idéologie libertaire soixante-huitarde.

A propos d'une réforme constitutionnelle

Je prends au mot le Premier Ministre. Il faut en effet réformer la constitution luxembourgeoise mais pas dans le sens qu'il souhaite. Monsieur Juncker est Premier Ministre depuis le 20 janvier 1995. Cela fait bientôt quatorze ans qu'il gouverne son pays. Il est aussi l'un des plus influents hommes politiques à Bruxelles. Il s'exprime couramment dans quatre langues (luxembourgeois, français, allemand et anglais) alors que nos Premiers Ministres ne s'expriment au mieux qu'en deux langues. Il a su tisser des liens étroits entre les dirigeants européens et la commission européenne en raison de sa simplicité et de son pragmatisme. Il est un médiateur privilégié entre les deux puissances continentales que sont l'Allemagne et, dans une moindre mesure, la France. Il est malheureusement aussi l'un des plus farouches défenseurs de la constitution européenne que les peuples français, hollandais et irlandais ont rejeté.

S'il y a une réforme constitutionnelle à mettre en œuvre en Europe, ce serait d'abord de limiter à deux mandats la durée de fonction d'un Premier Ministre ou d'un président de la République comme c'est le cas aux Etats-Unis. Selon ce principe, monsieur Juncker aurait dû prendre sa retraite au plus tard en 2005.

mercredi 3 décembre 2008

The Grand Old Ditch



Chesapeake & Ohio Canal

11 september 2008

On the terrace of Secret Six Tavern I am writing a dozen postcards to friends and relatives. It is 3pm when I leave for good Harpers Ferry. Due to my rescue operation in the morning, I have no time to visit the historic city. The trail goes through a pedestrian bridge above Potomac River. Ducks swim in secluded pools which have been carved in the granite bed of the river. The waters of Potomac and Shenandoah merge thereafter. Viewed from Hilltop hotel where I ended up, last year, my adventure, they are trimmed by giant needles, which happen to be granite outcrops from a flat bed.

After crossing the bridge, the trail follows, during three miles, the left bank of Shenandoah River. Three mountain bikers are checking a map. They wear helmet and carry two satchels on the wheels. They welcome me warmly. We quickly establish a friendly talk. They are ending tomorrow a two week's journey in Washington. One guy invites me to stop to his home. Kent lives in Kent in Connecticut. The second one, Bill, lives in Unionville in New York State. He also invites me to sleep to his home. The third one does not live alongside the Appalachian Trail; he is from Philadelphia. I write down their addresses on my notebook. Their generous invitation to a stranger epitomizes the openness of American society. I always make acquaintances on the trail. In just one day, I have talked to more people than in a month in Paris…

My first hour on the trail is painful. Muscles, joints and lungs are aching. I always wonder what I am doing here. This year is no exception. "I could have taken vacations in Mumbai, enjoy a luxury hotel at an affordable price in India." In retrospect, I have no regret to stick to my Spartan regiment.

The trail is squeezed between river, canal, rail track and parkway. The stale water of former C & O canal is infested by mosquitoes. C & O is an abbreviation for Chesapeake and Ohio. That towpath was operating from 1836 to 1924 when a flood damaged it. Since then, it is referred as the "Grand Old Ditch." I take a picture of greenish lentils snaking the surface of the water. That beauty has survived a protracted battle. A lobby wanted to turn over the canal to automobiles. It has been saved by the initiative of a judge in 1954. That year, William Douglas, the United States Supreme Court Associate Justice, led a hike to promote the canal. They were 58 brave souls at the start but only nine, included the judge, to complete the 185 miles to Washington. Press coverage of their hike helped to turn the tide against a parkway. Finally, in 1971, the canal was designated a National Historical Park. Despite its fame, I dash to avoid mosquitoes.

When I do not hike, I dream of the next adventure. Last year, I fantasize about the Florida Trail. I thought it were a brilliant substitute in winter time. So I ordered the Atlas & Gazetteer map of Sunshine State. For Europeans who are not familiar, Sunshine State refers to Florida. The map did not fit my mail box and the postman left a notice to pick up the map at the post office. Unfortunately, I left that same day my home to Wytheville in Virginia. After a two week delay, the map was shipped back to Amazon. I have no regret as I cannot stand mosquitoes.

At the junction where the trail climbs to a ridge, I come across a young couple. The guy is wearing Crocks, the same loose sandals which have been deceitful to the old lady at the Inn. He has busted his shoes a hundred miles away and managed to hike that distance with these loose sandals. His calves are tight and he limps. He is luckier than the old lady.
- How far away is the town? Asks the blond girl with two plaits.
- You are nearly there.
- We are going to the Outfitter to buy a new pair of boots, adds her husband as I presume they are married, both wear the same ring.
- I check my watch. You'll be there before the shop closes at 6pm.
The news reinvigorates him. His martyrdom is nearly over.

I check every item before a long journey. I have hesitated between Crocks and Teva sandals. Crocks are lighter but cumbersome. Finally, I discarded them in favor of Teva sandals, which are a reliable substitute in case I bust my shoes on the trail. Pennsylvania has an infamous reputation amid hikers. Rocks are very bad there.

After an hour, lungs are working better. I climb easily the rim, a 900 feet elevation, and arrive at Weverton cliffs, which offer a vista on the Potomac River. It is too hazy today to see anything. I keep moving to Ed Garvey shelter where I intend to camp. At 6 pm I show up. A middle aged lady is alone. The spring is 0.4 miles downhill. I hurry up before dark. The spring is running well. I am released. I can wash myself entirely. I feel good after a cold bath.

Back to the shelter, I join the lady. Rose has nearly completed a section of a hundred miles. Tomorrow is her last day. She will meet her husband at Harpers Ferry. Rose is from Michigan. We eat together. Of course, we talk about the trail. She is coming back every year. Hikers form a small but strong community. Rose is delighted to hike, sometimes, with her eight years old grand daughter. She could not share that passion with her two daughters. It is one of her regret in her life. She is remarried also. Lone wolf listens and nods. When it is dark at 7.30 pm, lone wolf wishes her a good night.

I am going back to my tent. Cicadas sing in the trees and cows moo down in the valley. I close my eyes and sleep right away. Life is good in the woods.