samedi 11 août 2007

Une tempête peut en masquer une autre…

Août aurait pu être un mois tranquille de vacances pour les banquiers mais les événements ont en décidé autrement. Pour trouver une crise comparable à celle qui secoue actuellement les marchés financiers, il faut remonter au 15 août 1971 lorsque le président Nixon décida unilatéralement de mettre fin à la parité fixe de 35 dollars pour une once d’or.

Ce jour là, c’en était fini du Gold Standard qui avait été mis en place en 1944 par les accords de Bretton Woods au New Hampshire. Pour ceux qui ne connaissent pas ce lieu mythique de la finance, il s’agit d’un gigantesque hôtel blanc, de style victorien, qui ressemble à un Titanic échoué dans la chaîne présidentielle des White Mountains. Bretton Woods est au pied du mont Washington (1917m) qui est l’une des pires montagnes de la planète. Un documentaire au musée de la montagne montre une expérience scientifique menée un jour de tempête. Un individu, couvert comme un bonhomme Michelin, est attaché par une corde à la rambarde de la terrasse du bunker qui coiffe le sommet. Il essaie de résister à la furie du vent. Le bruit qui a été enregistré, ressemble à celui d’un avion à réaction. La peau du malheureux se fripe comme une voile. Il tombe et ne se relèvera plus ; tout juste parviendra-t-il à se mettre une fois à quatre pattes avant d’être balayé. C’est un spectacle pathétique. Il n’est pas rare qu’en été des randonneurs soient surpris par l’arrivée brutale du mauvais temps et périssent dans une tempête de neige avec des vents de plus de 200km/h. Le 12 avril 1934, une rafale de 372km/h a été enregistrée par les scientifiques de l’observatoire ! Cette chaîne de montagne est le point de rencontre des masses d’air polaire qui glissent sur le bouclier du Labrador et des masses d’air chaud qui remontent du golfe du Mexique. Le choc est extrêmement brutal. Le gouvernement américain de l’époque était sûr qu’en choisissant Bretton Woods, les délégués des nations invitées à la conférence n’ergoteraient pas et qu’ils n’auraient qu’une hâte : mettre au point un système monétaire et repartir le plus tôt possible chez eux !

Contrairement aux tempêtes qui secouent régulièrement Bretton Woods, celle que nous subissons en ce moment, n’est pas un caprice de la nature. Elle est la faute des hommes. C’est un mélange de bon sentiment, de cupidité, de laisser-faire et de lâcheté. Au départ, il s’agissait d’une intention généreuse – offrir l’accession à la propriété immobilière à de pauvres ménages américains – mais comme toute idée généreuse, elle a secrété son poison.

Qu’est ce que le subprime dont s’est emparée la presse ces jours derniers ? Il s’agit tout simplement d’un prêt hypothécaire, appelé aussi bien papier B, near prime ou second chance dans le jargon de Wall Street. Contrairement au papier A qui est réservé à la clientèle traditionnelle offrant des garanties suffisantes pour le prêteur, le papier B ou subprime est un prêt avec un taux d’intérêt plus élevé associé à la prime de risque. On oublie trop souvent qu’un prêt n’est jamais un acte gratuit. Il faut toujours un préteur, que celui-ci soit un particulier, une société ou un État.

Tout contrat, qu’il s’agisse d’une assurance ou d’un prêt immobilier, a ses clauses contraignantes que des esprits paresseux ne veulent pas examiner en détail. Pour fixer les idées sur la crise actuelle, prenons le cas d’un couple américain qui veut acheter une maison de 500 000 $. Si ce couple est aisé, il aura droit à un prêt bancaire à 4% sur une période de 30 ans. Cela représente un paiement mensuel de 2400 $. Un couple moins fortuné que le précédent peut également acheter cette maison de rêve, mais les conditions ne sont pas les mêmes. Au départ, le deuxième couple peut se permettre d’avoir un taux d’intérêt de 4% : la pilule passe plutôt bien. Mais après deux années, le taux grimpe à 10%... Ajusté sur 27 ans, cela représente un paiement mensuel de 4770 $. Un écart de taux de 6% entre les deux ménages pour la période considérée se traduit par un accroissement de 85% du prêt. Les banquiers savaient que leurs clients ne pourraient pas honorer leur dette. Comme le marché immobilier était à la hausse, les emprunteurs pouvaient revendre leur maison et encaisser une plus value. Et puis, le marché s’est retourné car selon l’adage de Wall Street, les arbres ne peuvent pas monter au ciel. Cette bulle immobilière est en train d’éclater.

A cela il faut prendre en considération le contexte macroéconomique des États-Unis sur la période 2000-2005. Après l’éclatement de la bulle internet en avril 2000, les attentats du 11 septembre 2001 et la faillite retentissante en 2002 de sociétés comme Worldcom et Enron, le président de la Federal Bank qui était à l’époque Alan Greenspan, fut invité à la Maison Blanche par George Bush. « Il n’aurait pas dû accepter l’invitation » firent remarquer certains. Il est vrai que l’indépendance de la banque centrale américaine a été malmenée. Si Greenspan est resté aussi longtemps en place, c’est certainement parce qu’il avait l’échine souple. Du temps de Clinton, il était d’accord que des excédents budgétaires étaient une bonne chose pour résorber la dette du pays. Puis après sa rencontre avec le nouveau président Bush, il a trouvé très bien des déficits budgétaires abyssaux pour relancer l’économie américaine. Sous sa gouverne, le taux d’intérêt de la Fed est tombé à 1%. C’est sa décision de maintenir le taux d’intérêt si bas pendant deux années, qui est à l’origine de la bulle immobilière. Les spéculateurs s’en sont donnés à cœur joie. Entre 2000 et 2005, l’immobilier américain a grimpé de 20% par an en moyenne. Mais la spéculation s’est retournée contre eux en 2006. A partir de 2004, la Fed a commencé à relever timidement son taux directeur de 25 points de base lors de chaque réunion du conseil des gouverneurs. Il y a eu dix-sept relèvements pour parvenir au taux actuel de 5.25% Son effet retardé – il faut compter dix-huit mois entre la décision et son effet sur la sphère économique – ne s’est manifesté pleinement qu’en 2007.

Quels enseignements peut-on tirer de cette crise ? La première question qui vient à l’esprit : pouvait-elle être évitée ? Oui, si la Fed n’avait pas abaissé à 1% son taux directeur pendant deux années et s’il n’y avait pas eu tout simplement de subprime. Venir en aide aux pauvres en leur prêtant des sommes d’argent considérables, n’était pas une bonne idée. Il faut toujours se méfier des idées généreuses qui se retournent à présent contre tout le monde. La crise actuelle va certainement avoir des répercussions sur les bons emprunteurs qui vont se trouver pénalisés.

La coordination des banques centrales sera-t-elle suffisante pour éviter un risque systémique ? Dans le jargon des financiers, un risque systémique est tout simplement un effet domino avec la faillite d’une banque entraînant toutes les autres dans sa chute. C’est probable tout en sachant que le risque concerne le cinquième des prêts immobiliers américains. Les sommes en jeu sont pharamineuses : 600 milliards de dollars.

Mais le remède n’est-il pas pire que le mal ? C’est peut être la question la plus importante du débat qui fait rage après les deux interventions massives de la banque centrale européenne : 94.8 M € jeudi et 61 milliards M € vendredi. Cet excès de liquidité va se traduire, tôt ou tard, par de l’inflation dans la zone euro. Ensuite, la BEC donne un mauvais signal au marché. Elle absout les spéculateurs et les ménages américains qui vont se dire que finalement ils ont eu raison d’agir de la sorte puisque la communauté internationale vient à leur rescousse.

La morale de cette histoire est la même depuis le début de l’humanité. Les bons élèves du moment (Allemands, Luxembourgeois, Finlandais, Irlandais) vont payer les pots cassés des mauvais élèves (Américains, Italiens, Français, Japonais). Tout se tient. Lorsque les États italien et français feront faillite - ce n’est qu’une question de temps - les autres pays européens paieront à leur place l’addition. Dans le traité de Maastricht de 1992, il n’a pas été prévu d’exclure un pays de la zone euro si ses déficits budgétaires ne sont pas résorbés dans un délai de cinq ans. C’est bien dommage que cette clause n’ait pas été prévue par les timorés gouvernements de l’époque, car l’euro implosera un jour à cause justement des mauvais élèves qui auront vécu trop longtemps aux crochets des autres.

mardi 7 août 2007

Deux présidents : deux visions du pouvoir...

L’activité politique en France s’est arrêtée subitement avec le départ en vacances du président de la République. Destination de cette vacance présidentielle : la petite localité de Wolfeboro, sur le lac Winnipesaukee dans l’État du New Hampshire. La France pourra-t-elle vivre sans son président ?

Un rapport conjoint du Conseil d’État et de l’inspection générale des finances a semé le trouble. Le travail de coordination interministérielle connaîtrait un « emballement pathologique propre à la France » et des « dysfonctionnements du système de décision publique seraient porteurs de risques politiques. » Si la crème des énarques s’inquiète de ses propres turpitudes, c’est qu’il y a péril en la demeure.

Un bref rappel historique conforte leur analyse. Sous le gouvernement de Raymond Barre, il y avait 200 conseillers dans les cabinets ministériels. Sous celui de Villepin, on en recense 750 ! Et que font-ils ? Des réunions interministérielles pour assurer la coordination du gouvernement. Le nombre de ces réunions explose littéralement. Il y en aurait eu plus de 1600 en 2006. En revanche, le nombre de réunions associant des ministres est tombé de 70 à 40 par an.

Le processus de décision n’appartient plus aux ministres mais à une myriade de hauts fonctionnaires qui font la pluie et le beau temps de ce pays. Il est à noter que le cri d’alarme a été lancé, la veille, du départ en vacances du président. Va-t-on devoir le rappeler comme son prédécesseur lors de l’été caniculaire de 2003 ?

S’il y a eu une hécatombe en 2003, ce n’était ni la faute du président qui était en vacances au Canada, ni celle de son gouvernement. Des reportages ont déploré l’absence de climatisation dans les hôpitaux et dans les maisons de retraite. Certes, notre pays a accumulé un retard dans ce domaine mais la principale cause de décès des personnes âgées a été leur isolement. Le nombre de victimes a été très inférieur dans les autres pays européens. Aucun journaliste n’a évoqué la responsabilité des familles dans ce drame. Comme on vit dans un pays qui attend tout de l’État, la question ne se pose pas.

Que le président séjourne aux États-Unis pour mieux connaître les subtilités de sa constitution qu’il voudrait acculturer en France ou que le parlement français boycotte sa session d’automne pour rattraper les vacances qu’il n’a pas pu prendre en juillet, ne changera pas la réalité du pouvoir. La France est régentée par les cabinets ministériels. Loin d’assurer la coordination gouvernementale, les réunions interministérielles organisées par les énarques sont une source de paralysie et de conflits de compétence. Pour le seul ministère de l’agriculture, il existe une quarantaine de commissions ! Pour la sécurité routière, une ribambelle d’administrations, de missions, d’observatoires ou de comités Théodule se battent pour faire prévaloir leur point de vue. Lire à ce propos l’excellent livre de Nicolas Lecaussin : « Cet État qui tue la France » publié chez Plon ou également les publications de son think tank – IFRAP - qui est l’institut français pour la recherche sur les administrations publiques. (http://www.ifrap.org) Ce trop rare réservoir d’idées copié sur le modèle américain éprouve les plus grandes difficultés à recenser le clonage des administrations.

En 1956, le magazine Fortune publia un article : « Comment sept fonctionnaires peuvent faire le travail d’un seul !» C’était une hilare critique du management bureaucratique par Cyril Northcote Parkinson. Grisé par ce succès planétaire, cet ancien officier de la Royal Navy publia, en 1958, un essai caustique intitulé Parkinson’s Law » (1) où il dénonça les absurdités engendrées par la machine administrative.

Le président de la République se trouve en vacances non loin de la maison natale d’un président des États-Unis totalement méconnu en France. Calvin Coolidge naquît en 1872 à Plymouth dans le Vermont. Colistier de Warren Harding, il accéda à la présidence lorsque ce dernier décéda d’une crise cardiaque, le 3 août 1923 à San Francisco, lors d’une tournée du pays. Le génie politique du président Coolidge était son immobilité. Le journaliste Walter Lippman déclara à son sujet en 1926 : « L’active inactivité du président Coolidge colle à l’humeur du pays. Elle est en harmonie avec les besoins de la nation. Elle convient tout à fait aux intérêts de l’économie américaine qui est d’être laissée en paix. Elle convient aussi à tous les gens qui considèrent que le gouvernement de ce pays est devenu trop compliqué et qui pensent également que l’administration est dangereusement pléthorique. »


(1) Parkinson’s Law (Loi de Parkinson) n’est pas traduit en français.