mercredi 27 novembre 2002

Les Hommes préfèrent les Blondes

Par pruderie, Howard Hanks a donné à son film légendaire le titre «Les Hommes Préfèrent Les Blondes» et qui, à lui seul, symbolise les aspirations de notre société hédoniste. Mais cette excellente comédie musicale aurait pu s’intituler « Les Blondes Préfèrent Les Milliardaires… » Bien que ce film date de 1953, il est indémodable. C’est l’histoire de Lorelei Lee (Marilyn Monroe) et de son amie Dorothy Shaw (Jane Russell), deux pulpeuses chanteuses de cabaret, qui embarquent à bord d’un paquebot transatlantique où elles iront de conquête en conquête. Dorothy rêve d’un grand amour ; Lorelei d’une rivière de diamants… Cette dernière voudrait épouser le fils d’un milliardaire. Pour parvenir à ses fins, elle doit convaincre un père vigilant.

Comme Lorelei ne cache nullement à son futur beau-père son ambition de devenir riche en épousant son fils, l’Amérique traverse un nouvel âge doré (The New Gilded Age) Paul Krugman, l’éditorialiste du New York Times, vient de publier une enquête à ce sujet. En introduction, l’auteur confesse que l’une de ses passions de jeunesse était de faire une excursion en direction de la rive Nord de Long Island pour admirer les mansions ayant appartenu aux familles richissimes des années 1920. L’action de Gatsby le Magnifique (The Great Gatsby), le roman de Scott Fitzgerald se déroule à Great Neck, sur cette portion de la côte. L’œuvre de Fitzgerald a connu le même sort que ces mansions. Pratiquement oubliée pendant la grande dépression et la Seconde Guerre mondiale, elle a été ressuscitée en 1953, la même année du film de Howard Hawks, avec le tirage d’une nouvelle édition. Depuis cette date, le livre est devenu le standard dans les collèges d’Amérique. Il s’est hissé en deuxième position, derrière Ulysse de James Joyce, au panthéon de la littérature anglaise. (1)

De 1930 à 1980, l’Amérique a été une société dominée par la classe moyenne. Les écarts de richesse étaient tenus dans des limites convenables. Certes, il y avait encore des dynasties comme celles de Rockefeller, Morgan ou Van der Bilt, mais leur emprise sur la société n’avait rien de comparable à celle de leurs aïeux quand l’Amérique se transformait rapidement, et sans la moindre régulation, en une société industrielle. La presse du dix-neuvième siècle avait d’ailleurs surnommé ces capitaines d’industrie les robber barons (les barons voleurs) Le terme de jungle convenait parfaitement pour cette époque débridée. C’est d’ailleurs le titre du roman d’Upton Sinclair. Parue en 1906, La Jungle décrit la situation déplorable de la famille de Jurgis Rudkus, d’origine lituanienne, qui travaille dans un abattoir de Chicago. Le style ironique de Sinclair s’apparente davantage à Voltaire qu’à celui de Zola dans la manière de présenter un tableau sombre des événements.

« Mon sentiment est que peu de gens sont au courant du fossé séparant les très riches du reste de la population, lequel s’est creusé substantiellement en peu de temps. Rien que le fait d’aborder ce sujet vous expose immanquablement aux critiques de raviver la lutte des classes ou de fomenter une politique d’envieux. Et encore moins de gens sont prêts à évoquer les profonds changements qu’engendre cet écart. » A déclaré Paul Krugman après la publication, le 20 octobre 2002, de son enquête intitulée The Great Unraveling (la grande dislocation des classes moyennes) Cette enquête n’est pas dénué d’arrière-pensées électorales. Mais la pertinence de son analyse dévoile une évolution Outre-Atlantique qui aura, d’une manière ou d’une autre, des répercussions pour le reste du monde.

Pendant la guerre froide, un chef d’entreprise américain avait ironiquement le même statut social qu’un technocrate du régime adverse. Il ne faisait jamais la couverture d’un magazine et son salaire ne dépassait pas vingt fois celui d’un ouvrier. Les stock-options et autres compensations n’existaient pas. En 2000, l’écart des salaires dans l’entreprise a atteint le niveau extravagant de 500 en faveur des patrons américains ! Après la grande dépression, que certains ont surnommée ironiquement « la grande compression », les mansions de la côte Nord de Long Island furent converties en orphelinats. Le New Deal, laborieusement construit par Franklyn Delano Roosevelt au cours de ses trois premières présidences, est menacé de disparaître.

Depuis le début des années 80, l’écart entre les riches et les autres n’a cessé de se creuser. Les fusibles ont sauté dans la plus grande indifférence. La croissance ne devait-elle pas profiter à tout le monde? La marée n’allait-elle pas soulever tous les bateaux ? Les yachts mais aussi les barques. C’est l’antienne martelée par le Wall Street Journal. Mais, depuis l’éclatement de la bulle internet, les gens se posent des questions, et en premier lieu, la classe moyenne menacée de liquidation.

La grande différence par rapport aux autres cycles économiques, c’est l’extraordinaire rapidité avec laquelle de nouvelles fortunes se bâtissent. On assiste à un retour de mansions qui ne souffrent pas la comparaison avec la Maison Blanche. Un cabinet d’architectes s’est spécialisé dans cette niche. Les nouveaux riches ne regardent pas à la dépense pour se faire construire des palaces dont ils ne visiteront jamais toutes les pièces.

Cette rapidité stupéfiante de faire fortune n’a d’égale que sa très forte concentration vers le haut d’une échelle jusqu’alors insoupçonnée…Le divorce tumultueux de Jack Welch, l’ancien patron de General Electric, qui a été déballé sur la place publique, en donne un aperçu. Dans un contrat léonin, concédé par le conseil d’administration à sa botte, Jack Welch disposera jusqu’à la fin de ses jours d’un jet de la compagnie et d’un luxueux appartement sur Park Avenue. Ces avantages en nature sont estimés à deux millions de dollars par an. Ils ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Dans sa dernière année active, Welch a glané la bagatelle de 123 millions de dollars, principalement sous la forme d’actions et de stock-options. Après une surenchère acharnée, une maison d’édition a obtenu, pour une avance de sept millions de dollars au présumé auteur, l’exclusivité de ses mémoires.

Cet ouvrage attendu devrait évoquer la méthode de travail de l’auteur au sein de l’entreprise mascotte de Wall Street. General Electric a été divisée en cinq groupes dans lesquels tous les salariés sont notés par des cadres intermédiaires. Le premier groupe, le peuple élu, a l’assurance d’une carrière dorée avec des centaines de milliers de stock-options. Les groupes intermédiaires, 2, 3 et 4, s’étripent pour conserver leur place dans l’arène. Enfin, le cinquième est la charrette des condamnés. Le management de Welch a été copié par d’autres sociétés. Une entreprise a voulu aller plus loin dans la sélection et la récompense de ses meilleurs éléments. Elle a offert à de jeunes universitaires un pont d’or. Les plus talentueux ont gagné des places enviables dans la hiérarchie. Le nom de cette société est Enron.

Deux comparaisons donnent un éclairage de la société américaine. Les 13 000 foyers les plus riches ont déclaré au fisc des revenus égaux aux vingt millions des plus pauvres. Le revenu médian des foyers les plus riches d’Amérique s’établit à 17 millions de dollars par an. Alors que le salaire médian des ouvriers n’a augmenté que de 10% au cours des trente dernières années - de 32.000$ à 35.000$ - celui des chefs d’entreprise a été multiplié par 28 : de 1.300 000 $ à 36.400.000 $ par an.

Lee Iacocca, le patron de Chrysler, fut le premier chef d’entreprise à faire la couverture d’un magazine en 1980. Ses confrères étaient encore dans le moule technocratique de l’économiste Paul Galbraith. Dans son essai « Le Nouvel État Industriel » il disait ceci : « Un sain management de l’entreprise implique un exercice restreint du pouvoir. Le chef d’entreprise ne doit s’accorder qu’avec parcimonie des compensations financières. » Ces préceptes moraux qui honoraient la philosophie de l’auteur, ont disparu des écoles de commerce. Greed works ! La cupidité se manifeste de nos jours par l’obtention généreuse de stock-options. Il y a un conflit d’intérêt entre les petits actionnaires et les cadres supérieurs car la dilution considérable de stock-options fausse les résultats financiers de l’entreprise. C’est la revendication de Warren Buffett. L’investisseur le plus avisé d’Amérique s’insurge contre cette dérive du management.

De nos jours, Lorelei, incarnée par Marilyne Monroe, aurait l’embarras du choix pour se trouver un milliardaire. Dans son carnet, Scott Fitzgerald fit cette confession : « Je ne possède pas les deux trucs supérieurs - le grand magnétisme animal et l’argent - mais j’ai les deux trucs juste au-dessous : la beauté et l’intelligence. Aussi j’ai toujours eu la fille que je voulais. »

(1) Etabli par la maison d’édition Random House, ce classement ne concerne que les œuvres parues au vingtième siècle. http://www.randomhouse.com/modernlibrary/100bestnovels.html