lundi 17 novembre 1997

Niagara Falls



1er octobre 1995, Robert Overcracker sauta, avec son jet ski, les chutes de Niagara pour promouvoir la cause des gens sans domicile. Son parachute ne s'ouvrit pas et son corps ne fut pas retrouvé.



Avec une fréquentation de quatorze millions de visiteurs par an, les chutes de Niagara sont la première destination touristique des États-Unis. Bien que situées dans l’État du même nom que la ville, les chutes de Niagara sont plus proches de Toronto que de New York.

Cette affluence est concentrée en période estivale. L’excursion en bateau au pied des chutes, dans un ciré jaune pour se protéger des embruns, n’est réalisable qu’en été. Connaissant ces deux écueils, je me suis armé de patience. J'ai attendu un vol, hors saison entre New York et Buffalo, et en faisant une réservation, à la dernière minute, sur internet.

Une chute de neige précoce est tombée, la veille de mon arrivée, sur Buffalo. En ce samedi 15 novembre 1997, quelques individus arpentent les trottoirs enneigés du centre-ville dominé par la tour stalinienne du palais de justice. Dans les années trente, l’Union soviétique était un modèle pour l'Amérique... Un tramway déverse des banlieusards à l’entrée d’un centre commercial où je m’arrête pour acheter de la pellicule.

Buffalo est à l’extrémité du lac Érié. Un pont métallique immense enjambe l’embouchure de la rivière Niagara. Sur l’autre rive, un douanier canadien découvre mon identité en feuilletant mon passeport diplomatique. Il me prodigue, en français, un conseil sur l’itinéraire à suivre en direction des célèbres chutes.

La route touristique épouse les courbes du fleuve aux eaux tumultueuses. Ma tension monte à l’approche des chutes. Je me prépare psychologiquement à leur apparition pour recueillir la plus forte impression. Les dévoiler brutalement serait impudique. Aussi je gare mon véhicule, en amont, près de l’énorme centrale hydraulique canadienne. Je parcours, à pied, le dernier kilomètre en écoutant la rumeur grandissante du chaudron.

Au milieu des rapides, une barge échouée sur des récifs est le symbole de drames déroulés ou évités de justesse. Le 7 août 1918, les trois occupants de celle-ci furent secourus in extrémis. Lors du lancement de la tyrolienne avec un canon affrété aux garde-côtes, les brins s'entortillèrent. Longue de 250 mètres, cette tyrolienne avait été établie entre le toit de la centrale hydraulique et la barge échouée. William "Red" Hill se porta volontaire pour détortiller les brins de la tyrolienne. Averti que la tyrolienne n’était peut-être pas bien arrimée par les naufragés, il n’écouta que son courage et s’élança, à trois heures du matin sous l’éclairage d’un projecteur, dans une périlleuse traversée. Il détortilla les brins emmêlés. Au cours d’une deuxième tentative, il s’approcha d’une quarantaine de mètres de la barge et put dialoguer, malgré le vacarme, avec les infortunés pour leur enjoindre de démêler un brin de leur côté. Il leur fallut une heure pour y parvenir. A 10 h du matin, la tyrolienne fut opérationnelle et l’opération spectaculaire de sauvetage des trois hommes affaiblis commença sous le regard de nombreux badauds accourus.

La présence de cette barge donne une touche lugubre à ce lieu touristique. Un ciel laiteux, annonciateur d'une chute de neige imminente, conforte cette image. Secouée par les flots, la barge trône dérisoirement sur un récif. Son sort précaire évoque celui du radeau de la méduse peint par Géricault. La coque déchirée de la barge prend l’eau. En voie de dislocation, elle disparaitra un jour, comme les ponts de glace qui se formaient, autrefois, en aval des chutes.

La ligne du fleuve s’interrompt dans un coude. Un gros panache de vapeur monte dans un vacarme assourdissant. Ce n’est qu’à une cinquantaine de mètres que je réalise la proximité des chutes. Elles sont masquées par ce panache. Le trottoir est verglacé par les retombées de vapeur au sol. Je m’avance avec précaution jusqu’au parapet. Il est caparaçonné de glace. Le spectacle est à couper le souffle. Les chutes canadiennes forment un fer à cheval parfait. Je les apprivoise du regard. Leur harmonie compense leur hauteur, somme toute modeste, de cinquante-deux mètres. Le flot se perd dans une cuve fumeuse. Je jette un regard en direction des chutes américaines. Elles sont séparées des canadiennes par une île. De gros blocs jonchent le bas de la paroi. Ils sont éclaboussés par des trombes d’eau. La nuit me surprend dans ma contemplation alors que de fins flocons de neige commencent à tomber.

Le lendemain matin, la neige fraiche crisse sous le pas. Je descends la colline en direction des chutes. Avec le soleil qui se lève à l'horizon, leur aspect fantomatique de la veille disparait. Un chaudron de vapeur masque toujours le bas des chutes canadiennes qui gardent ainsi leur mystère. Au cours d'une promenade agréable au bord de la falaise, je découvre trois bateaux. Ils sont en cale sèche sur une rampe au pied de la paroi. A la belle saison, ils acheminent les touristes au pied des chutes canadiennes. La puissance de leurs moteurs les préserve des tourbillons qui les happerait fatalement sous le rideau géant.

Les équipages de ces bateaux ont recueilli des tonneaux dans lesquels s’enferment des kamikazes. La première tentative de ce genre inédit fut celle, en 1901, d'une femme. Annie Edson Taylor (1838-1921) était institutrice dans le Michigan. Son tonneau aborda la chute et disparut pendant dix-sept longues minutes derrière le rideau géant. Repêchée, Annie fut extraite radieuse de son tonneau. Elle n'avait qu'une éraflure à la joue. Elle connut une gloire instantanée. Des milliers de cartes postales furent vendues à son effigie où elle posait devant son tonneau. D’autres casse-cou eurent moins de chance qu’elle. Un kamikaze resta bloqué pendant quarante longues minutes dans la cuve. Les sauveteurs récupérèrent le corps inerte de l’intrépide. Il avait péri asphyxié dans son tonneau... Interdites depuis par les autorités, ces tentatives perdurent car l’attrait des chutes est irrésistible pour quelques maniaques. En 1990 un jeune homme voulut sauter les chutes à bord d'un kayak. Le saut fut filmé mais on ne retrouva ni le kayak, ni le corps de l'intéressé...

Mais le fait divers le plus extraordinaire se produisit le 9 juillet 1960. Ce jour là, Roger Woodward, qui était âgé de sept ans, fut emmené avec sa sœur en croisière sur la rivière Niagara. Le bateau à moteur était conduit par un ami de la famille. Inconscient du danger, le jeune homme s’aventura à un demi-mile des chutes où il réalisa, trop tard, son erreur. Quand il voulut faire demi-tour, le moteur ne put rien contre la force du courant. Le bateau fut drossé contre un rocher. La sœur qui était bloquée sous l’embarcation retournée, réussit à s’extraire et à gagner un rocher voisin. Happés par le courant, le jeune homme et Roger sautèrent les chutes. Le garçon portait un gilet de sauvetage fluorescent. Il fut aperçu par un membre de l’équipage du Maid of Mist II qui s‘apprêtait à faire demi-tour au pied des chutes. Miraculeusement en vie, le garçon réussit à agripper la corde qu’on lui lança. N’était-ce point la main de Dieu qui lui fut tendue alors qu’une mort certaine l’attendait ?

Autrefois, les chutes de Niagara attiraient beaucoup de monde en hiver pour une raison particulière. IL se formait un glacier en aval des chutes. La glace charriée provenait du lac Érié. Elle s’amoncelait au pied du fer à cheval. Des touristes insouciants s’aventuraient dans une traversée hasardeuse d’une rive à l’autre. L’insouciance de cette époque amena l’ouverture d’un saloon flottant sur cette banquise précaire... En janvier 1899, le pont de glace se rompit brutalement. Un touriste piégé trouva sa planche de salut quand l’iceberg sur lequel il dérivait, passa sous l’arche du grand pont enjambant la gorge. Il réussit la prouesse de se suspendre à une poutrelle du pont. Avec la construction d’un barrage brise-glace en amont des chutes, la formation de cette banquise appartient au passé.

A la sortie d’un tunnel en contrebas des chutes canadiennes, j’observe des touristes encapuchonnés dans des cirés jaunes. Ils se hasardent sur la terrasse verglacée. Cette scène évoque Niagara, un film culte d'Henry Hathaway. Tourné en 1953, il mettait en scène le couple tragique des Loomis représenté par Joseph Cotten et Marilyn Monroe. Certains nostalgiques ont longtemps demandé l’adresse du motel dans l'espoir de retrouver l'ambiance fascinante du film. Ce motel n’a jamais existé car il ne fut construit que pour les besoins du tournage au bord des chutes. Pour préserver ce cadre unique au monde, les vrais hôtels sont nettement en retrait.

En revanche, un projet baptisé Disney of the North n'est pas du cinéma. Il prévoit la construction d’un complexe au bord des chutes ne comprenant pas moins d’une dizaine de casinos. Les autorités locales canadiennes voudraient allonger la période touristique qui ne dure que l’été. Les chutes, qui sont un patrimoine de l’humanité, perdront définitivement leur attrait féérique. Tout cela se fera au profit de quelques joueurs de casino qui ne verront les chutes qu'à travers le prisme déformant de leur verre de whisky et dans un halo de cigare... Ainsi va gaiement ce développement touristique qui n'est qu'un saccage des beautés naturelles de la planète.