lundi 1 septembre 1997

la grande armée



le lieutenant Kelly Flinn pose devant son B52

Reste-t-il une menace pour la nation américaine ? Dans quelques recoins de la planète sévissent quelques dictateurs qui n’ont pu être déboulonnés. Le vieux Fidel a perdu de son punch, Mohammar se tient tranquille depuis le raid de 1986 et Saddam a été placé sous une étroite surveillance.

Alors serait-on parvenu à la fin de l’histoire comme le pense Fukuyama ? Pas encore. Un mal sournois sape la grande armée. Selon l’avis de spécialistes, il s’agit d’une tumeur maligne affectant le moral des troupes. Le Pentagone et les organes de presse s'alarment à propos des casernes et des bâtiments de la flotte américaine.

A la pointe du combat, les féministes enragées des années soixante qui défilaient devant le Capitole, n’avaient pas manqué de revendiquer des places aux femmes dans tous les compartiments de la société. La « grande muette » ne pouvait rester à l’écart de ce mouvement. Toutefois, de ce côté-ci de l’Atlantique, elle mériterait plutôt de s’appeler la «grande prude.»

Au début, les places offertes aux recrues du sexe faible étaient dans les bureaux et les infirmeries. Avec le travail de sape de politiciens à leur écoute, des pans entiers de l’armée ont dû s’ouvrir, au forceps, au sexe féminin. L’admission d’élèves féminins dans une prestigieuse Académie militaire a été saluée comme il se doit par la presse. Elle a été comparée à une prise d’assaut d’une forteresse défendue par des misogynes. Aujourd’hui, la féminisation de l’armée américaine a dépassé le seuil critique de 10% des effectifs.

L’été dernier, j’assistai à l’escale d’une corvette au South Street Sea Port, un quai touristique à la pointe de Manhattan. Dans leur bel uniforme blanc de cérémonie, des marinières participaient à l’opération d’amarrage du vaisseau le long du quai qui jouxte la galerie marchande. Une d’entre elles lança, sans succès, la grosse corde en direction du quai. Sous le regard des badauds amusés par cette escale incongrue d’un vaisseau militaire au cœur de la finance de Wall Street, une autre marinière l’aida à repêcher la corde qui dérivait dans le courant. Tant bien que mal les deux marinières réussirent à lancer la grosse corde à un marin à quai qui la passa à la bitte d'amarrage. Quand la corvette fut amarrée, des marins firent glisser une passerelle sur le quai. Tout l’équipage quitta le bâtiment non sans avoir, au préalable, échangé un salut martial et raide avec l’officier de quart. Malgré les applaudissements du public, j’en retirai une impression d’amateurisme.

La promiscuité et les longues heures d’entraînement n’ont pas facilité la tâche des cadres. Comment savoir si un soldat n’est pas en train de peloter sa collègue alors qu’ils rampent, la nuit, dans la boue en esquivant des fils de fer barbelés ?

Dans un film intitulé "GI Jane", l'actrice Demi Moore joue le rôle de la première recrue féminine dans un centre d’entraînement des Marines. Ce corps d’élite serait le dernier bastion misogyne de l’armée américaine. Demi endure non seulement les tests extrêmes imposés aux candidats où le taux d’échec avoisine 50%, mais aussi l’animosité de ses collègues masculins qui ne se privent pas de lui tendre des embûches. Dans la réalité, les unités de combat d’infanterie sont fermées aux femmes. Si le recrutement est devenu problématique dans l’armée, ce n'est pas le cas chez les Marines. Les Rambos en herbe ne rêvent que de s'enrôler dans ce corps d’élite où la gloire les attend.

Ailleurs, la situation est inquiétante à en juger par les articles de la presse écrite. En première page de l'édition du Wall Street Journal du 13 mars 1997 figure le limogeage du colonel James Hallums. Il était le chef d’un département à West Point. La grande Académie militaire des États-Unis est située à une soixantaine de kilomètres de New York. Ce colonel est bardé de médailles pour ses hauts faits durant la guerre du Vietnam. A West Point, il avait pour mission d’inculquer l’esprit du combat aux élèves officiers. Hallums a été limogé pour «conduite abusive.» Parmi les accusations retenues contre lui, l’une parait frivole. Il aurait harassé le capitaine Sharon Bowers en lui montrant ses biceps et en invitant la demoiselle à les toucher. Interrogée par la commission d’enquête, la victime a répondu : « je pense qu’il s’agit d’un harassement sexuel. » Une charge vaut son pesant d’or. Elle émane du lieutenant colonel Joseph Napoléon Le Bœuf, un descendant de Jérome, le frère de l'empereur. «La glorification du combat par le colonel Hallums se traduit par un programme ayant pour effet d’exclure les officiers féminins.» La sémantique de la commission d'enquête est difficile à cerner. Comment peut-on enseigner l'art du combat sans faire appel à la bravoure, au sacrifice ? Dans le réquisitoire, le colonel Hallums se serait rendu coupable « de harassements sexuels non pas en cherchant des faveurs sexuelles mais en créant un environnement hostile, intimidant et offensant. » Cela ressemble à un tribunal de l’inquisition...

Une autre victime de ce climat délétère est le lieutenant Kelly Flinn. Time magazine lui a consacré la couverture de son numéro du 2 juin 1997. Dans sa combinaison de pilote, la belle blonde sourit en posant devant une forteresse volante. Âgée de 26 ans, Kelly est la première femme à piloter un B52. Sa carrière dans l’armée de l’air aura été aussi fulgurante qu’éphémère. Elle a été prise en flagrant délit d’adultère avec Marc Zigo, un instructeur de sports de la base de Minot, dans le Dakota du Nord. Dans cet État balayé l’hiver par un vent glacial, les longues soirées au coin de la cheminée sont propices aux déchaînements des passions. Marc est un beau gosse marié au sergent Gayla. L'épouse ne s'est pas laissée faire. Elle a porté plainte contre l’entreprenante Kelly. Sommée par ses supérieurs de rompre cette liaison amoureuse, l’impétueuse pilote n’a pas obtempéré et l’affaire a pris des proportions inouïes.

La jeune pilote a été traduite devant une cour martiale. Le général Ronald Fogleman est le procureur. Il s’est plaint de la publicité donnée à ce procès : «L’accusation ne repose pas sur une charge d’adultère mais sur celle d’un officier responsable du transport de bombes atomiques qui a menti à ses supérieurs.» Diable ! Avec cette grave accusation d‘avoir menti à ses supérieurs, Kelly risquait une peine de neuf ans en prison.

Des politiciens ont accusé l’armée de se livrer à une chasse aux sorcières. Le sénateur Lott, le leader de la majorité républicaine, a fait le commentaire suivant: «Flinn a été honteusement abusée par sa hiérarchie, elle mérite une décharge. » Dick Morris a préféré se taire. Le conseiller de presse de la Maison Blanche est compromis, tout comme son patron, dans une affaire d’adultère.

En raison de la tournure médiatique du procès, l’accusation de "mensonge" a été levée. Kelly a été prestement radiée des cadres. Compte-tenu de sa gloire naissante, elle s’en tire plutôt bien avec une radiation sans la mention de déshonneur.

En revanche, pour une affaire similaire, le capitaine Jerry Coles a eu moins de chance que Kelly. Jerry avait eu, en 1995, une liaison amoureuse avec la femme d’un militaire stationné sur une base américaine en Allemagne. Invité par ses supérieurs à y mettre fin, il voulut parler, une dernière fois, à sa maîtresse pour lui expliquer les raisons de sa rupture. Alertée par le mari jaloux, la police militaire lui passa les menottes. Jerry avait le même avocat que Kelly à la cour martiale. Il a écopé de cinq mois de prison et d’une radiation des cadres avec la mention de déshonneur. Cette mention est un sérieux handicap pour se recaser dans le secteur civil.

En 1996, une autre affaire aurait pu faire grand bruit. A Hawaii, une destination pour un voyage de noces, le sergent major Gene McKinney croisa, un soir, dans le couloir d’un hôtel le sergent Brenda Hoster, son adjoint. Il l’attrapa par la taille et lui dit qu’elle avait un beau corps. Elle ne porta pas plainte sur le moment. Elle le fit lorsque ce supérieur effronté fut nommé à une commission chargée de réprimer le harassement sexuel ! En raison de sa carrière prestigieuse sous la bannière étoilée, McKenney fut contraint de prendre une retraite anticipée.

Vu de Paris, ces affaires de mœurs, qui doivent se produisent inévitablement dans l’armée française, ne font l’objet d’aucun commentaire de la presse. Toutefois, il serait irrévérencieux de se moquer de la manière ubuesque dont elles sont traitées dans ce pays puritain alors que dans le nôtre se perpétue le droit moyenâgeux du cuissage...