mardi 8 juillet 1997

Mount Whitney


Le Mont Whitney (4417m) est le plus haut sommet des États contigus de l'Union.



Le soleil cogne sur le plateau de Bighorn dans la Sierra Nevada. Si tout se déroule comme prévu, je devrais fouler, ce soir, le plus haut sommet de la Californie et des quarante-huit États contigus de l’Union. Depuis longtemps, je rêvais de m’offrir un bivouac, en solitaire, sur une haute cime de la planète. Par une belle journée d’été, le sommet du Mont Blanc est encombré de deux centaines de personnes venant souiller sa neige immaculée. Le Mont Whitney jouit d’une affluence comparable. Toutefois, les touristes redescendent, le soir, au camp de base.

Une consultation de la carte m’apprend qu’il culmine à 14 495 pieds. Une conversion rapide de pieds en mètre (3/1) me donne une altitude de 4831 m. Ma fierté accuse le coup. Cette croupe grise et rabotée dépasserait de quelques mètres notre géant des Alpes. Chamonix dispose de la manne du Mont Blanc. Des millions de touristes viennent admirer notre géant débonnaire. Son ascension reste l’une des plus prisées de la planète. Les Japonais lui vouent un culte comparable à celui du mont Fuji-Yama.

Le travail de sape de notre belle cime a commencé outre-Atlantique. Dans son édition du dimanche, le New York Times a consacré un dossier au massif du Mont Blanc. Le journaliste est perplexe devant « la fascination qu’exerce encore sur des milliers d’alpinistes cette montagne où la mort est omniprésente. » (Il fait allusion à la dizaine de morts par an sur la voie normale). Un titre ferait mouche : « Venez goûter l’air pur du Mont Whitney. » Ce serait une pique à son rival européen qui mérite l’appellation de "Mont Gris" avec les cinq mille camions transitant chaque jour dans la vallée de Chamonix.

Tant que les Américains n’adopteront pas le système métrique, les comparaisons désagréables seront évitées. Mais dans ce même parc des séquoias géants, les distances sont indiquées en miles et en kilomètres. La prochaine étape sera la publication de cartes d’État-major avec des altitudes en mètres...

Mon cerveau est en ébullition avec un soleil de plomb. J’échafaude un plan au rythme de mon pas alerte. Les montagnes sont victimes de l’érosion. Ne pourrais-je pas aider la nature dans ce processus de rabotage ? Lorsque j’arriverai au sommet en fin d'après-midi, les touristes seront sur le chemin du retour dans la vallée. A l’abri des regards indiscrets, je pourrais, sans vergogne, commencer mon travail de sape en faisant basculer dans le vide quelques cailloux. Si l’altitude n'est pas un handicap, je devrais être en mesure de faire baisser ce sommet d’un mètre.

Si cela est dérisoire, je compte sur le courage de quelques compatriotes pour effacer ces vingt-trois mètres dans un délai raisonnable. Lors de leur passage à la cime, voici quelques actions discrètes à mener en déjouant la vigilance des Yankees. A la photo traditionnelle au sommet, des coups de talon discrets permettraient de faire basculer quelques cailloux gênants vers le bas de la pente. Si, en raison du bruit, un Yankee devenait suspicieux, le ramassage d'un cailloux en souvenir offre une solution de rechange. Nos compatriotes ne devraient pas avoir de scrupule à en collecter plusieurs pour leurs parents qui n’ont pu se joindre à eux. Plus bas, à l’abri des regards indiscrets, ils se délesteront de cette cargaison encombrante.

Pourvu que les satellites américains ne détectent pas, entre temps, la baisse d’altitude du sommet ! Intrigué par la destination répétitive de ces touristes charriant un gros sac à dos, un Ranger pourrait donner l’alerte à ses collègues du F.B.I. Il est à craindre que des représailles soient menées sur notre territoire. Des agents de la C.I.A transportant des bouteilles d’oxygène demanderont avec un accent prononcé aux paysans de la vallée de Chamonix : « Ouai zeu maount' blein ? » Prétextant que ces bouteilles vont leur servir à passer une bonne nuit au sommet, il sera temps d’alerter le peloton de gendarmerie de haute-montagne. Ce commando devra creuser, la nuit, un puits d’une vingtaine de mètres avec chalumeaux et piolets pour atteindre le roc car, contrairement au Mont Whitney, notre géant dispose d’une gangue de glace. Et au lever du soleil, nos vaillants gendarmes confisqueront le matériel du commando.

Parvenu au sommet du Mont Whitney, je n’ai pas mis à exécution mon plan de sabotage. Trois cordées ferraillent dans l’impressionnante face Est. La vue est extraordinaire sur la vallée d'Owens et au-delà de la crête de montagne, sur la vallée de la Mort... La nostalgie des envolées dans les Alpes plane dans mon esprit.

Une femme grimpe avec aisance un pilier vertical de cinq cent mètres de hauteur. Quand elle débouche sur le plateau, elle me rejoint en sautant d'un bloc à l'autre avec ses ballerines. Elle est finement musclée. La déesse autrichienne me demande l’altitude du sommet. Elle désire étalonner son altimètre qui est plaqué, par la sueur, à la gorge de sa poitrine. En recalculant sur un bout de papier et en prenant une conversion précise de 0.3048 pieds pour un mètre, j’obtiens une altitude de 4417 m. Je communique, en allemand, le calcul à la belle.

Elle a soif. Comme il n'y a pas d'eau au sommet, je lui propose de boire à ma gourde. Elle avale une gorgée d’eau avant de passer la gourde à son compagnon qui nous a rejoint. Ils n'ont pas d'équipement pour passer la nuit au sommet. Ils s'empressent de descendre au camp de base avant la tombée de la nuit.

Seul au sommet, je contemple le coucher de soleil. Les séquoias géants que les Américains appelent redwoods, se rencontrent sur le versant Ouest arrosé de la Sierra Nevada. Ils furent découverts, en 1852, par Murphy, un chercheur d’or. Ses compagnons ne le crurent point quand il vint leur conter sa découverte. Après une période de retenue, il prétendit avoir rencontré un grizzly dans la forêt. Intéressés par la bête, ses compagnons acceptèrent de le suivre jusqu’à la forêt de géants.

Les séquoias ont résisté aux incendies de forêt qui lèchent leur base ou à la foudre qui frappe leur faîte. Le feu constitue une sélection naturelle car il écarte la concurrence d’autres arbres moins coriaces aux flammes. Si cela ne suffisait pas à assurer leur suprématie, ils sont pratiquement indestructibles. Le tanin qu’ils secrètent, les protège, de leur vivant, des insectes. Quelques spécimens seraient vieux de 2500 ans ! Le tanin les rend aussi imputrescibles après leur mort. Des troncs d’arbres couchés forment d'étranges galeries creuses. Elles servirent d'abri aux Indiens Awahnee.

A la fin du XIX siècle, les séquoias furent menacés d’extinction. A l’époque, il fallait compter trois semaines de labeur à deux bûcherons pour en abattre un. Sa chute déclenchait un petit tremblement de terre. Un canal sur pilotis fut construit pour sortir les coupes de la forêt. La scierie fut reliée au réseau ferré. Le carnage s’arrêta quand les compagnies forestières firent faillite en raison du coût astronomique de ces infrastructures. Des figures comme John Muir et Stephen Mather menèrent une campagne vigoureuse pour la création d’un parc national. Il vit le jour le 25 septembre 1890.

Entrer dans une forêt de séquoias géants procure la même sensation de recueillement que l’on éprouve dans une cathédrale. Le public ébahi demeure silencieux devant ces chefs-d'œuvre de la nature. Le général Sherman a une circonférence de trente et un mètres ! Il est protégé par une barrière qui tient le public à distance. Ce colosse de quinze cent tonnes est fragile. Comme tous les pins, ses racines courent horizontalement.

Un siècle après la création du premier parc national du Yellowstone, sous la présidence d’Ulysse Grant en 1872, la France copia l’Amérique avec le parc de la Vanoise en 1963. Quand Théodore Roosevelt visita le parc national du Yosemite en mai 1903, la planète comptait un milliard d'habitants. Elle en a six fois plus aujourd'hui. Des milliers d’espèces vivantes vont disparaître de la planète. Ainsi va la planète avec une démographie humaine non maîtrisée.

vendredi 4 juillet 1997

Sierra Club


Avec les meilleures intentions je m’inscrivis à une randonnée, longue d’une semaine, dans le parc du Yosemite. Elle était organisée par le Sierra Club de San Francisco. Nonobstant la difficulté moyenne de l’itinéraire et l’équipement soit disant indispensable pour une simple marche en montagne, Bob, le chef du groupe, tint à ce que chaque participant lui envoyât une correspondance en indiquant son expérience en la matière. Je fis de mon mieux pour l’assurer, dans la langue de Mark Twain, de ma capacité à suivre une caravane sur des sentiers battus...

A la demande de notre guide, le rendez-vous fut fixé au lac Cherry où il était suggéré d’arborer un foulard rouge pour nous reconnaître. Malgré l’absence d’ombrage sur le barrage, Bob ne trouva d’autre priorité que d’entamer, sur place, un cours magistral de topographie. Assurément, l’instituteur en retraite aimait toujours donner des leçons. Après d’autres recommandations données sur un ton martial, il commença la pesée des sacs et invita certains à se délester de choses qu’il jugeait inutiles. Puis vint le partage des victuailles à emporter pour la semaine. A mon grand déplaisir, je constatai l’énormité des paquets de nourriture. Mon sac de quatre-vingt dix litres se révélant insuffisant, je dus utiliser le compartiment supplémentaire de quinze litres. L’ensemble pesait 66 pounds (30 kg): un record dont je me serais passé.

Si le parcours de la première étape ne comportait qu’une douzaine de kilomètres, il nous fallut près de sept heures d’effort, sous un soleil de plomb, pour l’accomplir. Je dus poser, à maintes reprises, le sac qui me sciait les épaules. A peine étions-nous engagés dans une zone protégée que deux Rangers du parc nous arrêtèrent pour un contrôle des permis. Le garde féminin aux yeux doux rêveurs resta appuyé sur son manche de pelle pendant que son homologue masculin s’entretint avec Bob qui connaissait apparemment tout de la contrée. L’uniforme et le port d’un pistolet conféraient à la belle une autorité qui me dissuada, malgré ses coups d'œil rapides dans ma direction, d‘engager avec elle une conversation que j’eusse aimée badine.

Arrivé au crépuscule au campement, je me ruai sur la petite plage du lac Kibby pendant que les autres s’attelaient au montage de leur tente. N’ayant pas envie de partager celle de Bob et ne pouvant envisager de le faire avec une personne du sexe opposé dans ce groupe puritain, j'optai de dormir seul à la belle étoile. A l’aube, une pluie fine abrégea mon sommeil. Je roulai mon duvet pour le garder au sec. Sarah et Karen acceptèrent mon invitation de meubler cette journée de repos par un parcours des berges du lac bleu outremer. C'était une bonne excuse pour éviter d’écouter les histoires du hâbleur.

Le lendemain matin, mon duvet fut couvert d’une pellicule de glace. Mes nouveaux compagnons s’inquiétèrent mais je ne pus les convaincre de mon indifférence au froid. Pour gagner du temps, je pris la liberté d’établir un partage équitable des victuailles en prenant en considération la corpulence, le sexe et la forme affichée l’avant-veille par les huit membres du groupe. Peine perdue ! Bob tint à rétablir un partage égal qui retarda d’autant notre départ. Ainsi Linsay, une fille fluette, eut droit, au même traitement que les autres. L’entêtement de Bob commençait à irriter certains.

Maintes fois annoncée comme une étape sur un sentier mal tracé, Bob prit résolument le commandement de la troupe mais il perdit la trace dans un passage raide. Il divagua dans une coupe d’arbres. En me fiant à mon sens de l’orientation, je coupai sur la gauche pour rejoindre, plus haut, un lacet peu visible. La petite troupe emboîta mon pas. Essoufflé, Bob tenta de reprendre la tête en me lançant l’ordre de m’arrêter. Quand il partit en reconnaissance sur un autre versant, il nous demanda d’attendre son retour. Après une longue attente, il réapparut écarlate. Il s’était égaré et ne savait plus quoi faire. Ne voulant point lui faire perdre la face devant les autres qui languissaient sous un soleil de plomb, je le dirigeai à une bifurcation faiblement marquée qu'il n‘avait point décelée lors de sa battue. Cette découverte lui redonna le moral. Comme à un sous-officier, il m’intima l’ordre de rameuter la troupe.

Nous avançâmes sur une longue crête boisée. Parvenus à un ruisseau, nous fîmes une longue pause pour le déjeuner. En raison de l’épuisement de la troupe, le rythme de croisière tomba, dans l'après-midi, à celui d’une procession funéraire. Je rongeais mon impatience d’aller de l’avant. A un sommet débonnaire, je m’arrêtai pour contempler une lointaine crête enneigée. Je rêvais de briser la laisse qui me tenait prisonnier de cette ambiance paramilitaire.

Une longue descente sur des roches rabotées par les glaciers nous conduisit en direction du lac Flora. Enchâssé dans une conque de granit, ce lac est un joyaux du parc du Yosemite. Nous établîmes le campement autour d’un ancien feu. Sarah et moi étions de corvée ce soir là pour la préparation du repas. A cette occasion, je comptais avec effarement trois réchauds et autant de batteries de cuisine pour huit personnes seulement. Sarah suivit avec inquiétude le mouvement de mes mains. Elle craignait que je plongeasse ma cuillère dans un plat.

Les Américains sont obsédés par les microbes. En cours de journée, les uns ajoutent une solution iodée qui donne un goût infecte à l’eau ; les autres la filtrent avec une pompe au débit limité. Pendant cette longue attente, j’avalais sous leur regard pétrifié une gourde puisée à même dans le torrent. A cette occasion, mes compagnons s’inquiétèrent de ma santé morale. Seul un fou pouvait se risquer à boire une eau impure...

Je choisis une belle dalle en retrait du rivage infesté par des moustiques pour passer un troisième bivouac à la belle étoile. Allongé, je contemplais Cassiopée et Andromède. Les clignotements d'un avion de ligne venaient parfois troubler cette merveilleuse voûte noire céleste. J’eus la chance de voir passer trois étoiles filantes et d’admirer la voie lactée aux contours si nets en début d‘été. Une gène se transforma en douleur au cours de la nuit. Au réveil, je découvris que mon matelas gonflable était à plat. Il était crevé à trois endroits mais je n'avais qu'une seule rustine à ma disposition.

Bob recommença, le lendemain, son numéro avec le pesage des sacs et par une assommante conférence de presse sur la difficulté du parcours. Une succession de verrous glaciaires barrait la route vers un autre lac. Avant de quitter le campement, il mit un point d’honneur à plonger ses mains dans la cendre pour déceler la présence d’un objet polluant. Radieux, il extirpa deux bouts d’aluminium qu’il mit dans une poche de son pantalon.

Contrairement à ses affirmations, une succession de petits cairns, que j’avais repérés la veille, nous permit d’avancer rapidement dans un dédale de mares. Bob voulut reprendre la tête de la caravane. Sans surprise, il divagua dans des buissons. Ne lui emboîtant pas le pas car je ne tenais pas à me griffer les jambes nues, je maintins une direction à flanc de coteau. Ayant perdu toute contenance, il me lança une sommation assortie d’une menace d’expulsion du groupe. Avec son chapeau de cow-boy vissé sur le crâne jusqu’aux oreilles et un foulard qui couvrait sa nuque de rouquin, il offrait l'image pitoyable de détresse d‘un phoque dégoulinant de sueur. Comme l’étape s’annonçait difficile pour ces brebis menées par un pasteur aveugle, je laissai passer l’orage pour me concentrer sur l’itinéraire.

A un torrent où nous nous désaltérâmes, Bob partit en éclaireur. Pendant qu’il s’exténuait à découvrir un chemin infranchissable au pied d’une muraille, mes compagnons inexpérimentés mais convaincus de l’incompétence du chef me demandèrent mon avis. A son retour, une âme charitable lui montra le chemin que je leur avais suggéré. L'après-midi se passa en un va-et-vient exténuant pour Bob qui arpentait la montagne à la recherche d’un passage. Je savourais, à l’ombre d’un sapin, ma revanche. Enfin, nous gagnâmes les rives d’un lac où nous osâmes malgré la fraîcheur de l’eau nous baigner.

Je choisis un bivouac sur une péninsule à l’écart du groupe. Mal m’en prit ! Je n’eus point de répit avec des moustiques voraces durant cette nuit clémente. Passablement énervé par les piqûres d’insecte, je ruminais ma décision d’abandonner cette équipée. J'avais en tête un périple en solitaire dans le parc des séquoias géants plus au sud de la Sierra Nevada.

Au matin du 4 juillet (Independance Day) j’annonçai à mes compagnons médusés ma décision de m’évader. J'invoquai l’incompétence du guide et un rendez-vous urgent en ville. Ébranlé, Bob perdit de sa superbe mais il eut le culot de me demander de ramener les ordures du groupe. Je refusai catégoriquement en l’invitant à brûler sur place les plastiques. L’écologiste virulent avança l'émanation de gaz toxique pour s’y soustraire.

Le sac léger car j’avais renoncé d’emporter toute nourriture, je laissai la troupe à un sort pesant que je ne voulais plus partager avec elle. J’arpentais gaillardement la montagne. Sous le regard curieux d‘un coyote, je pris un bain nu dans le lac Boundary.

Parvenu, le soir même à Groveland, une ville fréquentée autrefois par des aventuriers ramassant des pépites d’or dans la rivière Tuolumne, j'étanchai ma soif dans un saloon avec des cow-boys célébrant la fête nationale.