dimanche 15 juin 1997

Joe Camel



Longtemps considérée comme une source d’évasion avec les campagnes de publicité du cow-boy de Marlboro ou de Joe Camel de Reynolds, la cigarette est devenue l’ennemi public numéro un de la société américaine. Les compagnies de tabac n’en sont pas à leur premier procès mais, en août dernier, un jury de Jacksonville en Floride, a, pour la première fois, infligé une amende punitive à Reynolds Tobacco Company en lui demandant de verser 750 000 $ à la partie plaignante. Cette défaite cuisante a entraîné, dans son sillage, une avalanche de procès qui mettent en péril les sociétés de tabac.

Le renversement de tendance s’explique tant par des facteurs de fond que conjoncturels.


Pour la génération Beat, la mode était à la cigarette, la drogue et les partouses. Avec autant d’excès le pendule a oscillé en sens inverse avec la vague conservatrice de la présidence Reagan. Maintenant, il faut s’adonner au sport, faire un régime diététique et mener une vie sexuelle bien rangée.

Un duo ourdit un complot contre l'industrie du tabac. L’éminence grise n’est autre que le président Clinton qui ne porte pas dans son cœur le lobby du tabac fort actif au Capitole. Sa mère est décédée d’un cancer des poumons alors qu’elle fumait deux paquets de cigarettes par jour. L’exécuteur est le docteur Kessler, le secrétaire de la Food and Drug Administration, qui dispose d’un droit de veto en matière de santé.

Dans son éditorial du 19 avril 1997, le journal anglais The Economist estime qu’une société démocratique doit laisser la liberté aux individus qui s’adonnent à des plaisirs nuisibles à leur santé.

Toutefois, un tournant radical vient d’être pris dans le domaine de la prise en charge de ces frais supplémentaires de santé. La Californie est le dernier État à s’être lancé dans une procédure juridique pour faire payer aux compagnies de tabac les soins des maladies liées directement ou indirectement (elles sont nombreuses) au tabac.

Un tel débat est impensable en France alors que l’État a maintenu jusqu’en 1995 un monopole public affligeant. L'armée distribuait une ration mensuelle de vingt paquets de cigarettes aux jeunes recrues. Dans ma caserne, je revendais ma ration à des fumeurs invétérés pour me faire un peu d’argent de poche.

Dans la campagne actuelle de dénigrement qu’attise, dans les coulisses, Bill Clinton, une dérive dangereuse est à l'œuvre. De l’interdiction de fumer dans les lieux publics, on s’achemine vers une suppression du tabac si les procès actuels se concluent par des dommages colossaux pour les compagnies attaquées. La prohibition de l’alcool dans les années vingt n’aboutit pas au résultat escompté. La contrebande remplaça la vente légale et le marché (noir) l’emporta.

Quand la morale dicte la vie publique...

La fermeture des maisons closes n’a pas arrêté la prostitution en France. Elle l’a simplement déplacé sur les trottoirs et dans les jardins publics où s’amusent les gosses. Dans les pays nordiques, l’esprit de tolérance et le pragmatisme ont donné des résultats plus heureux qu’en France ou en Amérique. La prostitution se déroule paisiblement dans des maisons closes où les filles sont protégées de la violence endémique du proxénétisme.

Dans les procès en cours, la défense invoque que le fumeur est averti de la nocivité de fumer immodérément. Prenons l’exemple d’un individu qui mange trois tablettes de chocolat par jour. Va-t-il intenter un procès à la maison Meunier en raison de son obésité ? Un procès pour un motif aussi frivole se déroule pourtant chaque jour en Amérique. Au pays du contrat, les avocats alimentent l’inflation procédurière. Les parents de victimes d’accidents d’avion sont immanquablement visités par des avocats. Ces vautours sont toujours à l’affût d’une affaire juteuse. Ils campent à l’entrée des maternités en offrant leur carte de visite aux futures mamans qui subiraient des complications lors de l’accouchement.

L’excès de contentieux en Amérique est préférable à la pénurie qui règne en France. L'Amérique a curieusement une justice plus sociale que la nôtre. Dans notre système juridique est déniée la plainte collective. La Class Action, qui existe en Amérique, est le seul moyen offert aux petits actionnaires ou aux individus victimes d’un accident ménager de s’attaquer aux puissantes sociétés qui savent s'entourer des conseils des meilleurs cabinets d'avocats.

Reynolds vient de prendre sa revanche dans un autre procès à Jacksonville. Le jury a trouvé que la compagnie n’était pas responsable du décès de Jean Connors. Cette femme décédée à 49 ans fumait trois paquets de cigarettes par jour. Au cours du procès, le cynisme de la défense a atteint des sommets. Accusée d’accroître les dépenses de santé, ses avocats ont répondu que le tabac les réduit sensiblement : "Les individus, qui sont condamnés par un cancer lié au tabac, épargnent aux caisses de sécurité sociale des dépenses ultérieures occasionnées par les longues maladies liées à la vieillesse. De plus, leur décès précoce est bénéfique pour les fonds de pension." On ne saurait œuvrer mieux pour le bien être de l’humanité...

Les sociétés de tabac ne sont pas des parangons de vertu

Puisqu’un langage aussi crû est utilisé par la défense, il faut remettre les choses à leur place. Depuis 1930, des notes internes sur la dépendance assurée des fumeurs à la nicotine ont été protégées comme des secrets d’État. Pendant des décennies, ces compagnies ont dénié, avec véhémence, tout danger de fumer avant de proclamer aujourd’hui le contraire pour s'exonérer de toute responsabilité. Leurs laboratoires étudiaient la toxicité et le degré de dépendance des produits en voie de lancement. Lorsqu’une nouvelle cigarette moins dangereuse pour la santé n’engendrait pas les bénéfices escomptés (les fumeurs se plaignaient de ne pas éprouver le même plaisir) la compagnie s’empressait de la retirer du marché. L’existence de ces notes internes a été divulguée par le Wall Street Journal en 1996. La mèche a été vendue par Jeffrey Wigand. Ce chercheur était désabusé par la duplicité de la compagnie Liggett pour laquelle il travaillait depuis une quinzaine d‘années. Les compagnies de tabac financent des laboratoires pour se donner une image responsable auprès de l’opinion publique.

Toutes les campagnes de publicité n’ont qu’une finalité : faire goûter aux jeunes la cigarette et sceller leur dépendance. Sans la publicité acharnée pour se reconstituer une clientèle auprès de la jeunesse, les compagnies de tabac péricliteraient. Elles savent, mieux que quiconque, que l'habitude de fumer s’acquiert à l’adolescence. Dans les procès, des proches ont avoué que la victime était avertie du danger du tabac mais qu’elle était dans l’incapacité de se passer de sa cigarette et qu’elle regrettait amèrement le jour où elle avait commencé à fumer. Une précision est à apporter. Ce n’est pas la nicotine qui tue mais la dizaine de produits dérivés contenus dans une simple cigarette.

Dans son livre "the Runaway Jury", John Grisham, un écrivain en vogue, démontre comment ces compagnies s'y prennent pour influencer le verdict d’un jury. Elles alimentent un fonds de guerre de plusieurs dizaines de millions de dollars. Le cerveau de ce fonds gère des opérations tordues dignes de la C.I.A. Cette organisation secrète envoie des détectives fouiller à la loupe le passé des jurés pour trouver leur inévitable point de faiblesse. Elle dispose aussi d'experts en pharmacologie pour la défendre. Enfin, elle a son bouclier avec une grande firme d’avocats qui planche, jour et nuit s'il le faut, pour contrer une attaque du plaintif lors du procès.

Tous les coups sont bons pour déstabiliser un juré peu fiable. Ses moindres signes d’émotion sont analysés par des indicateurs présents à l’audience. S’il manifeste une quelconque sympathie envers la partie plaignante, une opération d’intimidation est exercée sur lui ou sur sa famille. Des pressions sont aussi faites sur son employeur pour le licencier. L'intimidation n'est pas la seule arme. Pour les plus faibles, l’appât du gain est irrésistible. Qui ne rêve d’avoir les clés d’une belle maison promise par un mystérieux individu en votant bien le jour de la délibération du jury ?

Pendant la durée moyenne de six semaines d’un procès, les douze jurés ne doivent ni parler de l’affaire à l’extérieur du tribunal, ni lire de journaux ou regarder la télévision. Ils ne doivent absolument pas échanger leur opinion sur l’affaire avant la délibération à huit clos du dernier jour. Dans un jury, il y a toujours une personnalité qui se détache et influence les indécis pour faire pencher la balance. Compte tenu de ces pressions, le juge peut ordonner le confinement des jurés dans un hôtel pendant toute la durée du procès.

En raison du changement de fortune, les compagnies de tabac négocient un accord avec les procureurs de 27 États. En échange d’une indemnisation des victimes et des caisses de sécurité sociale pour un montant astronomique de 350 milliards de dollars à payer sur une période de 25 ans, elles voudraient obtenir une immunité totale contre l’avalanche de procès en suspens. De cet accord imminent dépend la survie de l'industrie du tabac mais aussi le financement généreux des campagnes électorales. La limitation des dépenses de campagne est le serpent de mer de cette nation aux allures parfois de ploutocratie

dimanche 1 juin 1997

le cartel du tabac



la statue en bronze de Washington Duke (1820-1905) à l'université Duke de Durham en Caroline du Nord

Lorsque le touriste déambule dans les rues de Manhattan, son attention est immanquablement attirée par des gens se tenant prostrés à l’entrée des immeubles. Tenant entre les doigts une cigarette ils affichent un air résigné ; ce sont les nouveaux excommuniés de la société américaine.

A l’étude pendant trois ans, la loi instaurant l’interdiction de fumer dans tout lieu public a été promulguée, le 10 avril 1995, dans l’État de New York. Pour les restaurants de moins de quarante-cinq places, l’interdiction est totale. Au deçà l’établissement doit comporter une salle pour les fumeurs, laquelle est reléguée au fond de l’établissement.

En raison d’une démangeaison d’un ministre, une loi identique a été votée en France. Du jour au lendemain, les restaurateurs ont été priés de scinder artificiellement leur local en deux parties. Qu’importe le casse-tête occasionné aux professionnels de la restauration ! Nos élus sont trop absorbés par leur navette entre Paris et la province, où ils vaquent à leurs autres mandats, pour corriger les imperfections de projets de lois hâtivement concoctés par des gouvernements en quête de coller à l’humeur primesautière de l’électorat... Cela ne peut donner que des résultats mitigés. Un restaurateur réservera sa plus belle salle aux fumeurs si ceux-ci constituent sa meilleure clientèle. Après une période de confusion, la loi tombe en désuétude. On trouve parfois une brebis galeuse qui tente de troubler l’ordre public en demandant à son employeur de faire respecter la loi. Ainsi le journal Le Monde a consacré sa première page au licenciement d’un cadre en raison de son entêtement à faire appliquer ladite loi dans son entreprise. L’emmerdeur, qui partageait son bureau avec des collègues fumeurs, a été congédié par son employeur. C'est l'inversion des valeurs dans notre pays submergé de lois impraticables.

Dans le système américain de checks and balances (la séparation des pouvoirs), un projet de loi du gouvernement fait l’objet d'une concertation entre l’administration, le Congrès, les groupes de pression et les associations de défense des particuliers. Après deux années d‘application, la loi d’interdiction de fumer dans les lieux publics est bien respectée dans les lieux publics.

A ses origines, la consommation de la feuille de tabac s’effectuait au cours d'une cérémonie religieuse. Les Indiens lui attribuaient des pouvoirs surnaturels. La culture du tabac se développa au XVII siècle en Virginie, en Caroline du Nord et au Maryland. Importée en Europe, la feuille a été popularisée par Jean Nicot et c’est en son honneur que la plante a été appelée Nicotiana. Le tabac fut le nerf de la guerre pendant la révolution américaine. Il était troqué contre des armes et il servait aussi à rembourser la dette contractée auprès de la France.

Jusqu’au XVIII siècle, les variétés de tabac étaient limitées. Le tabac jaune a été découvert, par accident, en 1839. Stephen, un esclave de Slade, avait oublié d’alimenter le foyer servant à sécher les feuilles de tabac. A son réveil, il voulut masquer sa négligence et il courut chercher du charbon pour raviver le foyer. Revenu, Slade constata que la feuille de tabac avait jauni. Il utilisa cette découverte pour produire du tabac sur des sols pauvres.

Jusqu’à la guerre de Sécession, la production de tabac demeura artisanale dans les États du Sud. Washington Duke, un fermier de la Caroline du Nord, entra dans l’histoire en formant le premier cartel du pays. Ce veuf et père de cinq enfants fut enrôlé de force dans l’armée sudiste. Fait prisonnier, il ne fut relâché qu’à la fin de la guerre. Libéré mais sans argent, il retourna à Duhram en parcourant 165 miles (264 km) à pied. En son absence, les Yankees avaient confisqué tout son stock de feuilles de tabac. Il reprit courageusement le labeur dans la grange avec l’aide de ses enfants. Portant le nom Pro Bono Publico qui n'était pas provocateur à cette époque où les méfaits du tabac n'étaient pas connus, sa production artisanale atteignit 15 000 livres en 1866. Le succès de Duke ne resta pas isolé.

Robert Morris, un autre fermier de Duhram dont le nom est devenu universellement connu, ouvrit, en 1858, la première usine de tabac. Elle était en bordure du chemin de fer qui venait d’atteindre cette bourgade de la Caroline du Nord. Bien que sa production fût en progression constante (125 000 livres en 1873), il réalisa qu’il ne pourrait survivre longtemps dans un environnement aussi concurrentiel que le sien. Duhram était en passe de devenir la capitale mondiale du tabac.

Inventée en Europe, la cigarette commençait à inonder le marché américain. A l’époque, un bon ouvrier pouvait en rouler quatre par minute. Allen & Ginger Co, une société concurrente, offrit une prime de 75 000 $ à la personne qui inventerait une machine à rouler les cigarettes. Le prototype de James Bonsack, un jeune homme de dix-huit ans à peine, ne fut pas à la hauteur des espérances de la société. Duke, qui était plus opiniâtre que son adversaire, sollicita Bonsack. Il lui dépêcha un mécanicien. Après une période d’essais infructueux, la machine devint opérationnelle. Sa productivité égala rapidement celle d’une quarantaine d’ouvriers.

Croyant en sa bonne fortune, Duke vint établir une filiale à New York. Flairant avant l’heure que le succès commercial dépend de la publicité, il réinvestit la majeure portion de ses profits dans une politique agressive de promotion. A l’époque, cette politique était hérétique pour ses pairs conservateurs. Duke comprit aussi que la solution finale pour réduire une concurrence acharnée était d’avaler les petits poissons et de s’associer avec les plus gros pour contrôler le marché. Elle fut refusée par ses adversaires les plus coriaces qui s’étaient lancés dans une fuite en avant. Mais après une période de réflexion, ils revinrent à la table de négociation et acceptèrent le marché proposé par Duke. Les cinq grands formèrent, en 1890, le cartel American Tobacco. La direction du cartel fut confiée à James, le fils de Washington Duke.

Une contestation du cartel prit naissance. L’opinion publique réalisa qu’un monopole, qu’il soit privé ou public, était néfaste pour le consommateur. Dans une décision de 1911, la Cour Suprême américaine scinda le cartel en quatre entités : Liggett, Lorillard, R.J Reynolds et American Tobacco.

De l’autre côté de l’Atlantique, Jean-Baptiste Colbert instaura un monopole public de tabac : la ferme d’État. Elle fut dissoute en 1791 sous la Révolution française. Bonaparte rétablit ce monopole en 1811. Il a perduré pendant deux siècles. La privatisation du service d’exploitation industrielle des tabacs et des allumettes (S.E.I.T.A) a été réalisée le 24 février 1995. Un monopole privé a remplacé un monopole public dans l’indifférence d’une opinion publique vraisemblablement atteinte du syndrome du colbertisme...

Malgré de nombreuses plaintes, cette industrie se porte bien. Environ 650 000 personnes travaillent dans ce secteur. Si l'usine de la mort perd un peu de sa clientèle sur le sol américain, elle s’en crée rapidement une autre sur les ruines du bloc communiste. La nature a horreur du vide. Les revenus annuels des sociétés de tabac sont de quarante-cinq milliards de dollar et leurs bénéfices nets après impôt de 7 milliards. C’est donc une industrie prospère qui a les moyens de se faire entendre... Elle finance généreusement les campagnes électorales des élus. Cela n’empêche pas Bill Clinton de poursuivre inlassablement sa croisade contre ces compagnies qu'il tient pour responsables du décès de sa mère.

Le tabac est une drogue légale. Il faut s’en féliciter car l’interdire conduirait inévitablement à un marché noir dominé par la mafia. L’Amérique n’a pas oublié la cuisante leçon de la prohibition de l’alcool. C'est une drogue légale parmi tant d’autres qui ne le sont pas pour des raisons de santé ou d’ordre public. Les pays occidentaux s’entêtent à interdire certaines drogues pour un résultat dérisoire. En amont, ils doivent entretenir un arsenal policier considérable pour stopper le trafic. En aval, ils doivent assumer le coût de la désintoxication des malades et de la criminalité liée au trafic. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Après trois décennies d’échec, il serait temps d’envisager une ouverture des frontières au commerce des drogues. Ce que ne pourra jamais réaliser une politique répressive, le marché le réglera seul et sans frais pour le contribuable des pays riches. Sans l’intervention des agents de la Drug Enforcement Administration (DEA) qui accomplissent des opérations tordues qui froissent les gouvernements de ces pays, la baisse des prix poussera, sans violence, les paysans andins à s’orienter vers d’autres cultures.

Dans les pays riches où les gens peuvent s'offrir le luxe de détruire leur santé aux frais de la société, une hécatombe sera le prix à payer au départ. Des milliers de gens mourront rapidement de leurs vices sous nos yeux ! Cet assainissement du marché se produira dans un environnement sécurisé pour le reste de la population. Les meurtres quotidiens entre bandes rivales disparaîtront ainsi que ceux qui sont commis par des drogués en manque pour se procurer l’argent énorme que coûte la drogue sur le marché noir. La vision cauchemardesque de cette hécatombe servira de leçon aux jeunes générations qui veulent toujours braver les interdits. Enfin, les rentrées fiscales de la drogue commercialisée par des canaux officiels permettront de désintoxiquer ceux qui le veulent bien.

Quoi qu’il en soit, la consommation de nicotine ou d’autres drogues reste toujours une affaire personnelle où un individu fait le choix irrationnel de jouir d’un moment intense qui se paiera plus tard par une affreuse dépendance. Personne n’a en juger selon la vision des libertariens.