jeudi 1 mai 1997

Euro versus Dollar



Le sénateur de l'Oklahoma, Robert Latham Owen, était en 1913 le président de la commission des finances. Avec son homologue Carter Glass à la Chambre des Représentants, il fit passer la loi Glass - Owen (Federal Reserve Act) qui donna naissance au Federal Reserve System. Par commodité, on utilise le mot Fed pour parler de cette institution créée sous la présidence de Woodrow Wilson.


Le président de la République a dissous l’Assemblée Nationale et invité les électeurs bernés à se choisir de nouveaux élus croupions. La devise française de la démocratie est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. C’est une formule creuse et redondante. Dans une démocratie respectueuse de l'opposition, il faut remettre en jeu son pouvoir à une échéance fixe dans le temps, laquelle ne coïncide pas forcément avec un sommet très provisoire de sa côte de popularité dans les sondages.

Derrière cette consultation électorale qui va sortir provisoirement la France de sa torpeur, c’est l’avenir de l’Europe qui se joue. Mais de quelle Europe s’agit-il? Il est à craindre qu’en raison de la précipitation de cette consultation, le débat soit escamoté. Ce n’est pas fortuit car nos politiciens ne s’aventureront pas à esquisser l’Europe de demain.

Trois visions de la monnaie unique circulent en Europe.

La vision française est celle d’une Europe dominée par le tandem franco-allemand. Le Français qui tient le guidon (mais pour combien de temps encore?) lève en signe de victoire les bras au ciel en franchissant la ligne d’arrivée alors que le brave Allemand qui a effectué tout le travail, garde la tête courbée.

La nouvelle monnaie est perçue par les Jacobins comme une alternative à la suprématie insupportable des Américains. « Créons la monnaie unique le plus vite possible en laissant entrer le plus grand nombre de pays sans nous soucier des critères de Maastricht qui ne siéent point à notre tempérament latin. Concentrons-nous sur nos grandes idées en laissant aux autres le soin de régler les problèmes d’intendance. Advienne que pourra ! » Cela ressemble à la fable de la grenouille et du bœuf de Jean de La Fontaine. La leçon du naufrage du Crédit Lyonnais a été vite oubliée par nos fringants énarques.

La deuxième vision de la monnaie unique est celle romantique des Allemands qui s’en tiennent à un aspect purement monétaire : « Nous acceptons une monnaie unique à condition que les critères d’admission dans le club de Maastricht soient respectés ! » Pour les non-initiés, cela pourrait se traduire par : « Avant de nous marier, prouvez-moi que vous êtes vertueux. » Au dernier sommet européen, les Allemands ont évoqué l’imposition de pénalités aux États qui laisseraient filer leur déficit budgétaire.

C'est très bien de ne plus avoir à changer sa monnaie aux passages de frontière, mais les différences de productivité ne vont pas fondre du jour au lendemain entre un paysan saxon et son homologue calabrais. Il est à craindre que la flexibilité des prix ne jouera plus dans cette union monétaire. Comment l’Italie a-t-elle préservé jusqu’à présent sa compétitivité si ce n’est par une dévaluation répétitive de la lire ? Après une entrée en fanfare, la monnaie unique va inéluctablement se déprécier contre le dollar car l’Allemagne ne sera plus en mesure de faire respecter la discipline financière à ses partenaires hilares qui mèneront un grand train de vie dans son dos.

La troisième vision est celle attentiste des Britanniques. Assis sur le quai de la gare, ils regardent d’un air dégouté les trucages des finances publiques des continentaux pour satisfaire les critères de Maastricht. Si la monnaie unique devait réussir, il sera encore temps de prendre le train en marche et de se ravaler la façade en affichant un air impassible. Si en revanche l’Euro devait sombrer, ils diront sur un ton entendu aux pauvres Allemandes en pleur qui ont été dupées par leurs maris latins : « On vous avait prévenues ! »

Du côté américain, il n’y pas de complot financier pour torpiller l’Euro comme l’insinue la classe politique française qui ne connait pas grand chose des lois du marché, lequel est abhorré et identifié au « laissez-faire, laissez-aller. » Les marchés financiers ne sont mus que par l’appât du gain et si, par malheur, l’Euro marquait quelques signes de faiblesse en raison d'un dérapage des déficits, les requins se jetteront frénétiquement dans la bataille en vendant à découvert l’Euro pour le faire plonger. Comme en 1992 lorsqu’ils spéculèrent contre la livre et la lire, ils encaisseront, en quelques jours, des profits spectaculaires avec l’effet de levier.

la rigueur budgétaire passe d'abord par une division par cinq du nombre de sièges à l'Assemblée Nationale.

Puisque l’objectif de ces élections anticipées est de se préparer à la nuit de noces de Maastricht, des gages sont à respecter. Dans le contrat de mariage, il est stipulé que le déficit budgétaire ne doit pas dépasser 3% du PNB. Il faut donc réduire notre train de vie.

La première mesure serait de donner l’exemple au pays pour faire passer le message d’austérité. 577 sièges de députés sont à pourvoir à l’Assemblée Nationale pour une population de 59 millions d’habitants. A titre de comparaison, il y a en seulement 431 à la chambre des Représentants pour 278 millions de citoyens en Amérique. La France a cinq fois plus de députés par habitant qu'en Amérique. Qui pourrait affirmer que la qualité des lois votées dans notre pays est cinq fois meilleure qu’en Amérique ? Que l’on abaisse à une centaine le nombre de députés à l’Assemblée Nationale ! Cela réduirait la corvée du parlementaire esseulé dans un hémicycle vide qui tourne la clé de vote de ses collègues absents.

En Amérique, un sénateur hospitalisé fut emmené en ambulance au Capitole en raison de l'étroitesse de la majorité de son camp pour le vote d'une loi. Jean Marie Le Pen a eu raison de déposer une plainte devant le Conseil Constitutionnel pour faire respecter la règle du vote personnel des élus (article 27 de la Constitution) Le Conseil Constitutionnel s'est défilé. Il est piquant de relever que celui que la presse ne cesse de diaboliser, a donné une leçon de démocratie à ses collègues corrompus. L'absentéisme des élus se poursuit dans la plus grande indifférence. C'est la preuve que nous vivons toujours dans une république bananière. Dans une vraie démocratie, le cumul des mandats est strictement interdit.

Le dollar fut l'enfant terrible des marchés financiers au XIX siècle

Si l’Euro devait connaitre un démarrage hésitant sur les marchés, cela ne saurait être qu’une pâle comparaison de ce que fut la naissance du dollar.

Les Indiens utilisaient dans leurs transactions le wampum (la coquille d’une palourde) Les Narragansetts s’étaient spécialisé dans la taille de ces coquillages. Les premiers colons utilisaient aussi les wampums. En 1664, Stuyvesant, le gouverneur hollandais de la Nouvelle Amsterdam, arrangea un crédit en wampums d’une valeur de cinq mille florins. Ce crédit servit à payer les ouvriers travaillant à la construction de la forteresse à la pointe de Manhattan.

Plus tard, les treize colonies anglaises souffrirent d’un déficit chronique de monnaie. En 1775, la Caroline du Nord n’avait pas moins de dix-sept monnaies en circulation sur son territoire. Les pièces espagnoles et portugaises étaient celles qui étaient les mieux acceptées.

Le premier État à imprimer des billets fut le Massachusetts qui trouva, en 1690, cet expédient pour financer une campagne militaire au Québec contre les colons français. D’autres États suivirent son exemple. Ils pensaient ingénument que l’impression de billets leur éviterait toute contrainte budgétaire. En raison des quantités excessives de monnaie en circulation, le gouvernement anglais réduisit le droit des colonies d’émettre du papier monnaie.

Quand la révolution américaine éclata, les freins à émettre de la monnaie disparurent. Une hyperinflation se répandit dans les colonies. « Not worth a Continental » (cela ne vaut pas un clou) est resté dans la langue américaine. Le chaos conduisit à la mise en place du dollar, la nouvelle monnaie nationale. En raison de la rareté de l'or dans les coffres des banques américaines, une parité fixe avec le dollar espagnol (la monnaie en circulation dans le Nouveau Monde) fut restaurée en 1797. Ce n’est qu’en 1857 que le gouvernement fédéral américain fut en mesure de supprimer les monnaies étrangères en circulation.

Le répit fut de courte durée. La guerre civile entraîna une nouvelle hyperinflation. Après la guerre, les emprunts américains eurent autant de succès que les emprunts russes de la Belle Époque.

Au début du vingtième siècle, Wall Street qui était le désespoir des places financières européennes, gagna un peu de respect lorsque le Trésor américain accepta le Gold Standard. Après une énième faillite de banques américaines, la Federal Reserve Bank (Fed) fut mise en place en 1913 pour superviser le système bancaire américain. L’exemple avait été donné en 1907 par le grand financier John Pierpont Morgan qui fut l’artisan du sauvetage de la Knickerbocker Trust Company. La faillite de cette banque d’affaires aurait entrainé un krach de Wall Street.

Le crédit à l’étranger de la jeune nation fut de courte durée. L’enfant terrible de la finance sombra dans une spéculation effrénée qui se termina par le krach du 24 octobre 1929. La première mesure du président Franklin Delano Roosevelt fut de fermer les banques pendant dix jours (bank holiday) C'était un préalable avant d'entreprendre une réforme en profondeur du système financier.

Bien que l’Amérique jouisse depuis 1790 d’une monnaie unique, elle n’a pas encore achevé son marché bancaire. Alors que des milliards de dollars circulent librement sur la planète, les banques américaines ne sont pas autorisées à ouvrir une branche dans un État voisin. C’est la conséquence du Glass-Steagall Banking Act voté en 1933.

En dépit de l’impétuosité de notre tempérament latin, il faudra patienter un peu avant que l’Euro concurrence sérieusement le dollar comme monnaie de réserve.