mardi 1 avril 1997

la chasse au diplomate



Rudolph Guiliani, maire de New York (1994-2001)


Une communauté avait jusqu’alors échappé à la politique de la tolérance zéro appliquée par le maire républicain Rudolph Guiliani. Mais, depuis le 1er avril -All fool’s day est la journée des fous dans le calendrier américain - une réglementation est entrée en vigueur. Comme tous les automobilistes, les diplomates devront payer leurs contraventions. Une disposition radicale prévoit l’enlèvement des plaques diplomatiques des véhicules des récalcitrants qui ne s’acquitteraient pas de leurs amendes. Une autre instaure la rétroactivité des peines avec le paiement des arriérés par les missions diplomatiques qui, pour certaines, s’élèvent à plusieurs centaines de milliers de dollars.

Aux Nations unies, un comité des relations avec le pays-hôte rend un avis consultatif sur toute affaire qui lui est soumise. La presse américaine ne s’intéresse pas aux débats stériles des diplomates dans la cloche en béton au bord de la rivière Harlem. Mais cet obscur comité est sorti de son anonymat quand il a rendu son avis sur la conformité du règlement du maire à l'égard du droit international.

Des propos tenus par Hubert Legal, le conseiller juridique de la mission française, ont été sortis de leur contexte juridique par la presse avide de mettre de l’huile sur le feu. Dans un article au titre moqueur "Rudy and the scofflaw diplomats" (Rudy et les diplomates qui se moquent de nos lois) le New York Post n'a retenu que les commentaires du juriste français en dehors de la session de ce comité. « New York n’est pas la seule place des Nations unies. Genève, Vienne et d’autres villes nous accueilleraient volontiers. » A la question de savoir s’il accepterait de prendre les transports en commun, Legal a répondu : « Le métro est une honte, les taxis sont des épaves et les bus sont corrects si on a trois heures à perdre... »

La réponse du juriste n’est pas dépourvue de fondement. Longtemps négligé par la ville qui a été au bord de la faillite au début des années soixante-dix, le métro est dans un état sordide. Les rats grouillent dans les stations. Les taxis sont conduits par des esclaves qui se relaient nuit et jour pour amortir le coût de location du véhicule à la compagnie de taxi. La plupart des chauffeurs sont des Pakistanais qui ne connaissent pas le code de la route. Quant aux bus, ils sont piégés dans des embouteillages monstrueux.

Sur le chapitre des contraventions, la France est mal placée pour donner des leçons. Faire sauter une contravention est le sport national des Français. Qui n'a pas un ami bienveillant dans une gendarmerie ou une préfecture ? L'amnistie présidentielle n'existe pas en Amérique.

Avec la complaisance du maire, la presse américaine a divulgué les contraventions non payées par les missions diplomatiques. Au palmarès de l'année 1996, relatée avec moquerie par le Los Angeles Times, la mission de Russie avec 31 388 contraventions ; la guerre froide n’est pas terminée pour les faucons... Ce journal a voulu faire savoir au public californien qu’il y a d’autres moutons noirs à New York. Il a donné un classement par conducteur. Un diplomate de la Corée du Nord se détache du peloton avec trente-huit contraventions par mois !

A l’automne dernier, un diplomate géorgien roulant à vive allure dans les rues de Washington a percuté un véhicule. Une passagère de seize ans est morte dans la collision. Le public a été outré d’apprendre que ce diplomate ne pouvait qu’être expulsé du territoire américain. Il en a été de même en France avec l’ambassadeur du Zaïre qui a écrasé deux enfants sur un passage clouté. Les pays occidentaux ne se hasardent pas à demander la levée de l’immunité d’un diplomate du Tiers Monde pour le juger. Ils s'en remettent à la justice de son pays. La raison d’État perdure.

Trois jours après l’accident mortel survenu à Washington, des policiers new-yorkais distribuant des contraventions aux véhicules diplomatiques auraient été insultés et malmenés par deux diplomates russes en état d’ébriété. Après avoir interpellé ces paillards qui passent leur temps dans des cocktails, les policiers les ont emmenés au commissariat. L’un des deux en est sorti avec un bras cassé.

Rudolph Giuliani brigue un nouveau mandat à l’automne. Il a relâché la bride des policiers qui sont avides d’en découdre avec ces diplomates suffisants. Les véhicules aux plaques diplomatiques sont traqués pour gonfler les statistiques. Il s'agit de montrer au public le comportement inadmissible de ces nantis. Fort du soutien unanime de la population, Rudy ne craint pas le bras de fer qu’il a engagé avec la communauté diplomatique.

N’en déplaise au maire, sa réglementation est une atteinte à l’immunité diplomatique couverte par la convention de Vienne de 1963 qui a été ratifiée par son pays. Elle viole le principe général du droit de la non rétroactivité des lois.

Pour faire enrager les puritains, un diplomate brésilien a répondu : « L’immunité diplomatique, c'est comme la virginité d’une femme. Elle est vierge ou elle ne l'est plus.» Rudy a répondu sur un ton goguenard que ces braves diplomates feraient mieux de se replonger dans les affaires qui les intéressent.

Cet ancien procureur du district de Wall Street a gagné son élection sur la sécurité. La presse local l'appelle par le diminutif affectueux de Rudy. Son visage a une ressemblance frappante avec celui de Jules César. Comme l’affaire a pris des proportions démesurées, il s’est montré magnanime pour désamorcer la crise. En échange d’une trêve, il a garanti deux places gratuites de stationnement à chaque mission. Les autres agents diplomatiques devront se débrouiller.

La majorité des agents diplomatiques n'ont pas de voiture. C'est un luxe de louer une place dans un garage. Le stationnement sur les trottoirs est très limité dans Manhattan. Les agents empruntent le métro pour être à l'heure au bureau.

Pour ma part, je préfère me déplacer à pied. Ce n'est pas sans danger. Le 9 avril 1996, au cours d'un blizzard tardif, j'attendais sur le trottoir que le policier en charge de la circulation m’invitât à traverser la chaussée. Je me méfiai qu'un véhicule dérape sur la neige. Je ne m'engageai que lorsque toutes les voitures furent arrêtées. Parvenu à la hauteur de la quatrième file, un véhicule surgit et me percuta.

Quelques temps plus tard, je repris conscience sur un brancard quand une infirmière me fit une piqûre dans la cuisse pour calmer ma douleur. Quand elle s'éclipsa, la crainte de rester paralysé s'insinua dans mon esprit. Mes membres ne répondaient plus à mon cerveau. J'étais dans un couloir de l’hôpital Bellevue mais je ne l'appris que bien après mon admission aux urgences. J'étais entouré de prisonniers enchaînés et de hurlements d'ivrognes blessés au cours de rixes. Un Chinois riait tout le temps malgré une grande estafilade au visage. Quant à moi, je ne devais pas être très joli à voir. Du sang coulait dans ma gorge. Il provoquait des quintes de toux. Je ne pouvais pas bouger un bras pour m'essuyer la bouche.

Des collègues alertés vinrent me rendre une visite. Ils demandèrent mon admission aux soins intensifs. Je saignais abondamment de plaies au nez et aux lèvres. Je ne pouvais pas parler en raison de mes blessures et de mes dents cassées. Après sept heures d’attente dans ce couloir qui sentait l’urine d’individus satisfaisant un besoin naturel contre les murs, apparut à minuit Julie. Avec la caution de cette amie américaine, je fus admis à un bloc opératoire où l’on daignât arrêter les écoulements de sang. Ensuite, je fus transporté dans une salle de soins intensifs. Ma douleur était vive. J'appelai l'infirmière de garde qui me donna un tranquillisant. Rien n'y fit. Je ne pouvais pas dormir avec le concert de gémissements autour de moi. Après cette nuit blanche, on me descendit à un bloc pour me recoudre la lèvre supérieure. J'avais des dents cassés qui me faisaient très mal mais ce n'était pas du ressort de l'hôpital. Quant au nez cassé, il n'y avait rien à faire. Dans l'après-midi, un médecin signa mon bon de sortie sans mettre à ma disposition une ambulance pour rejoindre mon domicile. Le forfait hospitalier de quinze cent dollars me dissuada de demander la prolongation de mon séjour.

Une assistance sociale m’invita à me rendre au commissariat. Il s’agissait d’obtenir une copie du rapport de l’accident pour faire jouer une assurance couvrant les piétons. Ma surprise fut grande de lire que ce rapport n’était qu’un constat amiable de police d’assurance de véhicules. "Le véhicule B de Mr. Martoïa a percuté le véhicule A conduit par Mr. Klein." Diable ! Quel dégât avais-je bien pu commettre à la partie adverse ? A deux reprises, je tentais de rencontrer au commissariat (precint) le policier qui avait signé le rapport. Celui-ci ne comportait aucun nom de témoin. De surcroît, l’emplacement de l’accident était dans une rue voisine à celle où je croyais avoir été renversé. A ma troisième visite au commissariat, on me tança vertement.

Je me rendis à l’hôpital pour obtenir une copie du rapport de l’ambulancier qui m’aurait permis de connaître le lieu réel de l’accident. « C’est un document classé confidentiel. Vous devez faire une demande par écrit», me répondit une secrétaire. Finalement, l’hôpital se contenta de m’envoyer, le 23 décembre 1996, huit mois après l’accident, un rapport clinique de mes lésions. En dépit de trois dents cassées, d’une balafre sur un nez cassé, de lèvres lacérées et d‘une mâchoire douloureuse qui m'a contraint de m'alimenter durant des semaines avec une paille, je me considère chanceux. Mon ange gardien veille sur moi. Je devrais être également reconnaissant envers monsieur Klein qui n’a pas déposé une plainte pour les dégâts que j’ai pu occasionner à son véhicule. Il a fait montre d’une grande réserve en ne prenant pas de mes nouvelles.

Inversons les rôles ce jour-là avec monsieur Klein dans la position du piéton. Un rapport de police accablant aurait été établi avec dix témoins. Deux jours plus tard, avec la complaisance du commissariat, la presse aurait relaté ce fait divers de la façon suivante : « Un diplomate français a renversé un piéton sur un passage clouté dans Manhattan. Il n’a pas présenté ses excuses à la victime et à sa famille. De plus, en raison de son immunité diplomatique, il ne pourra pas comparaître devant la justice ».

Bien entendu, ceci n’est qu’une bouffée de paranoïa. Allez César, donne-nous le coup de grâce mais épargne-nous l’infamie de la vindicte publique !