dimanche 1 décembre 1996

Thanksgiving


Le premier Thanksgiving par le peintre Jean-Louis Gerome Ferris (1863-1930)



A Thanksgiving, la journée d’action de grâces, la nation américaine se soucie des sans-abri en leur offrant un repas. Ce dîner traditionnel est composé d’une dinde farcie, accompagnée de "cranberries" (des baies rouges de la Nouvelle-Angleterre) et d’une tarte à la citrouille.

Avec la complaisance de reporters, les vedettes participent à la distribution des repas dans les quartiers pauvres. La presse étale le lendemain des photos de célébrités qui ont sacrifié leur temps précieux à cette action. Les puritains se donnent une bonne conscience. Qu’importe si, après cette fête, des milliers de vagabonds grelotteront quand le blizzard soufflera dans les rues de New York ! Thanksgiving ne dure qu’un jour, les autres sont réservés au veau d'or. Ce dernier est une sculpture en bronze de trois tonnes représentant un taureau. Cette oeuvre de l'artiste Arturo di Modica exprime l'optimisme du marché financier ; elle est installée à l'angle de Bowling Green Park.

L’an dernier, j’avais sympathisé avec un noir dégingandé qui quémandait dans mon quartier de Murray Hill. Je lui donnais un dollar à chaque rencontre. Un soir, n’ayant point d’argent sur moi, je fis honteusement un détour pour l’éviter. Pris de remords, je partis à sa recherche dans les rues balayées par un vent glacial. Je le trouvai divaguant dans une rue proche de la mienne. Il grelottait et il avait de la peine à s’exprimer. Son seul parent était un oncle dans le Queens qu’il fréquentait peu. Nous allâmes chez Clover acheter un plat chaud. Ce traiteur italien est ouvert jusqu’à minuit. En quittant le clochard, je lui glissai dans la poche un billet de dix dollars.

Après Thanksgiving tombèrent les premières chutes de neige d’un hiver précoce. Dans les yeux brûlants de fièvre de ce noir famélique se lisait une détresse résignée. Il n’espérait plus rien de la société. Après un blizzard, il disparut de mon quartier. Je le croyais mort. Quelques mois plus tard, il réapparut dans mon quartier. Amputé d'une jambe à la hauteur du genou, il se déplace, à présent, avec des béquilles.

Une scène pénible se déroule devant le siège des Nations unies. Un policier se penche sur un carton pour voir si son occupant à l'intérieur va bien. "Are you OK ?» Un grognement est poussé et le policier repart. Parfois, il n’y a pas de réponse et le policier appelle une ambulance.

Les clochards new-yorkais ont une dignité que n’ont pas les nouveaux pauvres parisiens qui harassent les gens dans le métro. Ce serait notre faute qu'ils se retrouvent à la rue. Cette attitude est engendrée par une société qui attend tout de l'État. En Amérique, le mendiant quémande avec un brin d’humour : « Do you have any change ? » Une pièce de monnaie donnée engendre le rituel remerciement "God bless you!" La référence à Dieu est omniprésente dans la société américaine. Même si le passant ne verse pas d’obole, le mendiant lui souhaite une bonne journée. Ce n’est pas une parole anodine car n’importe qui peut tomber dans la misère à la suite d'un accident de parcours.

Sous le porche d’une église épiscopale, des gens sont serrés les uns contre les autres dans des couvertures que leur distribuent, le soir, des religieux. Il existe quelques refuges en ville mais ils ne peuvent accueillir tous les misérables. New York compterait deux-cent mille sans-abri ; un chiffre tabou dans la cité qui abrite la plus grande place financière.

Une association milite sans succès pour la réinsertion des clochards. Sous la férule du maire Rudy Guiliani, la police les chasse des sites touristiques mais ils reviennent toujours. Cette nuisance est insoluble. La plupart des clochards sont des malades mentaux qui ne sont pas pris en charge.

Thanskgiving est éloignée de ses racines. Les premiers colons de l’Amérique du Nord étaient des Pilgrims. Les membres de cette secte craignaient la police du roi d’Angleterre. En 1606, ils s’enfuirent et trouvèrent refuge à Leiden en Hollande. Ils travaillèrent durement pour un salaire de misère. Ils ne voulurent pas être enrôlés dans l’armée hollandaise qui se battait contre celle d’Espagne. Ils s’inquiétaient également de l’influence pernicieuse sur leurs enfants de la culture batave. Ne voulant point s’intégrer dans cette société batave qui était la plus tolérante en Europe, il ne leur restait plus qu’à émigrer vers le Nouveau Monde. C’est ainsi que la Congrégation des Pilgrims affréta un navire pour effectuer la grande traversée.

Avec à son bord une centaine de passagers, le Mayflower mouilla, le 21 novembre 1620, à Plymouth Rock dans le Massachusetts. Cette arrivée tardive eut de graves conséquences. Les hommes armés débarquaient dans la journée. Ils construisaient un refuge dans une clairière qu’avaient défrichée des Indiens. A la nuit tombante, ils regagnaient péniblement le bateau où les attendaient leurs familles affamées et transies. La baie fut prise par les glaces. Les Pilgrims enterrèrent leurs morts dans une fosse commune. Sur les cent deux personnes au départ de l'expédition, seulement quarante-sept survécurent au premier hiver.

Les survivants craignirent d’être attaqués par des Indiens si ces derniers venaient à découvrir que la colonie avait été décimée. C’était une crainte injustifiée car les indigènes leur vinrent en aide. Au printemps, ils leur apprirent à planter le maïs. Dans chaque trou les Indiens enfouissaient une graine avec trois poissons séchés qui servaient de fertilisant. La petite colonie parvint à faire sa première récolte. Se souvenant de Harvest Home (la fête anglaise de la récolte) ils invitèrent les Indiens. Les hommes partirent chasser la volaille qui abondait sur la côte. Conduite par son chef Massasoit, la tribu des Wampanoag leur offrit des daims pour compléter le festin. Massasoit veut dire grand sachem. Cette fête aurait duré trois jours.

Par la suite, cette journée fut consacrée à la prière et au jeûne car les Pilgrims étaient animés d’une grande foi religieuse. Leur vie publique était régie par le Compact. Les colons n'avaient pas reçu de patente avant leur départ d'Angleterre. La compagnie de Londres n'avait pas eu le temps de l'établir. En son absence, des passagers considérèrent qu'ils étaient libres de faire ce qu'ils voulaient à leur arrivée sur le nouveau continent. Pour éviter de sombrer dans l'anarchie, un contrat juridique, dénommé compact, fut voté à la majorité. Il conférait le pouvoir à John Carver qui devint le premier gouverneur. Ce code de conduite est devenu le socle de la société américaine.

En 1863, Thanksgiving devint la fête nationale par la volonté du président Abraham Lincoln qui la plaça au quatrième jeudi du mois de novembre. C’était une mesure salutaire pour redonner le moral à une nation ravagée par quatre années de luttes fratricides. Au départ, les Sudistes la perçurent comme une imposition des coutumes des vainqueurs. Puis, en raison de son caractère familial, ils s’y rallièrent.