vendredi 1 novembre 1996

le marathon des villes jumelles



les chutes aménagées du Mississipi à Minneapolis

La borne des vingt miles se présente aux abords du Mississippi. Je consulte mon chronomètre : 2 h 20’. C’est encore jouable pour un marathon sous la barre des trois heures. Peu après le passage du pont qui enjambe le fleuve, un faux-plat est suivi d’une côte sèche dans la ville de Saint-Paul où nous entrons. Comme les autres coureurs, je suis à la peine dans la montée de ce quartier résidentiel.

Parvenu sur un plateau, je n’arrive pas à relancer la cadence et je dois laisser partir un costaud qui m‘a servi de remorqueur dans la traversée de Minneapolis où le vent soufflait de travers. Une douleur lancinante au talon s’est brutalement aggravée. Depuis quelques semaines, j’ai mal en posant le pied au saut du lit mais la douleur s’estompe en cours de journée.

Sur une longue avenue ombragée d’érables virant à l‘orange, des ouvriers agricoles mexicains m’encouragent : « Viva Mexico! » Mon ensemble jaune rayé de bleu que je tiens pour les couleurs de la Suède, évoquerait-il pour eux un État de leur grand pays ?

Le marathon des villes jumelles (Minneapoli & Saint Paul) est placé au premier dimanche d’octobre. C’est déjà le pic du feuillage dans le Minnesota dont le surnom de North Star (étoile du nord) lui aurait été donné par des trappeurs français.

Des coureurs me dépassent et le moral en prend un coup. Ma foulée est syncopée car je ne peux plus attaquer du talon gauche. Nous passons devant le Capitole. Ses colonnes blanches apparaissent floues à mes yeux embués de larmes. Je repense à la brève communication téléphonique, que j'ai eu la veille, avec mon grand-père. Son déclin s’est précipité. Il n'a pu bredouiller que quelques mots espacés de longs silences pour reprendre sa faible respiration. Sa petite flamme de vie vacille dans les limbes de l’automne. Je l'ai appelé pour lui souhaiter un bon anniversaire à l’occasion de ses 94 ans. Avant de raccrocher le combiné d’une cabine téléphonique en bordure de la chute du Mississippi, je lui ai dédié, le cœur serré, ce marathon. Comme je le redoutai, c’était la dernière fois que nous nous sommes parlé...

Sur la berge du Mississippi où sont remisés les bateaux à aube qui transportent les touristes à la belle saison, je regarde, l’âme en peine, les chutes qui ont été domestiquées par la main de l’homme. Dans le temps, elles reculaient par le travail de sape de l’eau qui rongeait la base tendre de la roche. La partie supérieure de la chute est une strate de roche dure. Elle formait un surplomb impressionnant que venaient admirer les cavaliers Sioux. Quand le surplomb devenait trop prononcé, il finissait par s’écrouler.

Le recul naturel des chutes du Mississippi a été condamné par la construction d'un gigantesque toboggan en béton sur lequel glisse l'eau. De surcroît, une écluse sur une branche de la rivière qui forme l’île Saint Anthony à la hauteur de Minneapolis, a rendu navigable la partie supérieure du Mississippi. En voyant disparaître une péniche dans un coude du fleuve, je repense à Huckleberry Finn, un roman picaresque de Mark Twain. Huck (un garçon) et Jim (un esclave noir) s’étaient enfuis sur un radeau : le premier pour échapper à son père et le second à l’esclavage.

Je traverse l’île abandonnée de Saint Anthony dont la moitié est occupée par une énorme bâtisse en pierres de taille. Près de la meunerie désaffectée, les roues du moulin tournent à vide. Le canal n’est pas obstrué par la vase mais il a perdu son utilité. Ce n'est plus qu'un espace décoratif du plus vieux quartier de la ville. La scierie en aval des chutes est envahie par la végétation.

Dans le temps s’affairaient des immigrés scandinaves. Ils avaient élu domicile dans la ville la plus froide des États-Unis. La température moyenne en janvier est de –11°C. Sur l’autre berge, brillent les gratte-ciel du centre-ville. Ses rues très propres évoquent une ville scandinave. Dans cette contrée froide, le brassage des populations est inexistant.

Le Minnesota est confronté à un problème singulier. Le taux de chômage est descendu en dessous du seuil de 1%. Les entreprises florissantes ne trouvent plus de personnel. La qualité de vie à Minneapolis est l’une des meilleures du pays. La ville offre beaucoup d'activités culturelles et sportives. Cela n’est pas suffisant pour attirer les gens qui redoutent les longs hivers rigoureux.

Le quartier de Saint Anthony a gardé son cachet de la fin du dix-neuvième siècle lorsque les ouvriers des minoteries venaient boire, le soir, la choppe de bière dans les tavernes qui s'étalaient au bord du Mississippi. Dans un saloon où je m'arrête par curiosité, des photos anciennes en noir et blanc évoquent cette vie ouvrière qui a disparu. Des maçons hardis se tenaient, sans protection, sur les coffrages en bois du viaduc en construction. Minneapolis et Saint Paul étaient deux bourgades avancées de l’Union. La rive droite du Mississippi ne fut occupée qu’en 1855...

Pour éviter un bouchon des sept mille participants, le départ du marathon est donné sur une grande avenue où les coureurs se placent, par altruisme, sous la banderole du temps qu’ils envisagent de réaliser. Les organisateurs ont fixé ce quota qui est rempli chaque année. Leur sage décision permet un bon déroulement de l’épreuve. Ils ne recherchent pas comme les organisateurs de New York (la ville de la démesure) à accueillir le plus grand nombre de coureurs. Sur le pont de Verrazano où est donné le départ du marathon de New York, les coureurs se piétinent dans une incroyable bousculade. La tempérance est une vertu des gens du Middle West.

La chenille processionnaire des marathoniens longe les nombreux lacs de Minneapolis. La ville en compte dix-huit. Je me suis placé sur la gauche de la chaussée pour admirer les berges du lac Nokomis. Le gazon est encore vert aux premiers frimas de l’automne. Je repense à une réflexion d’une dame que j’ai rencontrée, la veille, dans sa galerie de peinture. Avant même l’apparition des gazelles noires du Kenya sur la berge du lac Calhoun, où se presse une foule compacte, un bruit identique à un train de marchandise précède l’apparition du peloton des coureurs qui martèle le macadam. Tout semble facile dans la première heure de course avalée sous les acclamations d’un public chaleureux. Devant chaque maison se tient la famille au complet, avec parfois un grand-père assis sur un fauteuil pliant de campagne.

A la banderole du semi-marathon que je franchis en 1h30’, la course met le cap à l’Est. Le vent dans le dos n’est plus qu’un bon souvenir. Pour économiser mes forces, je me cale à l’abri d’un maigre peloton. Mon rêve s’évapore au vingt-troisième mile couru en 8’40’’. C‘est beaucoup trop par rapport à la vitesse moyenne de 6’50’’ par mile pour un marathon en trois heures. Comme j’ai dédié cette course à mon grand-père, je ne me résigne pas à l’abandon alors que la douleur au talon atteint un seuil insupportable. La ligne d’arrivée se présente au bas d’une longue descente après le Capitole. Je la franchis en clopinant en 3 h 17’ 41’’

Enveloppé dans une couverture de survie qui est donnée juste après le franchissement de la ligne d'arrivée, je me rends en boitant à une salle de sports pour me faire masser. Des kinésithérapeutes volontaires attendent les éclopés dans une grande halle où ont été disposées des dizaines de tables de massage. L’organisation de ce marathon est parfaite. Le soulagement que m’apporte le massage à mes muscles tétanisés, est de courte durée. La file d’attente s’allonge et je dois laisser ma place à un autre estropié.

Deux semaines s’écoulent avant que je prenne la décision de consulter un médecin en raison de la douleur persistante au talon. Après une batterie de tests qu'il me fait passer, ses honoraires dépassent quinze cent dollars. Ils se poursuivent sans que je sois informé des résultats intermédiaires. Je déclenche un petit scandale dans son cabinet en refusant de me soumettre à un nouvel examen qui doit mesurer l’épaisseur de ma peau sous le talon. Alerté par son assistant, le professeur vient à ma rencontre. Nous avons une explication orageuse. Je l’accuse de pratiquer des tests qui n’ont d’autre finalité que de gonfler inexorablement la facture. Il me dit qu'il n’a pas eu le temps d‘examiner mon dossier et il ne me cache pas non plus que la radiographie est inutile pour un cas comme le mien. "Pourquoi m'obligez-vous à tant d'examens si c'est inutile?" Pour toute réponse, il me montre la porte. Je devrais repasser deux fois à son secrétariat pour récupérer mon dossier.

A un vieux docteur qui ne cherche pas à me soutirer le maximum d'argent, j’expose mon problème qu’il examine sur-le-champ. "C'est une fracture de fatigue du talon. Il n'y a rien à faire. Tenez-vous tranquille pendant six mois !" Ce repos forcé me garde éloigné du feu d’artifice tiré, à l’aube de la nouvelle année, à Times Square.