dimanche 20 octobre 1996

Le profil du futur locataire de la Maison Blanche



Alan Abelson, l'éditorialiste du Barron's magazine, a pris à cœur la défense de Ross Perot interdit de débat présidentiel.



Tous les quatre ans se tient, le premier mardi de novembre, l’élection présidentielle. C’est Martin Van Buren, le huitième président des États-Unis, qui fixa en semaine ce jour de l’élection. Dans une Amérique bigote et rurale, le mardi permettait aux paysans de gagner, après la messe du dimanche, la bourgade où devait se tenir le bureau de vote. Par ailleurs, au début de novembre, les récoltes étaient achevées, et la neige n’entravait pas encore les chemins des États du Nord.

En France, le calendrier électoral est erratique en raison de l’instabilité chronique de nos institutions. Il est imprévisible avec l’arme de la dissolution de l’Assemblée Nationale par le président de la République. Qu’elles soient locales ou nationales, les élections françaises sont éparpillées dans le temps. Elles entretiennent une atmosphère permanente de campagne électorale. Les uns les considèrent comme un baromètre de l'opinion publique, les autres s'en servent pour contester la légitimité d’une élection.

Si le calendrier régulier des élections américaines est une marque de respect pour le citoyen, il ne se traduit pas pour autant par un grand élan du peuple. Avec un taux de participation inférieur à la moitié du collège électoral, la meilleure démocratie du monde est boudée. Les électeurs américains n’apprécient pas leur fortune.

L’élection du président reste archaïque aux États-Unis. Les électeurs ne votent pas directement pour un candidat mais pour de grands électeurs qui ont un mandat impératif. Par ailleurs, en raison du système fédéral, le candidat arrivé en tête dans un État rafle toutes les voix des grands électeurs. Avec cette prime accordée au vainqueur, Nixon fut battu, en 1960, d’un souffle par Kennedy alors qu'il avait récolté plus de voix que lui.

Le quorum des grands électeurs est validé par une commission fédérale ; elle se base sur les derniers recensements démographiques. Avec 45 millions d’habitants, la Californie a 54 grands électeurs. L’État de New-York arrive en deuxième position avec 33 grands électeurs et le Texas, juste derrière, avec 32. L’élection du président est entérinée par les 538 grands électeurs qui se réunissent en décembre.

Le prisme des médias donne l’illusion que l’élection présidentielle se joue entre deux candidats. En 1992, un candidat texan est venu semer la pagaille dans les états-majors des deux grands partis. Le scénario est en train de se reproduire. Perot a annoncé, non sans plaisir, sa candidature. L’incertitude qu'il a laissé planer tout au long de la campagne des primaires, a embarrassé ses adversaires.

Dans un pays hypermédiatisé, la prestance compte énormément. L'élection est impitoyable pour ceux qui sont affublés d'un physique laid ou d'un accent provincial. Dans le cas où l’existence d’une auguste commission sur les débats présidentiels vous serait inconnue, sachez que celle-ci a décliné la participation de Ross Perot au rituel débat télévisé. Elle l'a écarté au motif que ce dernier n’a aucune chance de l’emporter. Composée de démocrates et de républicains, cette commission bipartite est surtout partisane.

L’éditorialiste du Barron's magazine, Alan Abelson, a une plume sarcastique. La raison d’exclure Ross Perot serait la suivante. Des spécialistes de l’audimat sont appointés par ladite commission. "Ces impétrants, qui sont incapables de glousser en mâchant du chewing-gum, ont réagi fort négativement à l’apparition de ce coq aux grandes oreilles décollées qui s’exprime, de surcroît, avec une voix nasillarde empreinte d’un fort accent texan."

L’ostracisme linguistique est orchestré par les gens de la Nouvelle Angleterre. Ils traitent avec condescendance leurs concitoyens affublés d'un accent. Dans la hiérarchie établie par les studios de télévision, les accents sudistes donnent de l'urticaire aux téléspectateurs. Dans le lointain État de Washington, les gens traînent sur les voyelles pour railler l’accent hautain newyorkais, la ville folle de l’Amérique, où aucun d’entre eux ne voudrait vivre. « Ah ! Vous habitez Neew Yoork. Etes-vous invité à des paartis ? »

Admettons que Ross Perot n’ait ni le « charme » de Bob Dole, ni la « franchise » de Bill Clinton et qu’il souffre par ailleurs « d’un déficit d’égocentrisme », cela n’efface pas qu’il a obtenu 19% des suffrages en 1992. Les électeurs américains sont agacés par la morgue du microcosme de Washington. Dès qu’il a fait connaître sa candidature, il a reçu spontanément 29 millions de dollars de la part d’électeurs ravis de son annonce. Il mène sa campagne dans les cinquante États de l’Union. Cela contredit l’argument de la commission sur son prétendu manque de représentativité. Ross Perot n’a pas besoin de cultiver son image de Robin des bois à l’assaut du château. L’ostracisme dont il fait l’objet, dope sa campagne. Ses fidèles se recrutent parmi les laissés-pour-compte. Il n'en manque pas dans cette nation gouvernée par des patriciens. Le sénat est surnommé le "club des millionnaires."

Par curiosité, je me suis rendu au bureau de vote de mon quartier, Murray Hill, dans Manhattan. Le bureau est installé dans la salle de sports de l'école. Après un contrôle d'identité par le président des assesseurs, j'ai été admis courtoisement à observer la machine électorale newyorkaise. C'est une vielle machine datant du début du XX siècle. L'électeur doit déplacer des barres en fer pour actionner son vote. Parfois, une barre se grippe et le vote n'est pas pris en compte. Il n'y a plus de pièces détachées pour entretenir ces machines antédiluviennes. Le président m’a fait cadeau d’un bulletin indiquant tous les postes à pourvoir, non sans l’avoir préalablement rayé de la mention nulle. A la sortie de l’isoloir, un robuste gaillard m’a avoué en riant, qu’il n’a pas pu voter pour toutes les élections pendantes, en raison d’une barre qui refusait obstinément d’être actionnée. Une élection en masque beaucoup d'autres. On vote aussi bien pour le président que pour le représentant à la chambre et le sénateur à Washington, les mêmes à Albany, la capitale de l'Etat de New York, le juge ou le commissaire qui certifie les comptes.

Le programme de Ross Perot est probablement le plus mauvais des trois protagonistes. Le discours du millionnaire texan fleure bon le populisme. Ross a fait campagne en 1992 contre l’accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. Ce traité irait à l’encontre des cols bleus américains. Le libre-échange est bénéfique à tout le monde. Qu’importe si l’un gagne plus que les autres, si tout le monde y gagne un peu. Certes, il y aura des suppressions d’emplois dans certains secteurs de l'économie américaine, mais la création de ce vaste marché nord-américain va doper la croissance, et par ricochet, l’emploi chez les trois partenaires.

Le programme économique de Bob Dole paraît plus séduisant que celui de ses deux concurrents. Son moto est « moins d’impôts » mais les Américains ont gagné en maturité depuis le passage du grand communicateur. Ce qu’ils veulent, c’est moins de déficit public car le poids de la dette publique a atteint un seuil critique de 50% du produit national brut sous la présidence du grand communicateur.

Un autre écueil avec Dole est la présence encombrante des conservateurs religieux qui forment la droite dure du parti républicain. Ils veulent imposer leur morale. Ils militent, non sans succès, pour que la contribution américaine aux Nations unies ne soit reversée qu’en faveur des pays du Tiers Monde ne pratiquant pas l’avortement. L'explosion démographique dans les pays du Tiers Monde est la plus grande menace pour notre environnement.

Après la présidence du "grand communicateur", celle-ci pourrait être celle du "grand séducteur." Le Wall Street Journal a publié les confessions de Paula Jones. Cette recrue plantureuse des Démocrates avait été invitée, à titre privé, dans la suite d’un hôtel qu’occupait le gouverneur de l’Arkansas pendant la campagne présidentielle de 1992. Les détails salaces de leur « entretien» ont été livrés en pâture aux lecteurs vigilants. Dans un pays puritain, personne ne brave impunément la morale. C'est un avertissement lancé à celui qui a une libido incontrôlable.

A deux semaines du vote, Bill possède une avance confortable de 11% dans les sondages. Comment ce chanceux pourrait-il perdre sa réélection ? Un vieux sénateur qui connaît les réactions négatives de l'opinion publique, a donné sa réponse : « Il peut perdre sa réélection si la presse le découvre au lit avec un garçon vivant ou si elle apprend que la fille avec qui il a couché, est retrouvée morte dans son lit.»

Depuis les obsèques de François Mitterrand, l’Amérique a découvert avec stupéfaction que la France avait basculé dans la polygamie. Contrairement aux Français qui se moquent de la vie privée des politiciens, les Américains s’intéressent de près à celle des prétendants qui briguent un bail de quatre ans à la vénérée Maison Blanche. En revanche, les puritains ne s’offusquent nullement des frasques des vedettes d’Hollywood qui ne briguent pas leur suffrage.

Le respect de la vie privée des politiciens est à la France ce que la séparation des pouvoirs est à l'Amérique. Les malentendus transatlantiques ne sont pas prêts de se dissiper.