dimanche 1 septembre 1996

les jeux olympiques d'Atlanta



Fini l'amateurisme !

Lorsque le comité olympique a voté pour la ville d’accueil des jeux de 1996, d’aucuns pensaient qu’Athènes serait élue en raison du centenaire des jeux. L’idéal olympique incarné par le baron de Coubertin est mort. Fini l’amateurisme ! Les membres du comité olympique dont le siège est à Lausanne, n’ont ni la réputation de mener un train de vie modeste ni de détester les fastes du protocole. Aussi entre Athènes et Atlanta, il leur a été difficile de résister à l'appât des cadeaux mirobolants que leur verserait un trio géant. Coca Cola, Delta Airlines et Network Broadcasting Corporation (NBC) ont leur siège social à Atlanta. Pour en avoir l’exclusivité, la chaîne de télévision NBC a déboursé un demi-milliard de dollars.

Les membres du Comité n’ont pas davantage renâclé sur la date proposée par le trio. Atlanta connaît un été moite défavorable aux performances des coureurs de fond. Qu’importe puisqu’il n’y a plus de coureurs américains talentueux pour briguer une médaille sur les longues distances !

Les jeux d'Atlanta ont été conçus comme un feuilleton pour les téléspectatrices américaines par la chaîne NBC.

Le calendrier sportif américain est très chargé. Il est dominé par quatre sports qui s'enchaînent sans interruption : le baseball, le football (americain), le basketball et le hockey. Avec un calendrier aussi rempli pour les téléspectateurs, il n’y a pas de place pour un évènement aussi mineur que les jeux olympiques... Aussi le reportage des épreuves a été adapté à l’attente des téléspectatrices qui sont les seules à s’y intéresser. La couverture des jeux n’a été ni intégrale ni retransmise en direct car l’absence d’un Américain à une finale aurait inévitablement fait chuter l’audience. Une télévision vit des recettes de publicité.

A partir de ce constat, il a été établi un feuilleton avec ses drames et ses larmes de bonheur. Ainsi l’Amérique sait tout de l’asthme de la nageuse Amy Van Dyken, de l’enfance malheureuse du décathlonien Dan O’Brien ou de l’alcoolisme du plongeur Marc Lenzi. L’audience a explosé lors des épreuves par équipe de gymnastique féminine. Kerry Shrugg a sauté au cheval-arçons avec une entorse à la cheville pour permettre à son équipe de remporter la médaille d’or.

Sous les acclamations d’un public en délire, Kerry est devenue la vedette des jeux lorsque Bela Karolyi, son entraîneur, l’a portée dans ses bras au podium. Interrogée au lendemain de sa victoire, Kerry envisageait de poursuivre sa petite vie rangée d’étudiante à l’université de Tucson en Arizona. Une semaine après les jeux, elle a changé d’avis. Sous la houlette de Quaker Oats (une firme de céréales), la mascotte devrait entamer prochainement une tournée du monde.

L'amateurisme est celui de la ville d'accueil des jeux olympiques

Dans les rues d’Atlanta, la bataille a fait rage entre sponsors qui l’ont inondée d’affiches publicitaires. Le maire a trouvé cet expédient pour financer le surcoût des jeux auxquels il n'a pas été associé par le trio.

La pagaille a atteint des records dans les transports publics. En raison d’une organisation déficiente, la ville a dû faire appel en catastrophe à des centaines de chauffeurs de bus pour acheminer les touristes et les athlètes. Ne connaissant pas cette ville tentaculaire, des chauffeurs ont erré sur les grands axes. Certains sportifs sont arrivés quelques minutes seulement avant le début des épreuves qu'ils devaient disputer. Logée à une meilleure enseigne, la délégation américaine a été épargnée de ces tracas.

Même la piste en tartan du stade olympique a fait l’objet d’une polémique. Haile Gebrelassie s’est plaint de la piste trop dure pour ses pieds. La contestation est portée par un champion qui a l’habitude de courir pieds nus sur les hauts plateaux éthiopiens. Avec ses pieds en sang, Gebrelassie a tout de même gagné l'épreuve du 10 000 m. Il n’a pas pu participer à la finale du 5 000 m qui lui aurait permis de réaliser un beau doublé. Le revêtement de la piste a été choisi pour permettre aux sprinteurs américains de battre des records et non pas pour laisser aux va-nu-pieds de l’Afrique leur ravir la vedette. Quant au doublé de Marie José Perec sur les épreuves du 200 m et du 400 m, il est passé incognito. Il ne fallait pas faire d’ombre à celui de Michael Johnson attendu sur ces mêmes distances.

Le dopage

La valeur des performances des athlètes reste sujette à caution. Pendant la guerre froide, les jeux olympiques étaient une affaire trop sérieuse pour être laissée à la discrétion des seuls athlètes. En Allemagne de l’Est où le sport était l’emblème de cette nation artificielle, les autorités politiques obligeaient ses sportifs à prendre des produits dopants que leur administraient des soigneurs. A la suite de déclarations désabusées d’athlètes qui ont perdu leur santé en avalant une monumentale pharmacopée, le comité olympique se trouve confronté à un problème épineux. Déclasser tous les athlètes dopés ouvrirait la boîte de Pandore. Ben Johnson peut se considérer comme la grande victime des contrôles sélectifs du comité olympique. Victorieux du 100 m aux jeux de Séoul, il a été ignominieusement disqualifié. Même de nos jours il est difficile de débusquer les tricheurs avec l'usage des produits masquants.

Le professionnalisme des jeux n’a pas effacé les vieux réflexes de fierté nationale.

Les commentateurs de la chaîne NBC ont accusé des athlètes étrangers de voler les médailles devant échoir aux Américains. Ainsi la nageuse irlandaise Michele Smith qui a remporté quatre médailles dont trois d’or, a été accusée de dopage. Quant à la défaite du relais américain du 4 x 100 m, elle ne peut s’expliquer que par l’absence de Carl Lewis qui n’a pas été sélectionné.

La politique n’a pas été absente des jeux. Fidel Castro a été invité par un politicien à venir assister à la raclée des sportifs de son pays. Il est dommage que Fidel n’ait pas accepté de se déplacer car il aurait assisté à une belle victoire de son équipe en baseball. Lorsque les athlètes cubains ont été battus à la régulière par leurs adversaires américains, Ivan Pedroso par Carl Lewis au concours du saut en longueur ou Xaxier Sotomayor par Charles Austin à celui du saut en hauteur, les journalistes ont omis de mentionner que les deux athlètes cubains n'étaient pas au meilleur de leur forme physique. Pedroso a été opéré du genou en mai. C‘est un miracle qu'il ait pu concourir deux mois plus tard aux jeux.

Ces même journalistes ont parfois été condescendants en expliquant que ces échecs et d’autres s’expliquent par les conditions de vie lamentables qui règnent sur l’île. Ainsi un reportage sur Ana Quirot qui a obtenu la médaille d’argent du 800 m, a montré le drame de cette coureuse. Gravement brûlée au visage, elle a perdu sa fille dans un accident ménager en cuisinant avec un réchaud à gaz qui a explosé. L’électricité fonctionne rarement sur l’île.

Ces journalistes se sont gardés de dire que la situation du peuple cubain ne peut qu’empirer avec l'application de la loi Burton & Helms qui prévoit des sanctions à l’encontre d'entreprises américaines ou même étrangères qui oseraient commercer avec Cuba. La loi américaine se place au-dessus des traités internationaux.

Seule l'audience compte dans le sport spectacle.

Pour les prochains jeux olympiques d’hiver qui se dérouleront à Salt Lake City en Utah, je conseille aux skieurs étrangers de rater une porte de slalom pour laisser la victoire aux Américains. Un arrangement financier serait négocié en coulisses avec la chaîne NBC pour les dédommager de la perte du titre.

Dans le sport spectacle, ce n’est pas tant que le meilleur gagne une épreuve mais de faire exploser l’audience. Lors de l’épreuve par équipe féminine de gymnastique, NBC a poussé le nombre de spots publicitaires. A raison d’un demi-million de dollars pour trente secondes de publicité, la chaîne s’est refaite une santé financière à Atlanta.

Pour les prochains jeux d'été qui se tiendront à Sydney, NBC a déjà acheté l’exclusivité des droits de retransmission. Elle s'est même engagée jusqu’en 2008 dont nous ne connaissons pas encore la ville d’accueil.

Si vous n’aimez pas les jeux olympiques, ne blâmez ni les Américains, ni NBC mais les membres du Comité Olympique qui se vendent au plus offrant pour préserver un standing qui est l’un des plus élevés de la planète. Avec un nombre toujours plus grand de "disciplines" qui ne méritent pas cet attribut, l’organisation des jeux olympiques est devenue trop complexe pour être confiée à un pays du Tiers Monde. Que ces pays ne soient pas déçus car les contribuables de la ville-hôte ont des lendemains qui déchantent !