jeudi 1 août 1996

Bretton Woods



l'hôtel de Bretton Woods


La Nouvelle-Angleterre est le berceau de la civilisation américaine. Giovanni de Verrazano, un Florentin naviguant pour le compte de la couronne française, découvrit en 1524 la baie de l’Hudson, où devait surgir, un siècle plus tard, la ville hollandaise de New Amsterdam.

Son escadre leva l’ancre et remonta la côte en direction de Terre-Neuve. Au large du Massachusetts, son équipage fut émerveillé par une chaîne enneigée, dans le lointain, à qui elle donna le nom de White Mountains.

Avec ses 6288 pieds (1917 m), le mont Washington est le point culminant de la chaîne présidentielle ; les autres sommets portent aussi le nom d’un président des États-Unis. Son ascension ne présente pas de difficulté. Le sommet de cette montagne débonnaire est accessible en voiture ou en train à crémaillère.

Toutefois, à la lecture d’un panneau sur le sentier, un frisson me parcourt l'échine : « La crête de la chaîne présidentielle connaît le pire climat des États-Unis. Touristes, ne dépassez pas cette limite si le temps devient menaçant car des centaines d’excursionnistes l’ont payé de leur vie! » A partir de 1000 m, la forêt disparaît et laisse place à une maigre prairie.

Le mont Washington détient le record de vitesse de vent jamais enregistré sur la planète. La sensation de froid équivaut, selon les météorologues, à celle d’un blizzard au pôle Nord ! Plus haut sur la montagne, je m’arrête au bien nommé refuge Lake of the Clouds. Des randonneurs font sécher leurs vêtements devant un gros poêle à bois. Le gardien m'apprend que son anémomètre a enregistré, le 20 juillet, une rafale de 220 km/h ! Il a neigé ce jour-là.

Ces variations climatiques brutales n‘ont pas de signe précurseur. La montagne est à la jonction de deux fronts. L'air humide en provenance du golfe du Mexique se heurte à l’air sec polaire. A cela s’ajoute un fait aggravant. Le jet stream (le vent d’altitude), après un galop sans encombre à travers les grandes plaines, frappe de plein fouet cet obstacle placé sur son chemin. La combinaison de ces trois facteurs explique la force sans précédent des tempêtes qui sévissent sur cette montagne maudite.

Je dévie du chemin en direction d’un plateau qui surplombe Tuckerman Ravine. Des cairns qui ressemblent à des tumulus, forment une ligne droite sur un plateau désertique. Leur rapprochement a une utilité qui m‘échappe encore. Parvenu au bord du plateau, je découvre un cirque austère. Le fond du cirque est un grand névé. Comme sur un glacier, une rimaye s’est formée non loin de la paroi où se raccorde le névé. La rimaye a une profondeur d'une vingtaine de mètres. Ce cirque de légende attire une foule de skieurs et d’alpinistes au printemps. Une carte postale montre une concentration de skieurs se disputant ces arpents de neige. Une autre met en scène des alpinistes agglutinés dans des couloirs raides de glace.

Je découvre quatre sacs à dos au pied d’un cairn. Je scrute la contrée pour trouver leurs éventuels propriétaires. Il n'y a personne à la ronde. La panique a dû saisir les randonneurs surpris par l’arrivée brutale du mauvais temps il y a trois jours. Je mesure, à présent, l'utilité de ces gros cairns pour guider les randonneurs en détresse. Cette montagne a été affublée d'un sobriquet : "la cité des nuages".

Parvenu au sommet, je retrouve la foule, le bruit et même la pollution. Un panache noir se rapproche à une vitesse d’escargot. Il s'agit d'une locomotive à vapeur antédiluvienne. Elle tire un wagon bondé de touristes. Le mini train gagne le plateau sommital où le conducteur relâche la pression dans un vacarme assourdissant pour impressionner les touristes. Les deux cheminots ont le visage noirci par la suie. Ils décochent un sourire qui fait ressortir la blancheur de leur denture. Sous le regard médusé du public qui s’écarte avec déférence à leur passage, ils tombent la veste, donnent une accolade aux enfants et gagnent triomphalement une loge.

A l’intérieur du bunker, je relate au préposé du service d’information l’abandon des sacs. Il m’écoute poliment et ne me pose aucune question. L’affaire est entendue. Ma petite histoire ne l'intéresse pas. L’explication de son silence m’est donnée par le mur où sont gravés les noms des victimes de la montagne. Faute de place, la liste macabre s’arrête à l’année 1974.

Les touristes ne voient que la boutique de souvenirs et, au fond de la grande salle, le self-service. Il fait 6°C à midi en ce dimanche 23 juillet. J'avale une soupe pour me réchauffer. Des Québécois s’installent à ma table. Ils évoquent les péripéties de leur montée sur la route à péage. La raideur de la pente, l’absence de parapet et l’espacement des zones de croisement, les ont marqué. En mon fort intérieur, je savoure la sérénité de mon ascension pédestre mais n’en laisse rien paraître aux deux automobilistes. Après avoir poliment écouté leur histoire, je prends congé d’eux.

Je me dirige vers le petit musée de la station météorologique. Une première cabane en bois fut construite en 1853. Elle ne résista pas longtemps à la furie des vents. Lui succédèrent d’autres constructions jusqu’à ce bunker inaltérable et massif pour accommoder une foule de touristes.

Les quatre locomotives datent de l’ouverture de la ligne à la fin du dix-neuvième siècle. Elles acheminent dans un lent chassé-croisé des centaines de nostalgiques. La voie ferrée à crémaillère est une hardiesse. Au plus fort de la pente, l’inclinaison atteint 37° sur un vétuste viaduc en bois.

Protégé par une vitre, le carnet des météorologues est ouvert à la page du 12 avril 1934. Une rafale de 372 km/h fut enregistrée ! Les scientifiques doutaient que ce record fût un jour reconnu. L’accumulation des mesures dans le temps a confirmé la plausibilité d’un tel phénomène. Un film montre une journée de tempête sur la montagne. Le son enregistré ressemble à celui d’un avion à réaction au décollage. Un personnage est sur la terrasse. Ses joues se fripent sous la violence dantesque du vent. Le sujet est culbuté par une rafale et il éprouve toutes les peines du monde à se redresser. Il serait perdu si une corde protectrice ne le retenait à la rambarde. Un chat fétiche fut le seul compagnon des scientifiques qui passaient, sans relève possible, l’hiver dans cet abri météorologique.


En redescendant par un autre versant de la montagne, j’assiste à la manœuvre délicate du croisement des locomotives à vapeur. Deux descendantes s’arrêtent à un aiguillage et font marche-arrière sur une voie de garage. Elles cèdent la voie à deux autres qui s’arrachent à la pente raide. Sur les sept miles du trajet, une locomotive consomme une tonne de charbon.

Plus bas, sur le sentier, une jeune fille bricole un appareil de météorologie. Poussé par ma curiosité, je lui pose des questions sur son boulot. Quand je la laisse vaquer à ses chères études, elle me décoche l'ordre de marcher sur les pierres et non pas sur l'herbe. J’obtempère. Ce n'est pas la peine d'engager une polémique avec une écologiste qui se dévoue pour sauver un environnement très fragile.

Dans la longue descente se profile, à l'horizon, l’hôtel Washington. Cette grande bâtisse a accueilli la conférence internationale monétaire à la fin de la Seconde Guerre mondiale. De loin, cette grande carcasse blanche, coiffée d’un toit rouge, a l’apparence d’un paquebot échoué dans un fjord. Elle fut construite, en 1902, par des maçons piémontais. Il fallait des spécialistes pour tailler la pierre et travailler dans un rude environnement.

Poussiéreux, je songe à l’accueil que va me réserver le personnel stylé de cet hôtel victorien. C’est à cet instant précis que je glisse sur une poutre enjambant une mare. Je m’étale de tout mon long. Je me redresse couvert de boueux. Je décampe en effectuant des grands moulinets pour chasser les moustiques voraces qui ne me laissent aucun répit.

Le moose (élan) est le roi de la forêt. Ce cervidé a la taille d’un cheval. Il n'est ni farouche ni réputé pour son intelligence. Il vaut mieux se tenir à bonne distance car ses réactions sont imprévisibles. Ce mastodonte peut piétiner des gens qui s'approchent trop près de lui. Je n’ai pas la chance de l'apercevoir en une semaine de randonnée. En revanche, les moustiques et les taons ne me lâchent pas d’une semelle.

Lavé et rasé, je me dirige vers la salle de restaurant. Je suis refoulé en raison de ma tenue incorrecte. La veste est de rigueur pour les hommes. Un garçon me conduit au vestiaire où l’on me prête une veste. Il y a toutes les tailles. La direction sait faire preuve de pragmatisme pour faire respecter l'étiquette.

Malgré la grandeur de son passé, l'établissement ne propose qu'un repas quelconque pour le palais exigeant d’un Français. Une serveuse allemande est ravie de pouvoir s’exprimer dans sa langue. Elle évoque avec nostalgie les bonnes pâtisseries de son pays. Des couples valsent sous le regard bienveillant du chef d‘orchestre. Bercé par l’atmosphère surannée de la Belle Epoque, je revois des images de l’hôtel qui servit de cadre au film culte « Mort à Venise. » Elles défilent au ralenti devant mes yeux rougis par le soleil.

La clientèle semble prendre beaucoup de plaisir à se retrouver chaque année dans cet hôtel victorien perdu dans la montagne. Elle se salue lors de la promenade du soir sur la grande terrasse en bois. Ces nonchalants viennent admirer le coucher de soleil sur la chaîne présidentielle dont le granite vire au rose. Ces personnages endimanchés semblent sortir tout droit d’un tableau d’un peintre naturaliste de l’école de la rivière Hudson. Une exposition est consacrée à Winslow Homer (1836-1910) au musée Metropolitan de New York.

Sur la pelouse les derniers joueurs de golf tirent avec flegme leur caddie. Leur démarche nonchalante traduit la langueur d’une vie feutrée de rentier américain.