dimanche 14 juillet 1996

San Francisco



Le pont du Golden Gate à l'entrée de la baie de San Francisco

Il est difficile d’imaginer comment Juan Manuel de Ayala a trouvé l’entrée de la baie. San Francisco est toujours embrumée en été. Cet explorateur espagnol y est parvenu par une journée d’août de l’année 1775. Appelée autrefois Yerba Buena (la bonne herbe) par les indiens Miwok, les Espagnols y érigèrent la mission de San Francisco.

En 1846, des pionniers américains qui ne supportaient plus l’immobilisme des Espagnols opposés à tout commerce avec une puissance étrangère, firent sécession. Deux ans plus tard, une pépite d’or fut découverte par un ouvrier agricole sur les terres du général Sutter. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre à travers le continent américain. Des milliers d’aventuriers se ruèrent vers la rivière Sacramento ; la Californie acquit le sobriquet de Golden State qu'elle a gardé depuis. Bars et bordels poussèrent comme des champignons ! L’alcool coulait à flot lorsque les chercheurs d’or descendaient le samedi soir de leur campement. Abandonné par ses ouvriers agricoles, Sutter assistait impuissant à cette folie collective.

Des pionniers intrépides entreprirent le voyage par mer en passant par le cap Horn. Au musée de la marine de San Francisco, un croquis montre les multiples tentatives avortées d’un voilier pour contourner ce cap. Avec l’introduction des navires à vapeur, le temps de croisière fut divisé par deux : de quatre à deux mois seulement. Au début du vingtième siècle, la baie de San Francisco était littéralement encombrée de bateaux. La pêche déclina avec l’interdiction de la prise de baleines. Elle sonna le glas des quartiers populaires qui donnent sur le port.

Les quais du port sont déserts en fin de semaine. Des gros cargos mouillent au large. Grues et pontons sont figés dans une course inachevée. La corne de brume maintient le pouls du port endormi. J’arpente les quais déserts en passant sous l’immense pont de Berkeley. La ville au célèbre campus universitaire est adossée à une colline de paille. Le contraste est saisissant entre la côte verdoyante du grand large et l’intérieur de la baie brûlé par le soleil. Le pont du Golden Gate semble contenir le brouillard de la haute mer.

Alcatraz est la grande attraction du port touristique. Surnommé ironiquement le château « d’Ifficult », l’îlot servit longtemps de prison. Transformé en pénitencier fédéral, il gagna sa sinistre réputation sous la férule de Ward Johnson. Ce directeur implacable rendit fous les uns et poussa au suicide les autres. Il fit abattre ceux qui tentaient une évasion. Al Capone séjourna à Alcatraz. Atteint de syphilis, le caïd ne fomenta pas de rébellion et resta prostré dans sa cellule.

Si proche de l’effervescence du centre-ville, la prison était insupportable aux détenus qui ne se berçaient guère d’illusion sur leur chance de s’échapper. John Paul Scott est le seul prisonnier à réussir cet exploit. Le 12 décembre 1962, il s'échappa à la nage. Il utilisa des palmes qu’il avait bricolées avec des gants en caoutchouc dérobés à la cuisine. Victime d’une hypothermie, il s’évanouit sur la berge qu’il venait de gagner. Deux garçons donnèrent l’alerte. Il fut reconduit à sa cellule. Plus rageant pour celui qui avait risqué sa vie à la nage, c'est le fait que le pénitencier ferma ses portes trois mois après son évasion.

En pleine saison touristique, l’attente pour Alcatraz est de trois journées. Déçu, je me contente de l’observer de la berge. Un jeune Américain, s'exprimant correctement en français, me propose une visite du quartier touristique à bord de son tricycle. Je décline son invitation. Comme ses collègues qui ont leurs tricycles sagement alignés, il attend les touristes devant les restaurants de crustacés.

La baie s’ouvre à la haute mer par un détroit. C’est à cet endroit qu’a été ouvert, en 1937, à la circulation automobile le pont du Golden Gate. J’aurai l’honneur de le traverser, demain, en participant au marathon de la ville.

La colline qui surplombe le Golden Gate est la plus filmée au monde. Les constructeurs automobiles ont fait du mont Tamalpais un passage obligé pour le lancement d’un modèle de voiture. Avec une lumière tamisée par un microclimat et des virages s’enchaînant dans un décor féérique entre mer et montagne, les kilomètres de la Highway One sont les plus bichonnés de la planète. Avant le tournage d’une publicité, la chaussée est soigneusement balayée pour enlever toute saleté. Ensuite, une équipe repeint les bandes jaunes. Elles doivent apparaître aussi éclatantes que le maillot jaune du Tour de France. Juste avant le tournage du film, un camion-citerne répand uniformément de l’eau sur la chaussée pour faire ressortir le noir du goudron. Voilà comment on s’y prend pour faire rêver les consommateurs. 

Du sommet de la colline venteuse du Télégraphe qui est gardée par la statue du Commandeur Columbus, une vue extraordinaire s’ouvre sur la baie. Pour ceux qui ne connaissent pas San Francisco, je la tiens pour la plus belle ville du monde. Couché sur le parapet, les yeux mi-clos, je respire les senteurs d'eucalyptus, de bougainvillier et d'azalée colportées par la brise. Elles emplissent mon âme apaisée d'avoir découvert le lieu où j'aimerais mourir un jour. Préparer mon départ ne m’avait encore jamais traversé l’esprit. Serait-ce la conséquence d’avoir passé le cap de la quarantaine ? Je me prends à rêver d’être enterré dans le cimetière du Presidio. Il fait face au grand large du Pacifique qui distille son parfum d'aventure. Les carillons de l’église espagnole voisine me sortent de cette étrange rêverie.

Sur la colline russe, des voitures empruntent la descente en zigzag de la rue Lombard ; elle est couverte de fleurs. Intrigué, je décide de m‘y rendre sur le champ. A mi-pente, j’entends une crémaillère qui s’amplifie dans mon dos. Un tramway rouge arrive à ma hauteur. Il est bondé de touristes arborant une mine ravie. Pour goûter la griserie du rail, des passagers se pressent sur le marchepied.

Parvenu au sommet de la colline Nob, je me dirige vers la cathédrale Grâce. Conçue dans un pur style gothique par Lewis Hobart pendant la grande dépression, sa construction ne fut achevée qu’en 1964. A l’intérieur règne une atmosphère surprenante pour une église. Point de Christ crucifié ou de madones éplorées ! Les murs en béton de l’église sont couverts de fresques naïves représentant la communauté de San Francisco. Elles s’inspirent de l'artiste Diego Rivera. Ce peintre mexicain était en vogue, dans les années trente, aux États-Unis. Diego était un communiste engagé. Il en fit trop avec une fresque commandée par le philanthrope John Rockefeller. Son œuvre devait trôner à l’entrée de l'immeuble du Rockefeller Center à New York. Elle fut enlevée car elle contenait un portrait provocateur de Lénine.

Un couple de motards homosexuels aux grosses épaules tatouées, déambule dans une contre-allée de la cathédrale. Ils portent un pantalon en cuir noir coupé au ras des fesses ; le moule étroit fait ressortir avec indécence leurs organes génitaux. Chaussés de brodequins montant à mi-mollet, ils s’approchent de la vierge. Je fais brûler un cierge pour la santé vacillante de mon grand-père qui va sur ses quatre-vingt quatorze ans.

En redescendant de la colline Nob, je m’arrête à la pelouse de Columbus Square. Elle est ouverte au public. Des vieux font la sieste au soleil, des jeunes se bécotent dans l’herbe et des artistes exposent leurs toiles aux passants.

En ce 14 juillet retentit la corne de brume d’un phare à l’entrée du détroit. Le brouillard est si dense que l’on n'aperçoit que le halo des phares des dernières automobiles autorisées à traverser le Golden Gate. Dans quelques instants sera donné le départ du marathon. Je frissonne en attendant le coup de pistolet.