samedi 1 juin 1996

Le Darwinisme



Charles Darwin (1809-1882)

La population active américaine est divisée en trois groupes : les blancs, les noirs et les hispaniques. Les Asiatiques ne sont pas inclus, probablement en raison de leur facile adaptation au marché du travail. Cette classification est utile pour mesurer l’intégration des minorités mais elle est inconcevable dans notre pays où toute référence à la race est tabou.

Le taux de chômage varie sensiblement d’une ethnie à l’autre. Chez les blancs il n’est que de 4,9% alors qu’il atteint 10,2% chez les noirs et encore 9,2% chez les hispaniques. Une autre inégalité que j'ai relevée, est celle des classes d’âge avec un taux de chômage de 17,4% parmi les jeunes de moins de 24 ans alors qu’il tombe à 4,8% pour le reste de la population active. En revanche, il n’y a pas de différence notable entre sexes.

Vue de France, la Reaganomic’s n’aurait créé que des emplois sans qualification. Dans la presse française, il est souvent fait allusion aux petits boulots pour tourner en dérision la croissance américaine. Pourquoi devrait-on prendre en modèle une société où la précarité est la norme alors que la nôtre garantit des emplois stables et bien payés ? La réponse tient en une comparaison simple. Le marché européen comporte une population de 350 millions d‘individus. Il a créé péniblement trois millions d’emplois au cours de la décennie écoulée alors que le marché américain dont la population n’excède pas 278 millions, en a secrété près de douze millions !

En poursuivant son étude du marché de l’emploi, le Wall Street Journal s’est intéressé au secteur de la technologie. M. Rodgers est le président de Cypress Seminconductor. C'est une société installée dans la Silicon Valley. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une vallée comme le clame la presse française, mais de la partie sud de la baie de San Francisco dont l’épicentre est San José. La Silicon Valley est une conurbation à cheval sur la faille sismique de San Andreas.

Cypress Semiconductor n’a rien à voir avec McDonald. La moitié du personnel a un diplôme d’ingénieur. Faute de candidats, 230 emplois ne sont pas pourvus. Rogers lance fréquemment des offres d’emploi dans les journaux et visite inlassablement les campus universitaires à la recherche de jeunes talents. Dernièrement, A.T&T; (le géant du téléphone) a licencié dix-mille personnes et Rogers s’est livré à une âpre surenchère pour engager une poignée d’ingénieurs.

Chez Cypress Semiconductor, le salaire médian est de 93 000 $ par an, auquel il faut ajouter les stock-options. Même le livreur en reçoit pour l’équivalent de cinq mille dollars par an. Les syndicats sont inexistants dans la Silicon Valley. Les patrons jouent à fond la carte de l’intéressement. Des secrétaires vétérans sont devenues millionnaires avec l’exercice des stock-options.

En raison de la pénurie de matière grise, Rodgers est forcé de recruter à l'étranger. Sur les dix postes de vice-président de son entreprise, quatre sont détenus par des étrangers. José Arreola, un Mexicain, dirige le département de la recherche. Rodgers s’en est pris au projet de loi, Simpson Immigration Bill, qui va restreindre considérablement la possibilité d’embaucher de la main-d'œuvre étrangère.

Pat Buchanan est un candidat ultra-conservateur. Certaines radios américaines diffusent avec malice les discours de Jean-Marie Le Pen qui a le même fond de commerce que lui. Chaque immigré prendrait la place d'un national. En Amérique, le bouc émissaire est José, un petit Mexicain au teint basané. Comme nombre de ses concitoyens, José passe illégalement la frontière pour trouver rapidement un petit boulot dans ce vaste marché. Sans José à la plonge, il serait impensable de consommer un repas dans un restaurant newyorkais pour la modique somme de dix dollars.

Des sociétés publiques comme Cypress sont légion dans la Silicon Valley. Leur croissance exponentielle se heurte à deux écueils : la rareté de la matière grise et la sous-capitalisation qui oblige les patrons à courtiser les banques d'investissement de Wall Street pour un apport d’argent frais.

La conception du domaine public diffère sensiblement d’une rive à l’autre de l’Atlantique. En Amérique, une société est publique quand elle distribue des actions au public. Elle est dite privée lorsque son capital est fermé au public. C’est exactement le contraire de la conception française où l’État s’est arrogé la notion du domaine public. Une entreprise étatique est publique en France. Une société par actions est privée alors qu’elle fait appel tous les jours à l’argent du public. Comprenne qui pourra ! Cette contradiction n’est pas anodine car elle consacre indûment la prééminence de l’État au détriment des véritables acteurs économiques.

Sur la soixantaine de sociétés qui se bousculent chaque semaine aux portes du Nasdaq (le marché de la technologie), seulement un tiers d'entre elles passent avec succès l'examen d’entrée. Les banques d'investissement gèrent l'introduction en bourse des candidates retenues. Elles établissent le prix et le nombre d’actions qui seront distribuées au public. Les petits porteurs ne sont pas sur un pied d’égalité avec les investisseurs professionnels (banques et fonds de pension) qui peuvent acheter ces titres avant leur introduction en bourse. Quand les petits porteurs achètent les titres les plus convoités, les investisseurs professionnels s’en délestent en faisant parfois une culbute de 100% lors de la première séance.

Le capital, la main-d'œuvre et la synergie d’un grand marché sont autant d’atouts dont dispose la France. Mais la clé du succès américain réside dans sa culture d‘entreprise. Sur le nouveau continent, le jeune ambitieux ne rêve que de créer sa boîte ou de débuter dans une société nouvelle avec le leurre des stock-options. En France, l’étudiant brillant mais raisonnable n’aspire qu’à accumuler les diplômes des grandes écoles qui lui ouvrent les voies du pouvoir mais aussi de l'impunité. Avec un bon rang de classement à la fin de sa scolarité à l’école nationale d’administration (ENA), s’ouvrent pour l’impétrant les portes des grands corps de l’État. Un jeune inspecteur des finances a l’assurance d’une vie sereine de pantouflage. Sur un corps qui ne comprend que deux-cent vingt individus, les deux-tiers sont en position de détachement de l’administration. Cela laisse suggérer que ce corps ne sert pas à grand chose si ce n'est de tremplin ou de sanctuaire lorsque les choses tournent mal pour ces nantis.

Parmi les milliers de jeunes entrepreneurs américains, je ne prendrai que deux exemples. Ils sont révélateurs des qualités que l'on attend d'un chef d'entreprise. Ces qualités humaines n'ont rien à voir avec le bourrage de crâne de nos élites.

A trente-un ans, Michael Dell est le chef d’une entreprise qui réalise un chiffre d'affaires de cinq milliards de dollars. Michael a monté sa société dans un garage d'Austin au Texas. C'est un homme pressé. Il n’a pas jugé nécessaire l'obtention d'un diplôme universitaire. Il a fondé sa société en 1984 alors qu'il n’avait que dix-neuf ans à l'époque. Au départ, il bricolait ses ordinateurs avec des pièces détachées. Avec un travail intense de seize heures par jour et en dormant dans son atelier pour faire des économies, il commença à vendre ses « bécanes » en faisant du porte-à-porte. Douze ans après ce démarrage artisanal, sa société emploie dix mille personnes. Bull, une société française, emploie autant de personnel mais avec l’argent du contribuable...

Marc Andriessen est âgé de vingt-cinq ans. Il est vice-président de Netscape. Sa boîte a été fondée en avril 1994 par James H. Clark. Ce visionnaire a détecté le potentiel énorme qu'offre la toile. Il s'est rendu à l’université d’Indianapolis pour rencontrer Marc Andriessen et ses collègues qui ont mis au point un outil de navigation sur la toile. Il n'a pas fallu plus de cette rencontre pour convaincre ces jeunes gens de quitter les bancs de l’université. Une semaine après cette entrevue, l’équipe de Marc s'est rendue à Moutain View dans la Silicon Valley dans un local provisoire. Créer une société est une formalité dans ce pays. Ce n'est pas le parcours du combattant comme en France où il faut passer sous les fourches caudines de la bureaucratie. Le chiffre d’affaires de Netscape est passé de 0 à 80 millions de dollars au cours de sa première année d'activité. Ce démarrage fulgurant n’est pas passé inaperçu auprès des investisseurs. Quand Netscape a été introduite sur le Nasdaq, le cours de l’action a triplé lors de sa première séance.

Andriessen est devenu millionnaire du jour au lendemain. Pour autant, la pérennité de son entreprise n’est pas assurée. La compétition est féroce avec Microsoft. Bill Gates a flairé le danger qu'il représente pour son empire. La petite équipe de Netscape lutte pour sa survie. Elle travaille d'arrache-pied pour sortir une nouvelle version de son logiciel. Malgré sa lassitude, un jeune ingénieur a avoué qu’il ne pouvait se résoudre à prendre une seule journée de repos ! Il a la hantise d’être rattrapé par son concurrent. Les entreprises américaines évoluent ou plutôt survivent dans un univers darwinien. Cela explique pourquoi elles sont perçues comme des prédateurs en France.

Sous le règne de François Mitterrand, la France s'est choisie Bernard Tapie comme parangon de chef d’entreprise. Cet homme qui a du bagout, a été perçu comme la synthèse du capitalisme et du socialisme. On connait la suite...