mercredi 1 mai 1996

Le salaire minimum



Joseph Schumpeter (1883-1950) commença sa carrière en étudiant le droit à l'université de Vienne. Son professeur était Eugen von Böhm-Bawerk, un théoricien du capitalisme autrichien.

Avec quatre journées fériées auxquelles se rajoutent les ponts, l’économie française tourne au ralenti en mai. En Amérique une seule journée est chômée pendant ce joli mois de mai. Memorial Day ou Decoration Day est la journée du souvenir des soldats tombés sur les champs de bataille. A cette occasion, les riches new-yorkais gagnent leur villégiature de East Hampton à Long Island et les classes moyennes rejoignent leurs familles dispersées aux quatre coins du pays. Seuls les pauvres croupissent dans New York où l’ambiance éphémère est celle d’une ville méditerranéenne endormie sous le soleil.

Depuis 1974 on parle en France de fatalité à propos du chômage. Tous les gouvernements qui en ont fait leur priorité, ont failli dans leur entreprise car ce n’est ni en foutant les vieux à la retraite, ni en abaissant la durée du temps de travail des actifs que le chômage sera vaincu.

Toute proportion gardée, le succès de l’économie américaine, au cours de la décennie écoulée, équivaudrait à une création nette de deux millions d’emplois en France ! Les Américains travaillent davantage que les Européens et, pourtant, le taux de chômage est deux fois moindre qu’au sein de l’Union Européenne. C’est la preuve que le marché de l’emploi n’est pas un gâteau fixe que l'on devrait se partager comme l'accréditent les énarques qui nous gouvernent.

Le vieux continent est plongé dans la sclérose et la schizophrénie. Un gériatre et un psychiatre devraient venir se pencher à son chevet pour lui administrer la potion libérale à forte dose. Le libéralisme a besoin d’air frais mais nos élites frileuses lui préfèrent les lambris dorés et la naphtaline des hôtels particuliers parisiens transformés en cabinets ministériels.

Un indice ignoré en France est celui de la durée moyenne du chômage. En Amérique, elle est tombée à dix-sept semaines. En France, elle a dépassé le cap fatidique d’une année. Le chômeur de longue durée perd graduellement ses capacités professionnelles et sa motivation de retrouver un emploi. A l’échelle d’une nation, le dommage est irréparable.

Comme le notait Schumpeter, le capitalisme évolue dans une perpétuelle dynamique de création et de destruction d'emplois. Les tenants de Colbert qui sont légion parmi nos élites, n’ont d’autre ambition que de juguler le marché. Quand on essaie de sauver des emplois au nom de l'intérêt stratégique de l'entreprise (presque tout l'est aux yeux des jacobins), la dynamique est cassée. Dans cet environnement trop régulé, peu d’emplois sont créés et ceux qui ont été maintenus artificiellement, sont condamnés à terme. La croissance économique est grippée.

Des deux côtés de l’Atlantique, il existe un salaire minimum. Dans la campagne électorale, le président Clinton a évoqué une augmentation du salaire minimum de 4,25 à 5,15 $ par heure. Des économistes ont donné leur opinion dans les colonnes du Wall Street Journal.

Milton Friedman, le lauréat du prix Nobel d’économie, a ouvert le débat.
« Augmenter par une loi le prix d'une matière première ou d'un service, réduira la quantité que les acheteurs de cette matière première ou de ce service voudront payer ; que l’article en question soit de l’essence, du blé, du lait ou du travail ! La seule question est de savoir de combien. Un salaire minimum plus élevé induit que moins de gens sont susceptibles d’être employés. Moins de salariés produisent moins et, de ce fait, un salaire minimum conduit à une contraction de la production nationale. Quelques personnes en bénéficieront (ceux qui auront eu la chance de préserver leur emploi avec un salaire minimum plus élevé), mais d’autres vont le perdre (ceux qui auront perdu leur emploi à cause de l’augmentation du salaire minimum et ceux qui ne pourront plus être embauchés pour la même raison)”

Finis Welch, de l’université de Tewas, a fait appel à notre bon sens.
« Accroître le salaire minimum va rendre certains emplois plus attractifs mais il va aussi les rendre plus difficile à obtenir ! »

William Poole, de l’université de Brown, s’en est pris aux politiciens démagogues.
« Les partisans du salaire minimum croient que le coût de l’emploi vaut la peine du petit gain perçu par ceux qui restent employés. La proposition d’augmenter le salaire minimum va entraîner la suppression de 400 000 emplois. J’ai une question à poser à ceux qui vont perdre leur emploi : êtes vous satisfait de sacrifier votre place pour que d'autres puissent la conserver ? Si ce n’est pas le cas, blâmez le président et le Congrès mais pas votre employeur !

Brad Schiller, de l’Université américaine, nous explique que le salaire minimum n’est qu’une étape dans l'insertion professionnelle.
« Le président Clinton et son secrétaire du Travail voudraient nous faire croire que les gens qui ont un salaire minimum, sont condamnés à rester éternellement dans ces emplois mal rémunérés et sont, de ce fait, incapables de supporter leur famille. Une étude du marché de l’emploi des jeunes révèle qu’après une année, six jeunes sur dix recrutés au salaire minimum ont obtenu un deuxième emploi mieux rémunéré, et qu’après trois années d’activité, un employé sur dix seulement reste au niveau du salaire minimum que l’on rencontre dans un restaurant de Mc Donald. »

Une enquête, menée dans l’État du New Jersey, où le salaire minimum a été sensiblement relevé, révèle que cette augmentation a incité nombre de jeunes à interrompre précocement leurs études. Cet effet pervers est un bon exemple de la leçon de Frédéric Bastiat "Ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas."

Dans ce même journal, le cursus professionnel d’une femme noire (mère célibataire) est relaté. Elle dut travailler dans une chaîne de restaurant pour faire vivre sa fille. Elle s’est d’abord battue pour obtenir une place de plongeur. Ce métier difficile est réservé aux hommes. En raison de sa détermination, le patron se laissa convaincre de l’embaucher. Comme dans l’enquête relatée par le professeur Brad Schiller, elle ne resta que six mois à cette place pénible. Dès qu’une place fut vacante dans l’établissement, elle postula. Elle devint aide-cuisinière, un poste dont elle s’acquitta honorablement. Une place de cuisinier se libéra et elle fut encore prise. Trois ans plus tard, elle devint serveuse. C'est un métier bien rémunéré en Amérique en raison des pourboires qui ne sont pas inclus dans l’addition et laissés à la discrétion du client. Le "tip"  est de l’ordre de 15 à 20% de l'addition. Puis cette mère courageuse entreprit, le soir, des études de comptabilité. A quarante ans, elle dirige un restaurant de deux cent salariés. Combien de restaurants en France peuvent s’enorgueillir d’employer autant de personnel ? Cette mère célibataire est fière d’avoir su préserver sa dignité en ayant eu la chance d’accéder au premier barreau de l’échelle du travail. Elle concède que cela a été dur au départ mais, la mobilité aidant et ce n’est pas un vain mot dans ce pays, elle a su saisir sa chance à chaque vacance d’emploi. Elle souhaite que le salaire minimum ne soit pas fortement valorisé pour que des jeunes sans qualification s’insèrent dans le monde du travail. Un océan la sépare de nos syndicats qui ne se préoccupent que d’améliorer la situation des nantis qui ont un emploi.

A Bishop, une bourgade au pied de la majestueuse Sierra Nevada en Californie, j’ai fait la connaissance d’une serveuse. Âgée de 25 ans, Laura travaille quatre soirées par semaine dans un restaurant qui emploie jusqu’à quatre vingt-dix personnes en fin de semaine ! Elle empoche un pourboire d’une centaine de dollars par soirée. Travailleuse, elle a deux autres boulots à mi-temps : l’un dans une agence immobilière et l’autre dans un ranch où elle guide des touristes dans des excursions à cheval. Avec ses trois revenus, Laura s'est acheté un S.U.V (véhicule tout-terrain) flambant neuf. Avec son mari, elle fait construire à crédit une maison en bois. Le bois est préféré à la pierre dans cette zone sismique.

A 25 ans, la Française est inscrite à un stage bidon de formation et elle vit chez ses parents. Son fiancé est chômeur après quatre ans d’études dans une université. Sans pouvoir d’achat, ce jeune couple ne peut pas s’installer. Leur sortie se limite à une soirée de cinéma après un dîner dans un petit restaurant où le service compris laisse à désirer. Ensemble, ils vont pointer, le lundi matin, au bureau de l’agence nationale de l’emploi.