lundi 15 avril 1996

les oeufs de Fabergé



Les œufs de Fabergé exposés au Metropolitan

Si les magasins de New York n’ont pas failli à la tradition des oeufs de Pâques, je voudrais vous entretenir d’autres œufs que j’ai eu le plaisir de contempler au musée Metropolitan entre les nombreuses têtes qui se pressaient autour de vitrines surveillées par des caméras. Il s'agit d'une exposition des oeufs de Fabergé qui fut le joailler de la cour de Russie.

L'œuf de Napoléon commémore le centenaire de la victoire russe sur la grande armée à Borodino. Tolstoï a superbement raconté cette bataille qui fut le tournant de la campagne de Russie dans son livre "La Guerre et la Paix."

Exécuté par l’orfèvre Henrik Wigström, l'œuf de la Croix-Rouge représente les portraits des grandes duchesses Olga et Tatiana qui servirent dans cette organisation pendant que le tsar combattait sur le front de l’Ouest.

L'œuf de Pierre le Grand, exécuté par le grand orfèvre Mikhail Perkin, commémore le bicentenaire de la ville de Saint-Pétersbourg.

L’aspect éclatant des émaux était un secret bien gardé de la maison Fabergé. Les experts détectèrent les contrefaçons car la technique de fabrication de Fabergé était unique au monde.

En dehors de ces œufs, cette exposition recèle d’autres agréables surprises pour le public américain. La maison de Fabergé possédait un savoir-faire extraordinaire. Parmi les oeuvres qui m'ont marqué, figure un ravissant bouquet de lilas monté avec des perles. On peut également admirer des porte-cigarettes en émail et qui sont agrémentés de fines ciselures en or. Et pour conclure, sont exposés les services de vaisselle en argent représentant des moments historiques de la Russie.

Carl Fabergé fut le plus grand joailler de la Russie avant la révolution de 1917. Il était le chef talentueux d’une entreprise prospère qui employa jusqu’à cinq cent personnes pour servir les cours européennes et, notamment, celle des Romanov. Chaque année à Pâques, Fabergé venait présenter au tsar ses créations. En passant la commande de deux œufs par an, l’un pour sa mère Maria Feodorovna et l’autre pour sa femme Alexandra, le tsar Nicholas II était son meilleur client. Fabergé ne survécut pas à la disparition tragique de la famille Romanov. Il mourut en exil en Suisse en 1920.

Les fondations américaines

Les grands musées new-yorkais sont des fondations. Leurs collections permanentes sont des donations faites par des barons de l’industrie (Rockefeller et Annenberg) ou de la finance (Salomon et Morgan). Habités par une mégalomanie qui rivalise celle de nos présidents de la République avec leurs grands chantiers dans la capitale, "les barons voleurs" ont su habilement transmettre une image flatteuse d'eux-mêmes aux générations futures. Le qualificatif de "baron voleur" leur fut attribué par la presse du dix-neuvième siècle. Ce nom fut repris en 1934 dans le livre que Matthew Josephson leur consacra. Il fait référence aux pratiques déloyales de grands capitaines d'industrie qui ont amassé de vastes fortunes.

Les fondations entretiennent un mécénat florissant. Une lettre annuelle est adressée aux membres pour une participation à l’équilibre des comptes. En fonction du nombre de chiffres qui sont alignés sur le chèque, le nom de la personne apparaîtra dans une catégorie plus ou moins huppée de généreux donateurs qui figure dans un catalogue luxueux. La marque suprême de reconnaissance est de donner son nom à une salle de musée. Mais pour cela, il faut être un membre à vie de la fondation et lui laisser une bonne partie de sa fortune.

Les fondations sont des organisations caritatives qui ne sont pas soumises à l'impôt des entreprises. Il n’y avait que 18 fondations à la Belle Époque. Leur nombre est passé à 22000 en 1980 pour atteindre 47000 cette année ! Une quarantaine d’entre elles ont une trésorerie supérieure à un milliard de dollars. Les plus values des fondations qui sont très actives sur le marché de l'art, sont taxées.

Jusqu’au début du vingtième siècle, les artistes américains avaient leur regard tourné vers l’Europe. Le peintre Edward Hopper (1882-1967) fut le premier à ne pas effectuer la traversée de l’Atlantique. Il ne considérait pas qu’un séjour en Europe fût indispensable à son perfectionnement. Après la Seconde Guerre mondiale, l’art américain est sorti de sa vassalité dans le sillage d'artistes émancipés comme le dessinateur Norman Rockwell ou le peintre Jackson Pollock. Cette émancipation a libéré des forces créatrices sur le nouveau continent. La vieille Europe n'est plus considérée comme un passage obligé pour une carrière artistique.

dimanche 7 avril 1996

L'arrestation de l'ennemi public numéro un



Theodore Kaczynski après son arrestation par le F.B.I



Si un œuf de Pâques constitue un colis sympathique, une autre tradition vient de s’achever au grand soulagement de la société américaine. Depuis 1978 un individu mystérieux envoyait des colis piégés. Le bilan est lourd : trois morts et vingt-trois blessés dont plusieurs sont handicapés à vie. N’ayant pas d’indices, la presse l’avait surnommé The Unabomber car ses victimes appartenaient aux milieux universitaire (un) et aéronautique (a). L’énigme concernant l’auteur de ces lettres piégées était frustrante. Le F.B.I avait mis deux cent agents sur cette affaire. Comment une personne a-t-elle pu échapper pendant dix-huit ans à la police fédérale américaine ?

Un coup de théâtre se produisit, l’an dernier, lorsque le présumé auteur demanda aux rédactions de grands journaux nationaux, que fût publié son manifeste. En échange de cette faveur, il s’engageait à ne plus piéger de courrier.

Cette exigence posait un problème de déontologie à la presse américaine. Pouvait-elle accepter ce marchandage ? Ne risquait-elle pas de compromettre son indépendance ? Pressés par le F.B.I, le Washington Post et le New York Times publièrent, le 19 septembre 1995, le manifeste en question. Les journalistes ont considéré, selon toute vraisemblance, que c'est leur devoir d’aider la justice à démasquer l'ennemi public numéro un de la nation américaine.

C’est ainsi que le papier fut publié dans son intégralité conformément aux vœux de l’intéressé. Le F.B.I pensait que sa publication leur procurerait un indice. Depuis longtemps une prime d’un million de dollars était offerte pour son arrestation. Dans ce long texte tortueux d'une dizaine de pages, l’auteur s’en prenait à la société industrielle. Puis, après sa parution, le silence retomba.

Toutefois, l’auteur s'était compromis en dénonçant la société industrielle qu'il abhorrait. « Ne jamais écrire une lettre, ne jamais en détruire une !» disait le cardinal de Richelieu. Avec une missive aussi longue que la sienne, il y avait une chance non négligeable qu’un proche la lût et reconnût son style d’écriture.

Par une froide matinée d’avril, des agents du F.B.I ont fait irruption dans une cabane du Montana ou vivait en ermite le suspect. Le portrait robot, qui est basé sur une description faite il y a longtemps par une personne ayant aperçu un individu déposer une lettre suspecte à Sacramento en Californie, ne correspond pas du tout à celui du suspect. La photo de Theodore Kaczynski est apparue en première page des journaux. L’homme a la mine creuse, la chevelure longue et la barbe hirsute ; il semble souffrir d’une dépression.

Le passé de Kaczynski est remarquable. Après de brillantes études à l’université d’Harvard qu’il acheva à l’âge précoce de vingt ans, il passa les cinq années suivantes à celle d’Ann Harbor, dans le Michigan, où il épata ses professeurs de mathématiques en élucidant un problème sur lequel ils buttaient. Son diplôme en poche, il partit enseigner les mathématiques à l'université de Berkeley en Californie. A cette époque, le campus était en proie à une vive agitation à cause de la guerre menée au Vietnam.

En 1971, le destin brillant de Kaczynski s’interrompit brutalement quand
il donna, sans fournir d’explication, sa démission. Il partit sans laisser d’adresse. Il se retira dans le Montana où il construisit une cabane. L’unique pièce ne comporte ni chauffage ni électricité. Dans cette cabane cachée dans une forêt, Kaczynski vécut ce dernier quart de siècle en ermite.

Ennuyé par le bruit des avions qui passaient au-dessus de sa tête, et sombrant complètement dans la schizophrénie dont il souffrait depuis son enfance, Kaczynski commença à bricoler des bombes qui étonnèrent les spécialistes par leur dispositif ingénieux de mise à feu. Il ne commettait aucune erreur en les fabriquant avec des matériaux ordinaires qu’il achetait dans une quincaillerie. Une fois par semaine, il se rendait avec un vieux vélo, à la localité de Lincoln. Il ne fréquentait personne. Sa seule distraction était la bibliothèque municipale où il passait sa journée à lire des livres ou des revues, et à prendre des notes. La bibliothécaire qui est l’une des rares personnes à le connaître, est abasourdie par la nouvelle de son arrestation.

Kaczynski a été dénoncé par son frère. Il trouvait des similitudes entre les lettres qu’il avait lues à la maison de leurs parents décédés, et le manifeste paru dans la presse. Intrigué, il loua les services d’un détective privé avant de faire part de ses soupçons à la police. Le F.B.I mena durant trois mois une filature du suspect qui était très méfiant. Durant celle-ci, un détective qui montait la garde, dans la neige, à proximité de la cabane de Kaczynski, vit un puma dévorer une biche !

Cette affaire est l’opération la plus coûteuse de l’histoire de la police fédérale américaine. Elle faillit capoter quand Dan Rather, le présentateur du journal télévisé de la chaîne C.B.S, en eut vent. La vedette voulait damer le pion à ses confrères en dépêchant une équipe pour assister à son arrestation. La fuite força le F.B.I à anticiper l’opération en prenant de grands risques. Personne ne savait si la cabane était ou non piégée. La presse américaine exerce impérialement son métier. Informer en temps réel le public prime sur la vie de quelques flics qui n’ont aucune valeur marchande.

Dans une nation où la gloire et l’argent sont les deux valeurs auxquelles on attache une grande importante, les commentaires qui ont été faits après son arrestation spectaculaire, se sont limité à la dérive pathétique du personnage. Aucun ne s'est interrogé sur le contenu de son manifeste intitulé "la société industrielle et son futur". Il y avait matière à méditer sur le message de l’illuminé qui a passé un quart de siècle à observer les détraquements de notre société industrielle.