vendredi 1 mars 1996

une campagne présidentielle en demi-teinte


Steve Forbes est partisan d'un taux uniforme de 17% pour l'impôt sur le revenu



Les feux de la rampe sont tournés tous les quatre ans vers l’Etat du New Hampshire surnommé Granite State en raison de son relief montagneux. Ses quelques milliers d’électeurs sont choyés car cet Etat a l’honneur d’ouvrir, le troisième dimanche de février, la campagne présidentielle.

Malgré ses archaïsmes, la Constitution américaine a fait ses preuves. Après avoir conquis leur indépendance, les Américains ont adopté cette constitution à laquelle ils sont restés fidèles. Pour mémoire, la France en est à sa seizième constitution et n’a pas encore trouvé un équilibre satisfaisant dans la répartition des pouvoirs. Certains se demandent s’il faut accorder l’indépendance à la justice. Le «gouvernement des juges » fait peur à la classe politique française. Sans séparation des pouvoirs, il n’y a pas d’État de droit.

En Amérique, ce ne sont pas les caciques mais les citoyens qui choisissent les candidats. Comme d‘habitude, on retrouve les politiciens aux poches pleines des deux grands partis (Républicain et Démocrate) mais aussi des candidats faisant campagne sous la bannière d’un parti dont on ne soupçonne pas l’existence en Europe.

Selon la presse américaine, la campagne est déjà terminée. Elle le serait pour les candidats qui, ayant atteint le plafond de dépenses de 35 millions de dollars laborieusement négocié par Clinton et Gingrich (le speaker de la chambre des Représentants) s’engageraient à le respecter. Elle l’est certainement pour les petits partis qui n'ont aucune chance de l’emporter dans une élection à un tour de scrutin. La démocratie américaine dérive vers une ploutocratie en raison du coût exorbitant d’une campagne électorale.

Pour en savoir plus sur les autres candidats qui n‘apparaissent jamais dans la presse, la toile offre une bonne étude comparative. Il y a une kyrielle de partis en lice. Le "Parti de la Loi Naturelle" préconise un retour à la tradition. Hormis les Amish en Pennsylvanie, il fait peu d’émules. Le "Parti Libertaire" rejette toute forme étatique et ses thèses ont un écho non négligeable dans l’Ouest du pays. Le "Parti Révolutionnaire du Peuple" ne vise pas moins que l’abandon du capitalisme. Le Green Party n’a pas une audience considérable. L'écologie se manifeste par le relais d’associations de protection de la nature qui militent avec succès auprès des chambres sur des causes bien ciblées. Par exemple, la construction d’une autoroute sera déviée si elle traverse une mare de grenouilles appartenant à une espèce en voie d'extinction. Le cas s’est produit en Oregon. Il y a aussi le "Parti de la Réforme" au programme bien vague, le "Parti Socialiste", et enfin le "Parti des Vétérans de l’Industrie" qui a une connotation corporatiste. Loin des salles surchauffées par la fanfare et les majorettes, la toile sert la démocratie car elle permet de comparer les programmes des petits partis.

La campagne présidentielle est en demi-teinte. Avec la réélection probable du président, elle ne passionne pas beaucoup de monde. Il est difficile de battre le président quand il bénéficie d'une bonne conjoncture économique.

Les thèmes abordés dans cette campagne ne sont pas nouveaux. Néanmoins, un candidat s’est distingué par la hardiesse de son programme. Le courage étant une vertu rare dans le personnel politique, il faut saluer l'homme en question. Il s’agit de Steve Forbes, l'héritier de la dynastie. Sa fondation comporte une collection remarquable d’œuvres d’art, de jouets et de maquettes. Située sur la cinquième Avenue non loin de l’arc de triomphe de Greenwich Village, elle est ouverte au public et son entrée est gratuite.

La campagne de Forbes est axée sur la fiscalité : un sujet sensible dans un pays obsédé par l'argent. Au cœur de son programme figure la proposition d’une taxation uniforme de 17% des revenus. A priori, il paraît choquant que des milliardaires comme lui soient imposés au même taux que des foyers modestes. Mais que représente la dernière tranche imposable à 60% ? Ce sont les heures tardives des cadres qui se dévouent pour leur entreprise au détriment de leur vie familiale. N'en déplaise aux "partageux" ce système est pénalisant pour la croissance.

Forbes s’en est pris aussi au code fiscal qui fait la part belle aux déductions. Le code fiscal américain est monumental. Les riches sont favorisés dans ce système byzantin car ils disposent de l'aide d'experts fiscaux leur indiquant comment échapper à l'impôt.

Dans le Wall Street Journal , Kenneth Blackwell, le trésorier de l’État de l’Ohio, a cité le coût astronomique de la gestion de l’impôt sur le revenu. Le traitement d'une déclaration individuelle qui passe entre les mains de plusieurs contrôleurs, prend deux heures et demi. A raison de cent cinquante millions assujettis à l'impôt sur le revenu, le coût s’élève à 192 milliards de dollars pour la nation américaine. C‘est l’équivalent de la production annuelle de la General Motors qui se perd dans les limbes de l'administration. Une courbe fournie par ce même journal montre la corrélation entre les groupes de pression et l’inflation d'amendements fiscaux. On s'en serait douté.

La campagne en faveur d'une réforme de la fiscalité a coûté quarante millions de dollars. Même si Forbes ne se berce guère d’illusion sur ses chances d’emporter l’élection primaire au sein du parti Républicain, il a déclaré que cet argent est dépensé pour une bonne cause.

Le Grand Old Party de Lincoln tiendra sa convention à San Diego qui abrite une grande base navale. San Diego est l’une des rares poches du parti républicain sur la côte du Pacifique. Les militaires sont plutôt républicains. Le patriotisme y est plus marqué qu’au sein du parti Démocrate qui est une coalition hétéroclite d’intellectuels et de minorités. La carte électorale montre que seules les côtes sont acquises au parti Démocrate, l'intérieur du pays est solidement ancré à droite.

Forbes a ouvert un débat qui intéresse toutes les nations confrontées à l'évasion fiscale. D’une grande simplicité à mettre en oeuvre, elle requiert du courage à ses avocats car elle s’attaque aux groupes de pression. Ces derniers peuvent compter sur l’appui indéfectible des cabinets d'avocats et d'experts fiscaux alors que leur raison d’être est menacée. Seuls les idéalistes pourraient croire au succès de son entreprise. L'injustice est aussi vieille que l'humanité et les remèdes n'ont abouti qu'à créer d'autres injustices. Restons humbles mais soyons ouverts aux idées neuves qui dérangent.