mercredi 7 février 1996

Las Vegas



la pyramide noire de l'hôtel Luxor

Le blizzard frappe New York. Une neige salie par les détritus encombre les trottoirs où dorment les sans-abri dans leur carton de fortune qui est posé sur une grille chaude d'aération. En quête d’évasion je consulte le calendrier des courses de la revue mensuelle Runners’s World et lorgne le marathon de Las Vegas. En bonne forme mais à court d’entraînement sur de longues distances, je prends la décision légère d’y participer en rêvant de sable et de désert. Deux semaines plus tard, je décolle dans un ciel neigeux.

Ayant fait tardivement ma réservation, mon voyage ne sera pas direct. La première escale est à Atlanta, la ville des prochains jeux olympiques, où je croise des gens en chemisette qui arborent un teint bronzé. Une autre correspondance m’amène à Phoenix, en Arizona, où règne, la nuit tombée, une température estivale de 27°C ! Quand je reprends ma place dans l’avion, le service de nettoyage a emporté mon chandail. Une troisième correspondance m'amène enfin à Las Vegas. On ne peut ignorer que l'on vient de débarquer dans la capitale des jeux. Des machines à sous sont alignées dans des salles d’attente luxueuses. Tout semble conçu pour délester le plus vite possible le portefeuille des touristes. Après ce long voyage agrémenté de sauts de température extrêmes, je dormirais volontiers sur la moquette rouge épaisse de l'aéroport.

Un bus me conduit au pyramidal hôtel Luxor. Un Sphynx constitue l’entrée principale de cette bâtisse colossale en verre noir. A l’intérieur de la pyramide les chambres sont accolées aux parois comme les alvéoles d'une ruche. Au centre de la pyramide trône un obélisque. La base de cette construction délirante est constituée par une réplique du temple de Karnak.

Aux guichets de la réception, une trentaine de réceptionnistes traitent fébrilement sur des consoles la gestion du parc de quatre mille quatre cent chambres. Une réceptionniste me donne un plan de la pyramide pour rejoindre la chambre qui m’est réservée au vingtième étage. Je traverse une salle de casino. Mon objectif n’est pas de faire sauter la banque mais mon record sur le marathon.

Couché tôt sans avoir participé à une chaude soirée de strip-tease, je me lève, le lendemain, avec une bouche pâteuse. En dépit d'une grosse fatigue liée au voyage, je me mets en train pour arpenter le boulevard mythique où sont alignés des hôtels rivalisant dans le gigantisme et l'hérésie de thèmes historiques. Il me faut un quart d’heure pour faire simplement le tour à pied de l’hôtel de la Metro Goldwin Mayer. Ce bâtiment massif ressemble sur un plan architectural à Fort Knox où sont entassés les lingots d’or de la banque centrale américaine.

La visite que j’ai péniblement entamée, prend une tournure accélérée. Sans prendre le temps de contempler les fresques romaines, je me précipite dans un couloir du Caesar Palace en quête de toilette. Il ne fait plus de doute que j’ai contracté une gastro-entérite durant le voyage. De retour à la pyramide du Luxor, j‘avale un comprimé d‘imodium. Ce médicament est en vente libre.

Assis au bar, je constate que le sous-verre du comptoir comporte des jeux de cartes électroniques. Même le solitaire accoudé au comptoir fait l’objet d’une délicate attention de l'industrie du jeu. Seules les toilettes où je me rends avec une fréquence élevée, sont épargnées. Pour combien de temps encore ? En flânant dans cette immense pyramide que je n‘ose plus quitter, je regarde les touristes qui sortent émerveillés de leur visite guidée dans une barque de papyrus voguant sur une rivière artificielle à l’intérieur du temple de Karnak. Pour nombre de touristes, l’aspect factice des lieux fait l’économie d’un voyage aux sources de l'humanité.

Je me lève à quatre heures du matin. Je quitte sans tarder ma chambre pour prendre un petit déjeuner dans l’un des nombreux restaurants de la pyramide. L’ambiance qui règne à l’aube, n’est pas pour me déplaire. Fatigués par une nuit blanche de jeu, des clients retiennent laborieusement leur tête au-dessus de l'assiette qu'ils contemplent. Pendant que je sirote un café, des marathoniennes à une table voisine avalent d’un trait un grand verre d’eau rempli de glaçons qu’elles croquent. Cette vision serre mon estomac délicat mais cela n’a aucun effet sur celui blindé de mes voisines. Mon nom résonne dans la grande salle de casino. Saperlipopette ! J’ai oublié de répondre au réveil que j’ai commandé la veille. Je regagne précipitamment ma chambre pour arrêter la recherche.

Le jour se lève. Des bus scolaires jaunes emportent les coureurs vers une destination inconnue. De la bouche de ma voisine, une belle fille de l’Utath avec qui je viens de prendre place, j’apprends que la course va se dérouler dans le désert gris d’Armagosa qui entoure la cuvette de Las Vegas.

Faute d'un nombre suffisant de toilettes ambulantes, les coureurs s’éparpillent dans la nature pour satisfaire un besoin naturel pressant avant le départ de la course. Je n'ai jamais autant vu de fesses qu'aujourd'hui. Ce spectacle amusant me rappelle ma gastro-entérite de la veille qui n'est plus qu'un souvenir. Si, d’aventure, je devais abandonner la course, la présence d’un bus-balai posté tous les cinq kilomètres semble rassurant.

Je me rends sur la ligne de départ sans prendre la peine de trottiner. Je me contente de frictionner les jambes après avoir enlevé le survêtement. Sur la ligne de départ, je me trouve affecté par mon dossard 342 aux avant-postes du peloton de trois mille coureurs qui attendent le signal du départ à 7 h 30. Je démarre prudemment sur la piste que nous empruntons. Le vent se lève avec l'apparition du soleil. Comme un vieux briscard cycliste, je me glisse à côté d’un grand gaillard de Chicago qui me fait écran. Nous échangeons quelques mots. En raison du froid intense régnant dans la région des grands lacs, il n’a pas pu s’entraîner à l’extérieur. La borne des 5 km est atteinte en 22’ 40’’. La course est bien lancée. Nous rattrapons un petit peloton où nous nous glissons. Quand une courte descente succède à un faux plat, je laisse derrière sans vergogne mon remorqueur pour rejoindre un autre paquet de coureurs. Mon saut de puce s’avère payant car je trouve un meilleur abri au vent au sein de ce mini peloton.

Dans ce nouveau groupe je jauge les coureurs et en remarque un au teint cuivré. C’est l’homme à suivre tant son aisance est manifeste. Il caresse le bitume alors que les autres commencent à piocher. Dans un lacet du col, il place, avec son compère baraqué au torse nu qui le suit comme son ombre, une sèche accélération. Je dois fournir un effort inouï pour colmater la brèche d’une vingtaine de mètres qu’ils viennent de creuser. Au milieu du maigre peloton de six coureurs que nous reconstituons, je me cale dans leur sillage pour récupérer.

Peu après le sommet du col se présente la ligne du semi-marathon. Au passage sur la carpette rose, une sonnerie se déclenche. Nous portons tous aux chaussures des puces électroniques. Elles sont expérimentées, pour la première fois, avant les jeux olympiques d’Atlanta. Le chronomètre affiche 1 h 33’40.’’

Une bouffée de joie me fait oublier provisoirement mes limites quand les deux locomotives entament une descente rapide. Nous recevons les encouragements de la part de relayeurs frais qui n’effectuent, pour leur part, que cinq kilomètres. La période d’euphorie touche à sa fin quand un point de côté surgit aux abords du vingt-cinquième kilomètre. Les casinos de Las Vegas se profilent à l’horizon. Nous ne sommes plus que trois dans le groupe laminé : les deux Indiens et moi-même. Je suis pendu à leurs basques et, pour la première fois depuis notre échappée, ils se retournent pour contempler les dégâts. Quand je leur rends un timide sourire, ils m’invitent à prendre un relais que je ne peux décemment refuser. Je transpire mais la sueur ne coule pas sur mes yeux. Elle s’évapore dans l’air sec du désert. Conscient de mes limites, je finasse dans les relais. Je ralentis à un ravitaillement pour saisir un gobelet d’eau. La déshydratation pourrait me jouer un sale tour.

A la borne des 35 km où je frise la rupture, je laisse filer les deux Indiens. Livré à moi-même, je fixe la pyramide du Luxor qui me sert de mire sur une interminable ligne droite. Elle semble flotter bizarrement au-dessus de la chaussée. Je suis en train de passer le plus mauvais quart d’heure de la course lorsqu’un relayeur me rattrape et m’encourage : « You are looking good!” Mes pieds sont douloureux car j’ai commis l'erreur d’utiliser des chaussures neuves pour la course. Enfin l’arrivée se profile à l'horizon et, sous les applaudissements d’un maigre public, je passe la ligne en 3h 12'49".